Awaji, berceau de l’encens japonais

L’île d’Awaji produit des encens de haute qualité dont les fragrances se distinguent par leur complexité et leur finesse. Une activité dont l’origine remonte aux premières heures du Pays du Soleil Levant.

Awaji, berceau de l’encens japonais

Ei, petit port de l’île d’Awaji, près de Kobe. Photo © photo Thierry Joly

Petit port de l’île d’Awaji, près de Kobe, Ei vit au rythme de la mer mais aussi de la fabrication de l’encens dont le parfum flotte dans les rues de cette paisible bourgade de 1 300 habitants. Une trentaine d’entreprises de toutes tailles spécialisées dans cette activité y sont installées ou dans le village voisin de Gunge. Les habituées les reconnaissent les yeux fermés aux senteurs plus ou moins suaves ou épicées qui en émanent. Chacune a en effet ses secrets de fabrication mais aussi et surtout des fragrances qui lui sont propres obtenues grâce à des compositions précieusement conservées sous forme d’écriture codée. «Mon père ne me l’a transmise que lorsque j’ai décidé de prendre sa suite et seul un autre membre de notre famille la connait également, par sécurité», révèle Chosaku Shimomura, directeur de l’entreprise Daihatsu et également Koh-shi, c’est à dire Maître de l’Encens.

Awaji, berceau de l’encens japonais

Chosaku Shimomura, directeur de l’entreprise Daihatsu et Maître de l’Encens (Koh-shi). Photo © Thierry Joly

Quatre-vingt fragrances

Un titre accordé aux personnes qui maîtrisent sur le bout des doigts toutes les techniques de son élaboration. Agé de 52 ans, il affirme disposer d’environ 80 formulations. La moitié proviennent de son grand-père, un tiers lui ont été léguées par son père tandis que les autres sont ses propres créations. «Je réfléchis tous les jours à de nouvelles mais il est très difficile de trouver le juste équilibre entre les différents composants pour avoir un encens de qualité et je ne sors pas plus d’un nouvelle fragrance par an». Un travail qui n’est pas sans rappeler celui du ‘nez’ chez les parfumeurs car, ici, rien à voir avec les produits à bas prix aux odeurs fortes, lourdes et entétantes que l’on trouve dans n’importe qu’elle boutique orientale de France. Les encens de l’île d’Awaji dégagent des senteurs raffinées, élégantes, fines et complexes. Et la volute de fumée qui s’en dégage est à l’unisson.

Awaji, berceau de l’encens japonais

Un ouvriers dépose délicatement les filaments de pâte sur une planchette pour le séchage. Photo © Thierry Joly

Une vingtaine d’ingrédients

Un véritable travail d’orfèvre dont l’on peut apprécier le résultat en France car quatorze de ces entreprises, dont Daihatsu, se sont réunies en coopérative pour exporter une partie de leur production sous la marque Koh Shi ou sous celle de boutiques haut de gamme comme Astier de Villatte.

Chaque encens élaboré par Chosaku Shimomura est le fruit d’un subtil et savant dosage entre une vingtaine d’ingrédients, l’entreprise en utilisant au total plus ou moins fréquemment une centaine pour l’ensemble de sa production. Des résines, des gommes, du bois, des écorces et des plantes séchées tels que oliban, camphre de Bornéo, bois d’agar, bois de santal, genevrier cade, cèdre,  cardamone, clou de girofle, cannelle, citronnelle, vétiver et patchouli…. Des matières naturelles pas toujours aisées à obtenir. «Depuis un an, l’une d’entre elles est introuvable», note Chosaku Shimomura sans préciser laquelle pour ne pas donner d’indication à ses concurrents.

Awaji, berceau de l’encens japonais

Une sélection d’ encens de l’île d’Awaji aux senteurs raffinées, élégantes, fines et complexes. Photo © ThierrJoly

 Le très convoité bois d’agar

Autre souci, la flambée des prix du roi de ces matériaux, le bois d’agar, résine produite par le bois d’arbres malades aux formes parfois artistiques. «Car de riches Chinois les collectionnent comme sculptures». Des ingrédients dont le profil aromatique peut en outre changer d’une année sur l’autre à cause du climat ou en fonction de leur provenance impliquant alors un ajustement des formulations. «Contrairement aux amateurs de vins, les passionnés d’encens n’aiment pas les variations d’arômes si minimes soient elles».

La méthode de fabrication, elle, n’a guère évoluée au fil des siècles et les machines utilisées ont souvent quelques dizaines d’années. Réduites en poudre, bois, résines, écorces et autres matières sèches sont additionnées d’eau ainsi que de colorant si l’on veut un encens d’une teinte autre que marron.

Cônes, spirales et bâtonnets

L’ensemble est malaxé pendant quelques dizaines de minutes jusqu’à obtenir une pâte ayant la consistence de l’argile qui est moulé en forme de cylindre de 30 cm de diamètre appelé «Neridama» duquel sont tirés par moulage ou extrusion cônes, petites et grandes spirales ainsi que batonnets. D’un diamètre de 2 mm, atteignant plus rarement 4 mm, ils se déclinent en longueurs de 8 cm, 15 cm, 25 cm et aussi 70 cm pour les temples.

Selon leurs composants ils sont plus ou moins durs et la confection des plus fragiles requiert encore le doigté humain, deux ouvriers recueillant les filaments de pâte extrudés avec une spatule avant de les déposer délicatement sur une planchette de manière qu’ils ne collent pas l’un à l’autre pendant le séchage. Grâce à une machine ventilant la pièce, cette étape ne prend plus que 24 h contre 5 à 15 jours par le passé. Et encore la durée de l’opération était elle réduite par les vents marins soufflant à Ei.

Awaji, berceau de l’encens japonais

Un petit sanctuaire shinto du nom de Kareki dédié au bois d’Agar, s’éléve au bord de la plage d’Ei. Photo © Tierry Joly

Retour aux sources

C’est l’une des raisons qui en 1850 incita Tatsuzo Tanaka à y initier cette production jusqu’alors concentrée dans la ville de Sakai, au sud d’Osaka, où fût inventé l’encens sous forme de batonnets.

Un juste retour des choses pourrait-on dire car selon le Nihon Shoki, le second plus ancien texte sur l’histoire du pays, c’est sur une plage d’Ei, en l’an 595, qu’échoua le premier bois d’agar jamais vu dans le pays. Ayant fait du feu avec, les habitants découvrirent ses propriétés odorantes et en firent don à l’Impératrice Suiko. Depuis lors un petit sanctuaire shinto du nom de Kareki, dédié à ce bois, s’élève au bord de la dite plage et des officiants viennent y célébrer des rites une fois l’an, en juillet. Preuve du rententissment qu’elle eut à l’époque, sa découverte est également rappelée dans le temple shinto voisin  d’Izanagi, jadis l’un des plus importants du pays.
Quant à Tatsuzo Tanaka, personne ne l’a oublié à Ei. Les habitants reconnaissants célèbrent son souvenir tous les 23 septembre et ont transféré sa tombe dans le petit temple d’Hokkeji qui domine le port.