Cadavres exquis : un Fragonard peut en cacher un autre

Au cœur de l’Ecole Vétérinaire de Maisons-Alfort, le Musée Honoré Fragonard recèle d’étonnants et spectaculaires écorchés uniques au monde. Œuvres d’art, curiosités scientifiques ou compositions macabres, ces créations sont le fruit d’un anatomiste visionnaire, Honoré Fragonard, cousin du peintre Jean-Honoré Fragonard.

Cadavres exquis : un Fragonard peut en cacher un autre

Musée Fragonard, Cavalier de Dürer. Photo © Thierry Joly

Lorsqu’on prononce le nom de Fragonard, c’est quasi invariablement le peintre Jean-Honoré Fragonard auteur de peintures de scènes galantes qui vient à l’esprit. A moins d’être féru d’anatomie, auquel cas l’on pourrait aussi penser à son cousin germain Honoré Fragonard, anatomiste de son état, qui est passé à la postérité pour ses écorchés. De véritables cadavres d’êtres humains et d’animaux dont on a écarté les chairs avant de les momifier pour mettre à jour et montrer veines, organes et tendons colorés de diverses teintes. Une pratique courante au XVIIIe siècle car ces écorchés étaient utilisés pour enseigner l’anatomie et vingt-et-uns d’entre eux sont exposés dans une salle à hygrométrie et température stables. Comprenant également des collections de zoologie, de pathologie, de parasites, d’anatomie et d’histoire naturelle, le Musée Fragonard est l’un des moins connus et pourtant l’un des plus anciens de France, ayant ouvert au public dès sa fondation en 1766. Vanté par les naturalistes du siècle des Lumières, il était alors appelé Cabinet du Roi en hommage à Louis XV qui avait appuyé la création de l’Ecole Vétérinaire dans l’enceinte de laquelle il se trouve.

Cadavres exquis : un Fragonard peut en cacher un autre

Musée Fragonard, Foetus dansant la gigue. Photo © Thierry Joly

Sens de la mise en scène

Pièces emblématiques du musée, ces écorchés sont si célèbres qu’on vient du monde entier pour les admirer. Tout d’abord pour leur rareté. Car si des centaines ont été produits en Europe, seuls ceux de Fragonard sont parvenus jusqu’à nous. Et aussi pour les poses qu’il leur a données, faisant danser la gigue à des fœtus humains et à des singes, ayant monté un homme sur un cheval lancé au galop comme le Cavalier de l’Apocalypse de Dürer ou ayant mis une mandibule d’âne dans la main d’un personnage aux yeux exorbités tel Samson combattant les Philistins. Et que dire de ces deux têtes humaines, l’une les artères et les veines gonflées, l’autre le crâne percé de trous, qui semblent sorties d’un film d’horreur ou de science fiction. Honoré Fragonard avait indéniablement le sens de la mise en scène. Mais il était aussi un scientifique hors pair ou avait du flair car le vernis à base de térébenthine de Venise qu’il a appliqué s’est avéré un parfait répulsif contre les insectes qui n’ont ainsi pas croqué ses œuvres. A la différence de celles de ses confrères.

Cadavres exquis : un Fragonard peut en cacher un autre

Musée Fragonard, Têtes. Photo © Thierry Joly

Ecorché pratique

Mais ceci n’était que l’ultime étape d’un long et minutieux travail. Il incisait d’abord les grosses veines des bras et des cuisses des cadavres pour vider le sang qui y restait. Puis il préparait un mélange de graisse de mouton et de résine de pin qu’il portait à ébullition. Après avoir ouvert le thorax de manière à exposer le cœur, ce mélange était injecté dans le système artériel via une canule implantée dans chaque cavité cardiaque. Quant aux veines, elles devaient être injectées une à une en partant de la périphérie du corps. Le corps était alors disséqué, puis plongé dans un bain d’alcool pour être déshydraté, et mis dans la position voulue et maintenu en place dans un cadre. L’alcool s’évaporait lentement raidissant l’ensemble et une fois le corps totalement sec les artères étaient peintes en rouge, les veines en bleu. Ce n’est qu’alors qu’il procédait au vernissage.

Cadavres exquis : un Fragonard peut en cacher un autre

Musée Fragonard , Homme à la mandibule. Photo © Thierry Joly

Un air de cabinet de curiosités

Si vous n’êtes pas rassasiés de visions d’épouvante, le Musée Fragonard a encore d’autres trésors à vous proposer. Parmi les 4 000 pièces qu’il renferme se cache en effet une collection dédiée à la tératologie, cette science qui traite des anomalies et malformations héritées d’un mauvais développement de l’embryon ou fœtus. Derrière ses vitrines, se trouvent ainsi une sirène nageant dans un bocal, en réalité un bébé né à Maisons-Alfort avec les jambes jointes, des veaux bicéphales, des agneaux siamois reliés par la poitrine ou la tête, un poulain avec un énorme œil dû à la malformation d’un os facial ou encore des moutons à cinq pattes. Des spécimens qui n’auraient pas dépareillés dans un cabinet de curiosités du XVIIIe siècle.