Comment regardait et écoutait Freud…

Dans l’exposition consacrée à Freud au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, on s’attend à de précieux documents d’archives, eh bien cette fois c’est une érudition d’images qui montrent comment l’inventeur de la psychanalyse apprit à nous entendre mieux que nous-mêmes.

Comment regardait et écoutait Freud…

Première salle, tableau au fond, d’André Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887. Photo © Jean-Philippe Domecq

Freud, ce Christophe Colomb

Il faut imaginer ce que ce fut que la découverte de l’inconscient à l’aube du XXème siècle : plus qu’une idée, notre vie psychique soudain révélée sous un éclairage qui change tout. Rien moins qu’un continent. Freud eut l’impression d’être le Christophe Colomb d’une Amérique qui était là depuis toujours, non plus sur le globe mais en nous. Et qui allait en perturber plus d’un : « Ils ne savent que nous leur apportons la peste », murmure-t-il à ses condisciples Jung et Ferenczi accoudés au bastingage du paquebot en vue de la statue de la Liberté.
Il faut dire, sa découverte n’était pas particulièrement puritaine…

Comment regardait et écoutait Freud…

2) Dernière salle, le Moïse de Michel-Ange (1564), et tableau de Mark Rothko, Untitled (Black, Red over Black on Red), 1964. Photo © Jean-Philippe Domecq

Des images embarrassantes

… et des miroirs bien gênants saturent le cabinet des Antiques du bureau de Freud comme le capharnaüm constitutif de la psychanalyse : de quoi nous révéler dans le pipi-caca originel, le théâtre d’ombres de l’alcôve sexuelle, un mythe d’Œdipe qui nous révèle potentiels violeurs de mère et meurtriers de père. Et puis, ces photographies de femmes à l’arc hystérique et vous regardant du blanc des yeux… voilà d’où partit Sigmund jeune médecin fasciné par la salle des folles où Charcot dispensait ses révolutionnaires conférences cliniques à la Salpêtrière de Paris. C’est par le grand tableau de cette scène que l’exposition orchestrée par Jean Clair au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme nous fait entrer comme dans un temple où la liturgie est faite des cris et chuchotements que le sexe, cette énergie colossale, nous arrache devant ses images apparemment silencieuses. Apparemment… il s’agit de les écouter, les décrypter en nous. L’écoute profonde et flottante, tout est là ; interpréter nos pulsions et peurs, ne pas prendre à la lettre les associations et déformations qui nous sortent de la tête tels les serpents-cheveux de Méduse. Et médusés nous sommes, restons, resterons éternellement devant ça, que Freud nomma justement le ça.

Comment regardait et écoutait Freud…

Charles Matton, Le Cabinet du Docteur Freud, boîte, techniques mixtes, 57 x 71 x 55cm, 2002. Photo © Jean-Philippe Domecq

Le sexe se laisse-t-il regarder en face ?

Ça ? Par exemple, meilleur des exemples, image d’où nous naissons tous : la fameuse Origine du monde où Gustave Courbet eut le culot d’y aller plein cadre sur la vulve d’une femme dont « on ne voit ni la tête, ni les bras, ni les jambes », glissait malicieusement un des premiers regardeurs, qui ensuite durent attendre que Jacques Lacan ressorte le tableau de derrière le paravent que lui avait peint André Masson. Ce surréaliste symbolise à fins traits « l’original » de Courbet, mais justement, la mise en scène muséale nous met ensuite face au velu sourire prêté par le Musée d’Orsay qui, par comparaison, nous confirme que la vue du sexe, à hauteur de regard, à cru, sidérera toujours. Toute notre vie psychique, notre prodigieuse Raison, pour en arriver là, et en renaître…

Comment regardait et écoutait Freud…

Hans Hollein, Divan et fauteuil de Freud, (Matériau synthétique doré, 1984). Photo © Jean-Philippe Domecq

Même notre mystique vient de là

Et c’est le coup d’éclat final de ce musée où nous allons dans le labyrinthe de nous-même : dans la dernière salle, il n’y a plus que l’impressionnant moule grandeur nature, amené du Louvre, du Moïse de Michel-Ange où Freud médita sa vision meurtrière de l’Histoire depuis le Père. Et, mur du fond, une splendide abstraction de Mark Rothko qui nous replonge dans le néant de la mort monochrome, aveuglante, attirante comme la funeste pulsion de mort sur laquelle Freud s’est arrêté. A nous de poursuivre.

–> Interview dans L’Heure Bleue (France Inter, 10 octobre 2018)de Jean Clair, commissaire de l’exposition « Sigmund Freud. Du regard à l’écoute »