Essai : Entrer dans la douceur, Jean-Claude Guillebaud (L'Iconoclaste)

Pour en finir avec le cynisme. 2021, 254 p. 18 €

Tranchant sur les livres (de Bernard Henri Lévy à Christophe Barbier ) qui très opportunément appellent un peuple épuisé, faute d’obtenir des têtes, à transgresser la « tyrannie » imposée par le COVID,  la méditation de Jean-Claude Guillebaud invite à rentrer résolument dans la douceur et d’écouter les poètes : « Bien mieux que les politiques, ils disent une espérance indomptable, rouvrent des fenêtres, redonnent vie au monde.»

Il n’est pas surprenant que l’ancien reporter de guerre poursuivre sa méditation engagée par son précédent livre, Sauver la beauté du monde (l’Iconoclaste, 2019), à l’aulne du chaos mondial qui a mis tant d’hommes et de femmes « en exode », mais « aussi en recherche ». Son essai dense et limpide se place à mi-chemin entre le journal intime auquel beaucoup peuvent s’identifier, l’érudition en plus!, et la tradition du « livre de sagesse », qu’embrasse depuis quelques années, ce chrétien assumé.

Sortir d’un Darwinisme dévoyé

Au fil de ses lectures, de ses souvenirs, son diagnostic clinique se distingue d’emblée par le recul de la pléthore de livres suscités par ce bouleversement humanitaire. Jean-Claude Guillebaud n’ a rien perdu de son style incisif.  Sa plume aigue pourfend tous les travers d’une société qui court dans tous les sens, sans tête.
Avec des chapitres courts et secs très incisifs :  la compétition qui devient folle, le cynisme en route vers le néant…. Froidement, l’analyse démonte comment au nom d’un Darwinisme dévoyé, notre civilisation en est venue à accepter et légitimer la domination des plus forts, la brutalité des rapports sociaux, l’égoïsme et le cynisme comme valeurs cardinales et le relativisme et mensonge comme armes de déstabilisation massive…
Pour mieux mettre nue les fausses promesses économiques et sociales colonisées par les chiffres, les données et les évaluations : « Nous devrions préférer une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d’être centrales ; où l’économie est remise à sa place de simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime. (…) Voilà très longtemps que nous, Occidentaux, raisonnons à l’envers. Nous n’avons pas seulement oublié la douceur, nous l’avons congédiée. »

Une invitation à sortir par le haut

La réhabilitation du concept d’«entraide» en lieu et place de la «sélection naturelle» permet de comprendre que Darwin « faisait naître au contraire chez les humains une empathie nouvelle ». Et Guillebaud plonge au cœur de la nature pour rappeler que des animaux aux arbres « synchronisent leurs développements respectifs en mutualisant leurs faiblesses et leurs forces ». Mais sans naïveté : « Notre adhésion sans réserve au principe de l’entraide comme notre conviction, que nous partageons avec le théologien André Beauchamp, que le chemin de la douceur constitue notre avenir ne doivent pas nous faire oublier qu’il existe en chacun de nous une part obscure. »

“Il faut dompter la vie par la douceur.” Jules Renard

Pour s’en échapper, l’auteur préfère la notion de douceur à la tendresse, « une configuration éblouissante de l’esprit et de l’âme ». Car si elle en somme, est aussi «révolutionnaire» que la douceur, qui est le cœur vivant du christianisme ». Par ses références, ses figures, ses auteurs, Guillebaud, auteur ‘La foi qui reste‘ en 2017 ne cache pas sa dynamique chrétienne, balayant devant sa porte tous les poncifs sur le christianisme, avec un point d’orgue, une longue réhabilitation de Jeanne d’Arc – persécutée surtout à cause de sa douceur et son pacifisme. « Tel est, décidément, le défi qu’il nous faut relever pour, sans hésitation, entrer dans la douceur. Là-bas nous est proposée une autre façon de vivre. Mais la douceur est d’abord un climat, un apaisement. »

Changer la politique

« Une civilisation digne de ce nom consiste à substituer à cette tragédie originelle un minimum d’assise et de permanence afin de permettre aux humains de se construire. »
Les pistes d’actions sont multiples et à long terme : sortir de la prison du court terme, réinventer des procédures d’aveu mais aussi de pardon et de mise à distance, casser le mythe de l’individu solaire et solitaire, faire gagner le nous sur le moi, des liens plutôt que des biens. Sans oublier, la mise en avant d’ un principe de responsabilité citoyenne, « même si nous nous méfions de la politique, c’est elle qui a besoin de notre aide »
Des pistes ouvertes non sans inquiétude : “Si toutefois on veut continuer de vivre ensemble“.

Écouter les poètes

Guillebaud brasse large, assume le long terme, ouvre l’échange,  se refuse à la transgression, à ce que le philosophe René Girard appelle la « contagion mimétique». La « douceur révolutionnaire » appelle « le moment de se tourner vers les poètes. Bien mieux que les politiques, ils disent une espérance indomptable, rouvrent des fenêtres, redonnent vie au monde »

A l’issu de cette bouillonnante espérance, on se prend à rêver de la réouverture des lieux de culture, tout affaire cessante. Et essentiels.