Culture

Au risque de l’effacement, Raphaëlle Peria gratte la mémoire du monde

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 3 juin 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Les œuvres de Raphaëlle Peria naissent par le truchement d’une transformation. Ses effacements, grattages et de recouvrements génèrent des images originales d’une poésie puissante et engagée. Ses souvenirs sciemment modifiés établissent de nouveaux liens entre la réalité des paysages et la mortelle annihilation des écosystèmes. Son travail est accessible à l’IESA à Paris jusqu’ au 11 juin 2021, à L’Aparté à Montfort sur Meu Jusqu’au 18 juin 2021 à la Villa Pérochon à Niort, et au Cellier Pompadour de Pommery à Reims. Et aux ateliers de Poush et de la Drawing Factory.

Les voleurs de couleurs Galerie Papillon © ADAGP Raphaelle Peria

« Je ne suis pas photographe »

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer de prime abord, la photographie n’est qu’un point de départ. Raphaëlle Peria utilise l’image photographique comme support pour mener un travail sur le papier. Elle développe en effet une technique de grattage dont elle se sert pour faire apparaître de nouvelles formes tri-dimensionnelles et révéler ainsi différemment les détails des sujets qu’elle photographie. Elle soustrait et parfois ajoute des aplats de peinture ou de dorure qui redéfinissent les détails de ses prises de vue faisant ainsi surgir de nouvelles visions. L’œuvre obtenue croise les techniques du dessin, de la peinture, voire de la sculpture.

Les saisons #2 2019 Galerie Papillon Paris © ADAGP Raphaelle Peria

Le refus du lisse

Les paysages, l’arbre, les écosystèmes…sont au coeur de sa démarche et de ses incriminations. « J’aime les arbres mais pas la photographie dans le sens où c’est trop lisse et où on perd les sensations » confie-t-elle à Singular’s en éclairant son processus de transformation où elle aime faire raconter autre chose aux images que ce qu’elles montrent. Elle se provoque elle-même en jouant sur les oublis de la mémoire. Les sujets des photographies ont une histoire déformée entre le moment de la prise de l’image et celui, bien après, où elle les travaille. En sélectionnant des images gardées telles quelles, Raphaëlle questionne aussi la dualité entre l’homme et la nature par la transformation de la photographie comme support de sa propre mémoire.

L’oubli désiré et travaillé

Raphaelle Peria, Banos, 2015 Galerie Papillon Paris © ADAGP Raphaelle Peria

Le travail de mémoire/oubli revient souvent dans l’élaboration de ses œuvres qui nécessite toujours un temps long. C’est un voyage de huit mois autour du monde en sac à dos qui a tout enclenché. Comme elle n’allait pas s’embarrasser d’un chevalet, l’appareil photo s’est donc imposé. Revenue avec 13.000 photos de touriste, comme elle les décrit, elle s’est naturellement demandée ce qu’elle pouvait faire avec un tel ensemble. Ce fut le début de nombreuses séries. Son travail commence donc par le temps de photographie par projet autour d’un lieu ou un événement qui l’interpelle. Ensuite les clichés marinent plusieurs mois avant de les reprendre et de les sélectionner, parfois en déclinant une même photographie. Plusieurs projets sont menés à la fois, rendant ainsi imparfaite la mémoire qu’elle « gratte ».

Jardin, 2018 Galerie Papillon Paris© ADAGP Raphaelle Peria

Un grattage chirurgical de la mémoire

Bien que partant de medium et de technique reproductibles – photographie et plaques de cuivre – le travail de grattage sur papier ou cuivre rend chaque œuvre unique. Tous les outils de gravure qui lui passent par la main y participent : burin, gouges, pointes sèches, scalpels pour bois ou cuivre mais aussi des fraiseuses de dentistes et des petits outils de chirurgien. Au fil du jeu, Raphaëlle Peria garde, la plupart du temps, le surplus qui reste comme suspendu dans l’image pour donner du volume, le papier devenant ainsi sculpture. L’ambiguïté qui altère ce qu’on voit permet de dilater le souvenir initial des moments où elle a réalisé ses propres photographies. Ses images-souvenirs, preuves ou traces d’un passé dont elle ne se souvient plus, prennent leur autonomie et leur histoire propre.

L’effacement comme création à part entière

Ariditatis et inundatio, Les larmes de Tripantu, 2021 © ADAGP Raphaelle Peria

« ‘Le blanc est la couleur de l’oubli’, tout ce que j’efface est ce que j’ai oublié. » cette citation de l’historien Michel Pastoureau (1947-) spécialiste de l’histoire culturelle des couleurs conforte sa démarche. Ses grattages (gestes qui l’apaisent mais qui tiennent aussi de la trance) cherchent à retourner au blanc originel de l’image photographique. C’est pour cela qu’elle évoque aussi le tout premier effacement par grattage qui voulait revenir au blanc total en mentionnant « Erased de Kooning« , œuvre radicale de Robert Rauschenberg (1925-2008). Inspiré par les premiers readymades Dada de Marcel Duchamp, en cherchant à savoir si l’effacement ou la suppression constituait une œuvre d’art. En 1953, Willem de Kooning, qui était déjà un artiste reconnu, a répondu favorablement à la demande du jeune Rauschenberg de lui céder un dessin à effacer, tout en lui rendant la tâche laborieuse avec un fusain et un crayon difficiles à totalement gommer. Les traces restent présentes jusqu’à aujourd’hui tout en rendant illisible de dessins d’origine. On comprend bien la fascination de Raphaëlle Peria pour cette œuvre qui est le résultat, non d’ajouts de matériau sur un support, mais qui est due au retrait de ce qui rendait l’œuvre visible.

Les effacées #3, 2019, Galerie Papillon Paris© ADAGP Raphaelle Peria

Les pieds dans la matérialité

Ses premiers clichés ont commencé par des portraits de personnes. Désormais, pour les arbres, elle utilise le même cadrage, en pied, preuve que ces derniers sont des êtres vivants, « gardiens de nos secrets ». De même que la verticalité est liée pour elle au sol, son travail sur la ligne d’horizon travaille ce qui est dessous ne considérant pas les ciels. Cette ligne sépare le matériel de l’immatériel. Un ciel n’a pas de matérialité donc elle n’a pas à le travailler, nous explique cette artiste qui n’aime que ce qu’elle foule aux pieds. Sans surprise, elle cite Alain Corbin (1936), historien des sensations qui a écrit sur l’histoire du silence, la fraicheur de l’herbe, le désir du rivage, le paysage sonore et la culture sensible dans les campagnes du XIXe siècle et récemment le vent… Il l’aide à penser la place qu’occupent l’imagination et le vécu dans ses œuvres toujours liées à la Nature.

Saisir “l’invisibilité de ce qui est trop visible” Foucault

« Il y a eu aussi à l’origine, les cliché-verres (procédé photographique combinant le dessin, la gravure et la photographie) de Corot et j’ai été nourrie très jeune à la peinture de paysages anglais du style de celui de Constable qui influence beaucoup mes choix de formats. » révèle-t-elle à Singular’s. Dans cet arbre généalogique créatif, comptent aussi les herbiers de la botaniste et (première femme ?) photographe Anna Atkins (1799-1871) qui a utilisé le procédé du cyanotype, une technique photographique qui produit des images monochromes dont la teinte bleu cyan est immédiatement reconnaissable… L’œuvre de Dove Allouche (1972-) qui révèle ce qui est en même temps immédiatement présent et invisible, celle d’Anne-Charlotte Finel (1986-) qui travaille ses vidéos dans un entre-deux permanent aux heures incertaines et mystérieuses, où tout est en suspens en cherchant à créer « des images s’éloignant d’une réalité qui serait trop crue, trop définie ».

Hopea Odorata #1, 2019 Galerie Papillon Paris © ADAGP Raphaelle Peria

Le punctum, image mentale   

Quand Raphaëlle Peria mentionne le punctum, image mentale dont parle Roland Barthes (1915-1980), c’est pour insister sur les reliefs qui donnent une nouvelle consistance à ses photos et revenir sur la façon dont elle modifie la mémoire sur l’origine de ses photographies.  Elle travaille sur ce quelque chose qui attire l’attention et à partir duquel on projette un peu de nous-même dans une photo, un détail qui nous touche et qui nous affecte donnant une consistance nouvelle à l’œuvre. Principale différence avec la conception barthienne qui l’évacue car tout artifice est ennemi de l’essence de la photographie, « le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne) ». Un joli débat qu’ouvre ici Raphaëlle sur l’art photographique.

Un engagement écologique viscérale

Si elle se joue de l’oubli, en revanche son engagement écologique n’a pas varié. Derrière la beauté des images, une conviction revendiquée : « J’ai commencé à recenser des écosystèmes dont j’ai envie de parler, avec les ruines d’Ephèse et d’Angkor, lieux où l’on perçoit la dualité homme/nature, et comment cette dernière reprend ses droits. Ensuite, je me suis orientée vers des sites où sont visibles les changements climatiques ou la surexploitation des ressources sur un écosystème. J’essaie de donner du sens aux voyages que je fais, et mon travail témoigne désormais de cette prise de conscience. »

De nombreux J’accuse !

Les voleurs de couleurs Galerie Papillon © ADAGP Raphaelle Peria

Si l’œuvre a d’indéniables qualités esthétiques, elle n’en est pas moins l’expression de violentes dénonciations : ‘Ariditatis et inundatio’ vise la contamination et la disparition de la faune et de la flore locales après la catastrophe d’Epecuen liée aux usages de l’eau en Argentine ; ‘ Fluo Bleaching’ venant du terme « coral bleaching » utilisé pour parler du blanchissement du corail, qui meurt notamment en raison de notre impact environnemental a aussi été intitulé ‘Les voleurs de couleurs’ ; ‘Narcissus in Flores’ montre des plantes en voie de disparition dans des marécages de la Somme en mettant en exergue les assauts répétés à l’encontre de la biodiversité ; ‘Hopea Odorata’  met en scène ces plantes rares en voie de disparition au Cambodge qu’on peut trouver en terrains minés, tout comme le bras de fer entre les temples et la végétation enlacés dans un duel à mort ; « Marinus Asiaticus » aborde le labourage qui aggrave l’érosion du sol et la vase qui envahit le grand port d’Ephèse…

Mais c’est pour mieux nous convoquer, nous rappelant de ne pas perdre la mémoire globale du monde dans lequel nous vivons.

L’embarras du choix

Sinularia 2020,

Difficile aujourd’hui de suivre cette artiste qui n’aime pourtant que le calme de la campagne et donner le temps au temps. Raphaëlle Peria, née en 1989 à Amiens semble ces jours-ci bien loin de son atelier d’ancrage à Azy sur Marne en Picardie. ‘Victime’ de son succès, elle doit donc se partager entre un atelier-résidence-‘show-room’ à Poush à Clichy (singulars) qu’elle a obtenu jusqu’à la fin de l’année et la Drawing Factory, autre projet-atelier où elle ‘labourera’ ses photographies jusqu’à fin septembre. De nombreuses opportunités permettront au public de pouvoir plonger dans cette œuvre impactante d’ici la fin de l’été.

Pour suivre Raphaëlle Peria 

Son site

Sa galerie en France Papillon Paris

Prochains rendez-vous  :

  • Jusqu’ au 11 juin 2021 exposition collective Myriad Sphere’ à IESA Arts &Culture, Paris. Le projet Myriad Spheres validant les Master 2 Art Contemporain à travers Exposition, Vente et Collection. s’inspire des écrits de Jacob von Uexküll, Vinciane Despret, Emanuele Coccia, Thomas More, Donna Haraway ainsi que de nombreux auteurs.rices dont les études traitent des rapports entre milieux. Chaque œuvre incarne une parcelle d’une utopie, en proposant des alternatives aux anciens modèles ou créant de nouvelles alliances interdisciplinaires. Le titre veut mettre en lumière la myriade de milieux qui s’enchevêtrent et qui restent pour la plupart du temps ignorés ou invisibles. Jacob von Uexküll compare les milieux humains et non humains à des sphères entremêlées qui partagent le réel. Aux populations invisibilisées, cette exposition veut reconnaître la multiplicité de leurs discours en montrant une mosaïque d’horizons oniriques en partage.
  • Jusqu’au 18 juin 2021 : ‘Ariditatis et inundatio’, exposition personnelle, L’Aparté Lieu d’Art Contemporain, Montfort sur Meu 
  • Jusqu’au 15 novembre 2021 : Blooming, exposition collective inaugurale du nouvel espace du Domaine Pommery, le Cellier Pompadour à Reims 61 artistes réunis sous le commissariat de Nathalie Vranken, Catherine Delot (Directeur du Musée des Beaux-Arts de Reims) et Fabrice Bousteau (Directeur de la rédaction de Beaux-Arts magazine) célèbre le temps de la renaissance et de l’épanouissement de la nature et des hommes en faisant dialoguer artistes d’hier et d’aujourd’hui. Consacré à la peinture, aux céramiques, au dessin et à la photographie figurative le « Cellier Pompadour » offre un lieu de plus de 900 mètres carré, qui enrichit magnifiquement le domaine de 55 hectares.
  • Jusqu’à fin août :  ‘Que reste-t-il ?’, exposition collective aux Rencontres de la jeune photographie européenne, Villa Pérochon, Niort,

Appel à candidatures de la Drawing Factory,  jusqu’au 20 septembre

Sur une initiative de Christine Phal, fondatrice du Drawing Lab Paris , de Carine Tissot, directrice de Drawing Now Art Fair et du Drawing Hotel avec le Centre national des arts plastiques (CNAP) et en partenariat avec SOFERIM, la Drawing Factory a ouvert 30 ateliers d’artistes dessinateurs dans un ancien hôtel du 8ème arrondissement disponibles jusqu’au 20 septembre 2021.
Ouvert à la diversité des pratiques du dessin, cet appel à candidature s’adresse aux artistes vivant en France métropolitaine comme d’outremer qui pratiquent, développent et expérimentent le dessin y compris au-delà de la feuille et du crayon. Le candidat doit justifier d’un diplôme ou de la preuve d’une pratique déjà repérée. Cette initiative vise à accompagner les artistes, leur permettre d’enrichir leurs inspirations, leurs réseaux et d’occuper un lieu de travail au cœur de la capitale.
Singulars a présenté des artistes de la Drawing Factory:  François Réau et Odonchimeg Davaadorj 

Autres coups de coeur de Singular’s à la Drawing Factory :

  • @camifischer 
  • @daliladalleasbouzar
  • @vanina.langer
  • @juliettegreen
  • @havel_marie
  • @thibaultscemamadegialluly

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