Exposition : Côté jardin, de Monet à Bonnard (Musée des impressionnistes, Giverny)

jusqu’au 1er novembre 21. Musée des impressionnismes, Giverny  
99 rue Claude Monet, 27620 Giverny. 
Catalogue, sous la direction de Mathias Chivot et Cyrille Sciam (RMN, 224 p., 35 €).

Chaque saison offre de nouvelles couleurs au Jardin de Monet à Giverny. L’exposition Côté jardin, de Monet à Bonnard au Musée Musée des impressionnistes jusqu’au 1er novembre en éclaire à quelques mètres l’ambition du projet tout en l’inscrivant dans une autre histoire de la modernité, celle d’un dialogue méconnu et oublié, entre Monet et les nabis. Pour mieux interroger la sensibilité contemporaine, entre émotion personnelle et réclusion.

Une histoire de sensibilité de 1870 à 1940

Sisley, Printemps, paysanne sous les arbres en fleurs, vers 1865-1866 Col. part.

S’inscrivant dans une longue tradition du paysage, l’impressionnisme a décliné comme un thème central un rapport intime au jardin : l’œuvre immersive de Monet à Giverny en constitue la quintessence. Les Nabis avec leurs jeux des ombres et du théâtre, se sont démarqués de ce qui était devenu un poncif, parfois radicalement. L’ambition de cette remarquable exposition appuyée sur une centaine d’œuvres (peintures, dessins, photographies) brillamment organisée vise à dépasser les clivages souvent artificiels entre les impressionnistes, et leurs successeurs. « Un dialogue méconnu et oublié, mais qui a réellement existé, entre Monet et les nabis (Bonnard, Denis, Roussel et Vuillard) qui, au départ, ont d’abord rejeté l’impressionnisme avant de renouer avec lui. insiste Cyrille Sciama co-commissaire et contributeur de l’indispensable catalogue. De 1870 à 1940, le jardin a été un thème intense. J’ai voulu montrer qu’il réunit plus qu’il n’oppose. Avec d’une part ceux qui travailleraient de manière plus instinctive et les seconds considérés comme plus cérébraux ».

Des espaces verts ambigus

Mary, Cassatt Automne, portrait de Lydia Cassatt, 1880 Photo Petit Palais

« Les images, qui semblent si naturelles, sont souvent la suite d’une grande réflexion, où les lieux peints se diluent dans l’imaginaire du peintre. poursuit Cyrile Sciama, n’hésitant pas de parler d’un « espace ambigu » ou « indécis » pour les impressionnistes. L’exposition et le catalogue s’attachent à distinguer le jardin tournant parfois à l’obsession picturale selon chaque peintre, de Pissarro à Caillebotte.
« Espaces indécis, les jardins peuvent également susciter rêveries et moments perdus. rappelle Sciama. Impressions ou sensations, nombreuses sont les nuances de la représentation des jardins par la génération Monet, des années 1870 à 1890. Cette lente élaboration prend en compte des situations personnelles différentes, qui varient selon les origines familiales et géographiques des artistes et leur vie privée une fois leur carrière lancée. Le thème du jardin prend alors dans leurs œuvres une valeur centrale mais ambiguë »

Car tout le mérite du propos consiste à ne pas réduire cette recherche d’un Éden à cette image du bonheur qui font leur popularité. « La conception du jardin en espace clos laisse place à toutes les rêveries. Monde silencieux, il est aussi le lieu des moments suspendus. La mélancolie n’est jamais loin, et la mort rôde. Certains jardins transcrivent ainsi la vie chancelante des personnages qui y sont peints. Rêverie et mélancolie s’entremêlent, donnant un nouveau développement au sujet que les Nabis reprennent dans un jeu savant entre théâtre et mise en scène, et où les silences intérieurs règnent en maître »

L’expérience d’un espace densifié, étendu et sublimé par l’imagination.

Vuillard Fillette au cerceau, vers 1891, Col. part.

Autre contribution de l’exposition « La question du jardin n’a pas été souvent associée aux Nabis ; elle permet pourtant de comprendre clairement comment leur trajectoire s’inscrit dans le paysage artistique au tournant du siècle. précise Mathias Chivot  dans son article La sensation retrouvée, le jardin au cœur de l’évolution nabie. Le biais du jardin, de la nature, permet également de mieux saisir le virage qui marque la dispersion des Nabis au début du xxe siècle. Ceux-ci choisissent, chacun à sa manière, de revenir à la tradition picturale française.»

Une invitation à lâcher prise

Bonnard Crépuscule Photo Hervé Lewandowski RMN Grand Palais (musée d’Orsay)

Difficile de rentrer dans la richesse des propositions et pistes ouvertes, de cette évolution des mentalités comme du parc comme scène, la place de la figure féminine au jardin, les enjeux sur le cadre et la limite de la nature maitrisée, du rôle de la mémoire et du travail d’atelier, du rôle de la photographie omniprésente, pour tirer profit des possibilités visuelles que permet l’objet et que la peinture met à distance… Sans oublier, ce qui clôt le parcours, « la densité végétale est l’occasion d’expérimenter des points de vue immersifs, dont la finalité est toujours décorative », de Monet à Bonnard, jusqu’à l’abstraction de Joan Mitchell (1925-1992), artiste américaine installée à Vétheuil, à quelques kilomètres de Giverny.

Sur les lieux même d’un retour à l’impressionnisme

« L’éloignement dans lequel les Nabis tenaient l’impressionnisme se réduit, jusqu’à le transformer en référence, le tout théorisé après coup par Maurice Denis. rappelle Mathias Chivot en ouverture d’une salle et dans le catalogue. S’amorce un retour vers la tradition, et l’acceptation plus directe d’un héritage de la peinture française dans laquelle ils se placent. Les perspectives cessent alors d’être chahutées pour redevenir plus classiques, la lumière entre directement et l’espace se fait plus profond, moins cloisonné. »

Denis, Verger à l’Ermitage, vers 1892, Neuss, Clemens Sels Museum

Avec l’attraction entretenue par Monet, auprès des générations suivantes :  “Giverny devient ainsi un lieu d’échanges privilégié, où les Nabis viennent se dire redevables des impressionnistes, où l’attitude de défiance des débuts s’efface au profit d’une reconnaissance tacite et admirative de l’héritage impressionniste. L’aveu de Vuillard, recueilli par le comte Kessler au matin du 24 décembre 1902, résume à lui seul la dette reconnue envers les maîtres autrefois méprisés : « Car, il faut bien en convenir, si je n’avais pas vu les impressionnistes, je n’aurais pas fait de couleur. » D’un bout à l’autre de sa carrière, le thème du jardin bouscule ainsi la légende convenue du peintre d’intérieur et affirme une préoccupation permanente pour l’espace intime que représente le jardin, public ou privé…”

Une sublimation de la nature

Caillebotte, Parterre de marguerites, vers 1893, MDIG 2016.2.0 Photo François Doury

« La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. » affirmait Baudelaire, en 1863, comme sa définition de l’art, réunissant par anticipation, « les contradictions souvent repérées dans le style des impressionnistes et dans celui des Nabis – les premiers étant attachés à la représentation d’une nature mouvante et éphémère, les seconds désirant aller au-delà des apparences pour révéler les vérités immanentes et essentielles de ce monde. Ces deux réalités sont pourtant plus perméables qu’il n’y paraît » commente Valérie Reis dans un texte lumineux La nature du temps. Si les jardins survivent en effet à leurs maîtres, et voient éternellement revivre leurs fleurs au gré des saisons, ils sont aussi immortalisés dans des tableaux qui capturent et traduisent toutes les nuances de leur temporalité. Temps suspendu, temps cyclique ou temps qui passe, autant d’aspects présents en filigrane dans des œuvres qui font renaître perpétuellement ces peintres, dans le présent éternel de l’art ».
On comprendra dés lors les résonnances intactes de ces artistes avec nos préoccupations contemporaines.

#OlivierOlgan

Pour aller plus loin : voir la visite virtuelle en ligne – écouter la série de podcasts