Classique : Intégrale du Quatuor Alban Berg, la quête éthique de 4 mousquetaires viennois

Alban Berg Quartett. The Complete Recordings. Warner Classics 62 CD + 8 DVD

Actif pendant près de 40 ans, de 1970 à 2008, les Alban Berg incarnent le Quatuor classique du XXe, à la frontière entre le cœur et l’esprit, comme en témoigne une somptueuse intégrale de leurs enregistrements (62 cd + 8 dvd Warner). Toujours complices et créateurs, ils renouvellent la tradition viennoise grâce à une ambition sans égale : réconcilier les anciens et les modernes, le cœur et l’esprit.

Incarner un équilibre entre le cœur et l’esprit

Expression musicale le plus exigeante entre toutes, le quatuor implique la fusion totale des individualités. « le plus lucide support d’idées musicales et le plus chantant – donc le plus humain – des moyens instrumentaux » selon Stravinsky. « Je ne m’explique pas comment quatre personnes parviennent à s’entendre ainsi depuis trente ans. Et je ne parle pas de l’extraordinaire qualité de leur jeu et de leur prodigieuse énergie. Fasse au cille que le Quatuor Alban Berg continue de réaliser l’impossible » écrivait en novembre 2000 le pianiste Alfred Brendel qui enregistra avec eux le 2nd Quatuor avec piano et le concerto pour piano K414 de Mozart.

Réconcilier anciens et modernes

« Si nous avons affirmé notre identité en prenant appui sur la tradition, insiste le premier violon Günter Pichler. c’est pour mieux cheminer dans le musique de notre temps. » C’est en 1970 que quatre jeunes professeurs de la Hochschule für MusiK de Vienne décidèrent de fonder l’un des quatuors les plus brillants de sa génération. La référence à Alban Berg exprimait leur volonté de promouvoir la musique d’aujourd’hui. « Si un interprète méprise ses contemporains, il contribue à la mort de sa culture. »

« Partant de l’héritage dodécaphonique de Schoenberg, Alban Berg y a en effet mêlé la force. Donnant une dimension éminemment humaine à sa musique. complète le violoncelliste Valentin Erben.  Or c’est dans cette voie que nous souhaitions avancer en tant qu’interprète : allier notre goût pour l’analyse à une certaine recherche de l’émotion. »

Une volonté didactique raisonnée.

De 1970 à 2008 où ils décidèrent au plus haut de leur renomée de se retirer de la scène, les Alban Berg ont régné quasi sans partage sur le quatuor. Günter Pichler (premier violon), Klaus Mätzl (second violon, remplacé en 1978 par Gerhard Schulz), Hatto Beyerle (alto, remplacé en 1981 par Thomas Kakuska et en 2005 par Isabel Charisius) et Valentin Erben (violoncelle) ont révolutionné l’art du quatuor à cordes dans le dernier siècle. Avec une volonté didactique raisonnée.

« Le Quatuor Alban Berg est un moment de l’histoire de la musique aussi précieux qu’irremplaçable », disait Luciano Berio. Contre vents et marée, il ne dérogea pas à la règle d’interpréter à chacun de leur concert une œuvre de Berg, de Schoenberg ou de Webern ou une composition contemporaine : Alfred Schittke Haubenstock-Ramati, Wolgang Rihm, Erich Urbanner, Luciano Berio, lui ont tous dédiés des œuvres.

Le quatuor, une école de la démocratie

Cette longévité dans l’excellence s’est construite grâce à une discipline et une complicité hors pair ;

Et garder un rythme immuable partagé entre un semestre de travail en commun et un semestre de liberté conditionnelle où chacun vaque à des aventures solistes. Un idéal démocratique assumé et vécu à quatre : « Lorsque que 4 personnes ont une opinion différente, il faut nécessairement qu’une décision commune soit pris à un moment donné. rappelle Valentin Erben. l Il faut alors que chacun accepte de renoncer à son point de vue initial pour se rallier à une décision commune et reconnaître qu’un autre puisse avoir raison ».  : « Si chacun campe sur ses positions, on y arrive pas, il faut savoir céder, sans perdre sa personnalité. Mais nous devons répéter sans cesse pour préserver notre unité. » Tout en soulignant que la cohésion a été facilitée par leur fond commun « mitteleuropa » : mêmes racines ; même éduction , même culture, mêmes professeurs, même qualité musicale, mêmes gouts. « Le quatuor est un mariage à quatre exigeant. » souffle Pichler.

Trois siècles de répertoire

L’auditeur qui plonge dans ce coffret remarquablement édité réunissant l’intégralité des enregistrements des Berg réalisés entre 1974 et 2003 chemine à travers trois siècles de répertoire, explore plus de 100 œuvres de 28 compositeurs ; peu manque à l’appel à part Schumann et Chostakovitch), « une somme exceptionnelle à l’image de leur carrière » insiste Jean-Michel Molkhou, auteur de la préface du coffret, et des « grands quatuors du XXe siècle, Buchet Chastel 29020).

La quintessence du style viennois

Au fil des 62 enregistrements et de 8dvd, il ne peut qu’être saisi par la cohésion du parcours musical, esthétique et éthique des Berg. Il s’appuie sur les trois piliers fondateurs du répertoire (Haydn, Mozart et Beethoven), s’enivre aux harmonies romantiques de Mendelssohn, Schubert, Schumann ou Brahms, s’évade avec les âpres mélopées d’Europe centrale de Dvorak, Janacek ou Bartok pour s’affranchir au contact des explorations inventives d’un XXe siècle, en dépassant les clivages et les styles.

Leur jeu s’affirme superbe de densité et de dépouillement. Sans jamais céder à un esthétisme maniéré ou expressionisme exalté. Avec lucidité, ils le définissent eux-mêmes : « viennois comme le mélange du gout passionné pour l’analyse et d’une attirance vers la douceur et la beauté du son ».

 Questionner les formes 

Quelle que soit la profondeur de leur dialogue, nos 4 mousquetaires sont des questionnaires de formes : « nous pensons que l’architecture est toujours plus importante que le détail, et que restituer l’ampleur, la noblesse d’une structure est ce qu’il y a de plus difficile. » Aussi, ils ne cesseront de se remettre en question avec les grands chefs d’œuvre ; ils ne signent avec EMI pour une première intégrale des Quatuors de Beethoven que s’ils peuvent l’enregistrer sur cinq années au lieu de trois, elle le sera en 1983, la seconde en concert (et en 6 dvd) moins de dix ans plus tard, respire d’une ivresse sensuelle.

Rien ne semble émousser leur vivacité, la netteté des contours, la subtilité des nuances… Tout est en place pour placer l’auditeur au cœur de l’œuvre ; chaque coup d’archet devient un frémissement de l’âme et de l’esprit, la recherche de la fusion parfaite de leur ego.

La pertinence de ce vertigineux parcours transcende ce coffret synthèse d’une quête collective éthique inouie. Pédagogues, les Berg ont su former inspirer entre autres les Quatuors Artemis, Belcea, Casals qui ont pris leur relève pour d’autres horizons.