Bach, la passion et la joie pour notre temps

Depuis plus de deux tiers de siècle, ils contribuent à humaniser Jean-Sébastien Bach au-delà des adulations idéalisatrices, avec une approche complémentaire. Gilles Cantagrel, historien et musicologue questionne textes et partitions pour resituer Bach dans son temps. André Tubeuf, philosophe et critique musical, insiste sur son urgence aujourd’hui. Tant sa musique parle à tous.

Bach, la passion et la joie pour notre temps

Cantagrel balaye la vision d’un Bach cérébral au cœur sec

« Tout se passe en effet comme si la pensée musicale européenne jusqu’à Bach se concentrait en lui, et comme si l’on pouvait s’en nourrir de sa seule œuvre. » Avec son « Jean-Sébastien Bach, L’œuvre instrumentale » édité en début d’année 2018, Gilles Cantagrel parachève un ensemble éditorial monumental dédié au Cantor de Leipzig ; débuté en 1997 avec Bach et son temps, une anthologie commentée des documents historiques disponibles sur le Cantor, et complétée par un essai synthétique sur l’homme au travail, Le Moulin et la Rivière (1998). Il s’est poursuivi par une analyse de l’intégralité des partitions accessibles soit plus de 1 150 titres répertoriés et rassemblés dans un maillage d’une totale cohérence : depuis les Cantates (2010), les Passions, Messes et Motets, (2011). L’œuvre instrumentale regroupe les œuvres pour orgue, clavecin, la musique de chambre et concertante, et enfin les Canons,  scrutés sous tous les angles, historique, musicologique, contextuel, et souvent spirituel.

D’une langue limpide, Cantagrel, membre du conseil de surveillance de la Fondation Bach de Leipzig s’attache – loin des mythes et des contre-vérités – à rendre tangible l’homme de chair et de sang empêtré dans les contraintes administratives ou familiales de son temps et sa capacité à s’en extraire pour faire œuvre. Et quelle œuvre ! Remarquable d’abord par sa cohérence dans sa diversité : « La création de Bach forme un tout homogène, où les apparentements se révèlent multiples d’une œuvre à l’autre, de la musique vocale et de la musique instrumentale, dans un subtil jeu d’interactions ». Pour nous fait entendre le chant des espaces infinis.

Bach concentre tous les styles de son époque

La virtuosité de Bach, dans tous les instruments, lui permettait de s’extraire du matériau au profit de la structure et du son pour une quête d’absolu. Cette liberté – qui au passage clôt les débats stériles d’instrumentarium pour jouer Bach, forge « ce langage universel dégagé de tout ancrage historique et de toute référence à une école ou à un style. » Son langage immédiatement reconnaissable, hors du temps, est au service d’un esprit dominant l’histoire de la musique. Et d’insister, ce n’est pas un hasard si tous les grands musiciens se sont réclamés de lui, de Mozart à Chopin. D’ailleurs, il ne faudrait surtout pas « considérer son œuvre comme un tout achevé, refermé sur lui-même. »  Cantagrel en profite au passage pour balayer la légende tenace qui voudrait que la musique de Bach soit tombée en désuétude à sa mort, soulignant que « c’est même le contraire qui s’est produit ».

Bach, la passion et la joie pour notre temps

André Tubeuf rappelle l’urgence de Bach aujourd’hui 

« Dire Bach, c’est penser grandeur. » Si tout a déjà été écrit sur cet « absolu hapax dans l’histoire de la création humaine » André Tubeuf plaide dans un témoignage vibrant de mélomane actif en un surcroît de résonance de sa musique ici et maintenant. Et surtout ne pas le réduire à ce qu’on entend de lui : « L’ici même en Bach appelle et implique un plus loin et un plus haut. » Le critique du Point et de Classica a beaucoup écrit sur Bach, en témoigne l’anthologie de ses textes, « L’offrande musicale ». Son dernier essai Bach ou le meilleur des mondes se réfère à Leibniz son contemporain qui, lui aussi, « contient et porte en lui (et nous apporte) plus et mieux que le monde meilleur, forcément futur.»

Un Bach vécu de l’intérieur

Tubeuf ouvre des pistes de méditation, d’écoute utiles à « tous ceux qui ont faim de Bach, mais n’y ont pas accès en savants ». Nourrie de mémoire intime et d’une vaste culture, son témoignage se revendique subjectif (notamment par son panthéon d’interprètes plutôt Fischer-Dieskau que les haute-contres, plutôt Kleiber que Gardiner dans Les Passions) : « Une idée de Bach, dis-je : et pas une théorie. Une qui soit un résumé ; de ce qui a été, de ce que nous avons besoin de savoir de son existence terrestre ; mais plus encore un portrait ; pas une physionomie, mais un caractère, et pas n’importe lequel – le caractère d’un créateur. »

De cette « idée de Bach », indispensable pour toute personne souhaitant s’initier à Bach en y plongeant les oreilles en premier, les analyses de Cantagrel apporteront quant à elles le regard de l’histoire. Elles contribuent ainsi à éviter les élucubrations  les plus folles. Les saillies fusent, et croquent un Bach à fleur d’écoute : « Rien chez lui ne vise à l’immense, ni d’ailleurs n’y atteint. Cette façon de surmonter sans prétendre dominer et cette humilité héroïque sont le plus vrai signe que la transcendance est à l’œuvre. » « Aucun compositeur sans doute au même degré que Bach ne délègue à l’interprète autant de ses pouvoirs. Ce n’est peut-être qu’il n’avait en vue comme interprète qu’un autre lui-même, un improvisateur né, fidèle autant qu’il ne soit possible. »

Un génie pragmatique

Pour les deux passeurs, le génie de Bach est d’abord un artisanat pragmatique et laborieux qui transcende sa condition. Il offre un ordre et un sens qui constituent une permanente raison d’espérer. Toute sa musique est solidairement matière et esprit. Au total, les deux auteurs donnent les clés de compréhension d’une production immense, presque sans déchet, dans laquelle chacun peut entrer toujours émerveillé. Un peu comme si on allait au devant du bonheur. « Nous sommes dans le bon sens, confie Tubeuf, La musique fait preuve »

Les Variations Goldberg décryptées

Gilles Cantagrel consacre plus de 20 pages pénétrantes à ces Variations où lance-t-il laconiquement : « il faudra attendre Glenn Gould et ses quatre enregistrements de 1954 à 1981 pour que l’œuvre, à l’image du pianiste canadien, se voie idolâtrée par les mélomanes. »

L’analyse historique, textuel arias après arias, se complète d’une révélation de canons formant les lettres B.A.C.H. Elle confirme la paternité de Bach sur son exemplaire personnel. D’autre part, le chapitre « une lecture spirituelle » insiste sur le fait que « cette œuvre brillante semble receler bien des images codées, comme volontairement enfouies par le musicien dans les secrets replis de sa création. » Fasciné, Cantagrel souligne le rapprochement entre le dessin de la ligne mélodique du motif des huit premières notes de la basse – sur laquelle Bach élaborera les canons supplémentaires – et les huit premières notes du choral de Noël, plus précisément de l’Incarnation… Si l’aria initiale est reprise pour boucler l’œuvre « n’est-ce pas, confie l’auteur en dernière analyse, aussi l’image d’un monde qui désormais pourrait repartir et rouler sur lui même jusqu’à la fin des temps, signe de l’éternité de celui dont le règne n’aura pas de fin ? » Il Rejoint l’intuition de Tubeuf sur cette musique profane, d’inspiration divine….

Bach, la passion et la joie pour notre temps

S’il existe des dizaines de versions des Variations Goldberg (de Gould à Mei, d’ Angelich à Perahia)  celle toute en maîtrise contrapuntique du jeune pianiste coréen Ji est à découvrir. (Cd Warner 2018)