2019 sera-t-elle l’année Berlioz, musicien de tous les paradoxes ?

Si le 8 mars correspond au 150e anniversaire de la mort d’Hector Berlioz (1803-1869), une commémoration à la hauteur de ce musicien inclassable se fait attendre. Comment expliquer que cet héraut soit à ce point vénéré à l’étranger et si peu accepté en France ? Le musicien reste à (re)découvrir loin des tartes à la crème romantique… et du Panthéon !

Trop proche ou trop loin du Panthéon ?

L’histoire va-t-elle se répéter ? 2003 date du bicentenaire de la naissance d’Hector Berlioz signe aussi un nouvel échec de son entrée au Panthéon (le premier date de 1903 !).  Malgré une décision prise en 2000 par Catherine Trautmann, ministre de la Culture de l’époque, c’est finalement Alexandre Dumas préféré par Jacques Chirac qui intègre le Panthéon en 2002.
Les dés ne sont pas encore jetés ! Dans sa séance plénière hebdomadaire du 23 janvier 2019, l’Académie de Beaux-Arts a relancé les spéculations avec un courrier adressé au Président de la République par son Secrétaire perpétuel Laurent Petitgirard plaidant la cause. Tous les espoirs sont donc permis alors que des centaines de concerts étoffent l’hommage international rendu au compositeur de La Symphonie Fantastique [voir agenda année Berlioz]. Gageons que l’année Berlioz lancée en août 2018, sans coups d’éclats depuis, prendra alors son véritable rythme si l’annonce est faite! Il se trouve que Bruno Messina directeur du Festival Berlioz 2019 de la Coté Saint André est aussi le responsable de l’année officielle Berlioz !
Mais on ne peut se contenter de l’unique reconnaissance républicaine validée par Jupiter, une année Berlioz doit avoir du panache, un grain de folie et être éminemment populaire… on en est encore loin ! Et est-ce d’ailleurs de la meilleur eau d’avoir dédié l’édition 2019 au Roi Berlioz quand on souhaite l’inscrire au panthéon républicain ?
Pourquoi tant de difficultés pour célébrer celui que toute l’Europe adule – et réclamait en son temps – comme le plus grand musicien français du XIXe siècle ?

2019 sera-t-elle l’année Berlioz, musicien de tous les paradoxes ?

Figure toujours controversée, Berlioz incarne l’artiste où se mêle un visionnaire inventant l’orchestre moderne et le dandy méprisant les conventions mais captant tous les honneurs.

« L’obscurité nuit moins à un artiste qu’une apparente clarté »

« Il semblera un paradoxe de dire qu’aucun musicien n’est plus mal connu que Berlioz, écrivait déjà Romain Rolland dans La Revue de Paris en 1903. Chacun croit le connaitre. Une bruyante renommée entoure sa personnalité et son œuvre. (…) Ses principales compositions sont constamment exécutées dans les concerts ; quelques-unes de ces pages connaissent une grande popularité. Il n’est pas jusqu’à sa figure qui ne soit populaire. Elle est comme sa musique, si frappante et si singulière qu’il semble qu’il suffise d’un coup d’œil pour en pénétrer le sens. » En dépit d’une bibliographie nourrie par quelques passionnés et d’une discographie incluant ses opéras – toujours dominée par des chefs britanniques, à quelques récentes exceptions près comme Michel Plasson, Louis Langrée et François-Xavier Roth – une (re)connaissance apaisée de l’auteur de La Grande messe des morts semble se heurter à un paradoxal mur de verre en dépit ou à cause de sa popularité.

Un caractère exalté qui provoque les tartes à la crème

Les racines de la controverse sont à chercher dans la nature même de l’artiste et de son œuvre dont les contradictions, les excès et la sincérité même en brouillent constamment la lecture et autorisent toutes les tartes à la crème qui ne cessent de lui être balancées. Citons-en deux symptomatiques : de Rossini « Quel chance que ce garçon ne sache pas la musique, il en écrivait de bien mauvaise‘ à Boulez « « On sent chez lui le gratteur de guitare qui fait des accords à la ‘‘va-comme-je-te-pousse’’ déclare-t-il à Michel Archimbaud dans ses Entretiens’ (Folio 2016). Il faut voir dans ces saillies, le creuset du désamour des Français avec Berlioz.
Mais l’eau a depuis coulé sous les ponts … Boulez ajoute aussi  : « Mais cela ne m’empêche absolument pas de reconnaître qu’il y a d’autres aspects de son œuvre parfaitement réussis. » Ce dernier enregistre d’ailleurs La Symphonie Fantastique, Les Nuis d’été et Roméo & Juliette (DG Universal). « En réalité, Berlioz ouvre la voie à la musique de Debussy, éclaire très justement Michel Chion dans ‘Le poème symphonique (Fayard, 1993). Car si les accents berloziens sont souvent passionnés et expressifs, l’espace où le compositeur les fait résonner est déjà objectif, comme le cadre neutre d’une description. »

Trop assimilé sans filtre au romantisme français

La grande tarte à la crème est de fusionner, jusquà la caricature, Berlioz au romantisme. Ce cocktail détonnant d’excès de sentimentalisme et de programme, de révolte (esthétique) et de compromis (de titres), de mépris (pour une bourgeoisie inculte) et d’intégration (sociale) brouille la pertinence et l’accès à son oeuvre. Si le romantisme allemand assume une création artistique à la fois intériorisée et rationalisée, toutes ses grandes figures, de Hoffmann à Wagner, nourrissent une théorie du drame – sentimental – musical avant de le réaliser. Leurs homologues français privilégient la rupture avec le passé rationnel des Lumières pour accentuer le subjectif, l’instinct et les démons intérieurs. De Nerval à Baudelaire, les affres personnelles se confondent avec la difficulté de la création.
Plus que tous, Berlioz par son ambition esthétique, ses amours et ses créations tumultueuses dessine une figure où se confondent le héros autoproclamé et l’être aspirant à la reconnaissance éternelle. Si le visionnaire invente l’orchestre moderne, le dandy méprisant les conventions accepte pourtant tous les honneurs.
Paradoxalement, Berlioz ne se revendiquait pas romantique « qui ne savait pas ce que cela voulait dire » ! « Tomber dans la facilité des catalogues et des classifications est une manie scolaire en France. insiste avec pertinence Pierre-René Serna, dans son Café Berlioz (Bleu Nuit éditeur). Cette étiquette lui a été accolée pendant longtemps en dépit des évidences. Elle n’a guère de sens et ne saurait résumer la complexité de son esthétique. « Classique », appliqué à son oeuvre me conviendrait mieux, car ce qualificatif exprime sa permanence.« 

2019 sera-t-elle l’année Berlioz, musicien de tous les paradoxes ?

Portrait de Berlioz par Felix Nadar. Photo BNF

Sortir des images d’Épinal

Les contradictions de l’homme – au tempérament et aux postures insupportables, à la vie sentimentale hors norme vécue comme une ‘marche au supplice’ permanente – ne doivent pas empêcher de reconnaître l’intensité de son œuvre et le génie de l’orchestration qui la parcourt qui fusionne l’argument littéraire et la symphonie (Harold en Italie).
Au-delà des postures mises en scène jusqu’à l’indécence, c’est bien à l’intimité de chacun qu’il s’adresse. C’est sa vérité intime qu’il veut transmettre à la part d’authenticité que chacun possède. Il le fait par la musique mais aussi par l’écrit. Ses remarquables Mémoires ne sont pas un roman feuilleton mais une somme de son siècle. « Tant qu’on perpétuera l’image caricaturale, insiste le musicologue Gérard Condé dans un article ‘Berlioz, héros malgré lui’ on occultera les trois quarts de son œuvre et étouffera sa portée profonde, celle de poète irréductible. »
Enfin,pour John Eliott Gardiner, chef passionnellement berliozien : « Berlioz ne répond en rien au cliché traditionnel du compositeur du XIXe siècle. J’aimerai convaincre les Français de ne pas mettre d’étiquette sur Berlioz, mais d’être sensibles à son émotion. »

2019 sera-t-elle l’année Berlioz, musicien de tous les paradoxes ?

La première intégrale des œuvres de Berlioz s’accompagne d’un essai de David Cairns, l’une des meilleures autorités berlioziennes du moment. (27 cd Warner)

De l’émotion, la 1ère intégrale ‘officielle’ Berlioz (Warner) n’en manque pas!

Toujours en avance sur les institutions (voir notre article Debussy, Couperin), le coffret Warner constitue la toute première intégrale des œuvres de Berlioz, puisée dans l’ensemble des catalogues disponibles pour célébrer quasi tous les grands Berloziens de l’histoire.
Les anglo-saxons sont bien évidemment omniprésents et peu manquent à l’appel : John Nelson assure l’essentiel des opéras, de Benvenuto Cellini aux Troyens en passant par Béatrice et Bénédicte, et les monumentaux Grande Messe des morts (Requiem) et Te Deum, Sir John Barbirolli dirige l’émouvante Janet Baker dans Les Nuits d’été, Sir John Gardiner avec L’enfance du Christ et la Messe Solennelle, Sir Colin Davis porte Janet Baker dans Herminie.
Coté français, Jean Martinon dirige La Symphonie Fantastique et Lélio. Michel Plasson, Louis Langrée et François Xavier Roth participent à l’intégrale des mélodies. A noter quelques premières mondiales : La Nonne sanglante (opéra inachevé), Le dépit de la bergère et Le temple universel. Nous regrettons tout de même l’absence  de Charles Munch qui  a défendu Berlioz sur tous les continents !
Enfin, il ne faut pas oublier quelques documents historiques de premier plan, dont le tout premier enregistrement de La Symphonie fantastique par Rhenè-Baton en 1924 !
Au fil de ses pépites, la plongée dans ce massif berliozien confirme que mêlant l’opéra et le symphonique, le profane et le sacré, l’intime et l’immense, sa musique ne rentre dans aucune case, ne se range dans aucuns genres et les bouscule tous.