Le Chien Hiko de Jean-François Spricigo [Poème]

Jean-François Spricigo a appris la photographie avec un chien.

Hiko

J’ai appris la photographie avec un chien.
C’était la nuit, ou plutôt les nuits. Il m’en a fallu tant pour percer le soir et discerner les ombres. J’ai appris la photographie avec lui qui ne disait rien, mais qui voyait tout.

Nous marchions côte à côte, délestés de la laisse, vestige d’autorité de l’imbécile qui arbore le bonheur minuscule d’ordonner la route à un être qui la connaît déjà. Nous, la route, nous l’inventions à chaque détour. Notre chemin était fait d’arbres, de prairies, de vaches et d’oiseaux.

En guise d’hommes, nous traversions l’asile et la prison. Étrange itinéraire silencieux, semé de démence. Cela rendait d’autant mieux à la nature ses vertus, loin des cris parfois poussés d’une fenêtre oubliée. Les hurlements résonnent encore en moi.

L’imaginaire se déclenchait dès les premiers battements d’un tube néon découpant une silhouette perchée en haut des murs. Ces gens que l’on dit fous ou dangereux étaient les uniques spectateurs de mes escapades nocturnes. Aux yeux des miens, ces sorties étaient une perte de temps. Seuls ces enfermés savaient alors la liberté qui était la mienne à être là, au milieu des ombres.

Le bruit de nos pas soutenait le métronome de mes peurs. Arpenter la nuit exige d’abandonner nos appréhensions pour en saisir tout l’éclat. Le silence est plein d’images et nous sommes sourds à ses rumeurs. Nous n’y voyons rien, nous imaginons le pire au premier froissement et nous nous réfugions docilement dans les craintes de nos certitudes apprises. Nous avons tant marché lui et moi, désespérés ensemble de n’être qu’à deux et tellement soulagés de nous savoir présents l’un à l’autre.

En mes mélancolies, il n’y avait souvent que lui, tellement souvent. Mais il était toujours là, l’oeil clair et la patte enthousiaste. L’échange était au-delà des mots. Nous partagions une compréhension mutuelle de ce silence à admettre nos faiblesses, à oser prendre à la vie sa part d’inconnu propre à nous révéler. Et vivre, c’était marcher.

Un soir, il s’est arrêté au milieu de la route, les oreilles en équerre. Il voyait plus loin que mes yeux ; il entendait ce que je ne pouvais voir. En vain, j’ai scruté l’absence. Les yeux seuls ne sont pas suffisants pour cueillir de la nuit les ténèbres qu’elle nous tend. C’est aux ténèbres à générer leurs propres lumières, m’a confié un ami écrivain. Cette nuit-là, les instincts en éveil, j’ai vu danser les ombres. Les ténèbres étaient disposées à se confier au prix de mon abandon en ses vertiges.

J’ai alors saisi l’appareil photo comme on prend une boussole, réinventé mes propres points cardinaux et accepté que l’aiguille soit aussi guidée par mes peurs. La destination n’est jamais aussi importante que franchir le chemin pour l’atteindre. Le sens profond apparut enfin comme évident, la réponse était en vérité la question, et elle n’avait plus d’importance. L’exiguïté du labyrinthe mental avait fait place aux étendues de la disponibilité.

J’ai appris la photographie avec un chien, peut-être devrais-je dire que j’ai reçu de ce chien ce que me révèle depuis la photographie, ma propre vie.

Il s’appelait Hiko.

Courts extraits du parcours d’un artiste multiforme

Né en 1979 à Tournai (Belgique) Jean-François Spricigo mène plusieurs disciplines. Il est photographe, réalisateur, auteur et comédien. Bien que très jeune, dès 2007 il entre à la BnF (Bibliothèque Nationale de France) qui acquiert certains de ses tirages pour ses collections. Un an plus tard il reçoit le Prix de Photographie de l’Académie des Beaux-Arts et est lauréat de la Fondation belge de la Vocation. En 2010, lors des 40 ans des Rencontres d’Arles il est nominé au Prix Découverte.
En 2012 il est résident artiste à la Casa de Velázquez, puis en 2016 au phare du Créac’h d’Ouessant et à l’Academia Belgica de Rome.

Un souci d’éthique

Jean-François Spricigo réalise lui-même les tirages (sur imprimante HP Z3200), limités en noir et blanc à 12 exemplaires et pour les couleurs à 8 exemplaires.
Les photos sont tirées sur du papier Canson Platine Fibre pour le noir et blanc et Rag Photographique pour la couleur, tous deux en 310 g.. Ces papiers sont choisis pour leur qualité et leur proximité avec le rendu des œuvres, mais aussi par souci d’éthique. La fabrication est faite en France, ils sont en pur coton, certifiés sans virage chimique et la Maison Canson® assure suivre une pratique raisonnée pour la production et le replantage d’arbres.

Pierre d’Ornano

La grandeur des boitiers argentiques

Matériel utilisé :
Nikon FM3A pour les 24 x 36, objectif Noct-Nikkor 58mm
Pentax 67 II pour les 6 x 7, objectif 120mm
Bronica EC-TL pour les 6 x 6, objectif Nikon 75 mm
Horizon, appareil panoramique 24 x 36
Xpan II, appareil panoramique 24 x 36
Noblex 175, appareil panoramique 5,5 x 17