Culture

Le Carnet d’écoute de Benjamin Dupé, compositeur de Vivian : clicks and pics

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 1 octobre 2020

Compositeur, Benjamin Dupé souhaite balayer la réputation d’une musique contemporaine négligeant l’auditeur, pour au contraire la rapprocher du public. Il n’hésite ni à multiplier les dispositifs pour la rendre accessible ni à se mettre sur scène pour s’impliquer au coté du spectateur. Sa production Vivian : clicks and pics, créée les 13, 14 et 15 octobre 2020 au Théâtre de Caen puis en tournée condense sa volonté d’inventer une forme musicale de notre temps.

Benjamin Dupé Photo © Agnes mellon

Inventer des formes réellement pertinentes pour l’époque

« De toute façon, je devais trouver une autre appellation que musique contemporaine pour mes spectacles. » Benjamin Dupé est un artiste complet de son temps. Ce compositeur né en 1976 tranche sur ses confrères souvent accusés de réduire la création musicale à un acte cérébral ou d’interroger uniquement la musique en tant que musique. Guitariste et metteur en scène, il  assume son processus de création comme « une aventure permanente nourrie de rencontres humaines, aux prises avec la matière, avec l’économie, structurée par un sens philosophique ».

Cette quête esthétique se joue des frontières entre disciplines.  Son sens de la dramaturgie de l’écoute comme sa préoccupation pour la rencontre avec le spectateur le conduisent naturellement à mettre en scène son travail de compositeur : « Les compositeurs se doivent de s’intéresser à la forme de leurs concerts, ainsi qu’ à d’autres champs d’expression. »

Ses récentes créations en témoignent :  Fantôme, un léger roulement, et sur la peau tendue qu’est notre tympan (concert en immersion pour ensemble d’instruments mécaniques), Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières (théâtre musical d’après le livre La Haine de la musique de Pascal Quignard), ou Du chœur à l’ouvrage (opéra pour voix d’enfants sur un livret original de Marie Desplechin)….

L’évidente nécessité d’un échange direct avec le public

Depuis 2012, l’ancien soliste est directeur artistique de la compagnie Comme je l’entends, titre de sa première création, « qui aborde la question de la perception de la musique contemporaine par le profane ». C’est le creuset dynamique d’un travail en équipe, pluridisciplinaire sonore, plastique et scénique et surtout avec une implication sur scène avec un public. Loin des tours d’ivoire.

maquette Vivian Clicks and Pics composé par Benjamin Dupé © DR

Sa prochaine œuvre, Vivian : clicks and pics au Théâtre de Caen où il est en résidence, cristallise parfaitement sa volonté de créer de nouveaux formats à la hauteur de l’inventivité de sa musique pour le public. L’œuvre est “une chambre d’écho aux clichés de la photographe américaine Vivian Maier (1926-2009), morte dans l’anonymat. Le dispositif scénique minimal s’incarne au travers d’une chanteuse lyrique et d’une photographe d’aujourd’hui dans un dispositif sonore et plastique, dans lequel « s’entremêlent photographies originales, interprétations musicales des images, clichés pris sur le vif et méditations chantées sur la puissance de l’art photographique ».

En attendant de découvrir sa Vivian, Dupé nous a confié son carnet d’écoute.

Carnet d’écoute de Benjamin Dupé

Monteverdi – L’Orfeo. direction Gabriel Garrido. Un disque qui m’accompagne depuis longtemps. L’Orfeo est une œuvre magnifique et fondatrice, que j’ai d’ailleurs citée dans une de mes précédentes pièces (Fantôme, un léger roulement, et sur la peau tendue qu’est notre tympan, 2012). L’interprétation de Garrido est à la fois précise, énergique et poétique, avec un véritable « son ». Le travail de recherche sur l’interprétation est très documenté, même si je ne suis pas assez spécialiste de cette période pour en juger. Mais j’aime quand la recherche théorique s’allie à une générosité dans le jeu et à un souci de l’aspect charnel du son. Enfin, savoir que le disque a été enregistré au Teatro Massimo, que j’ai visité à Palerme, ville que j’affectionne particulièrement, confère à cet enregistrement une dimension sentimentale supplémentaire.

Debussy et Ravel Œuvres orchestrales. direction Ernest Ansermet La référence pour moi en ce qui concerne la musique symphonique de Ravel et de Debussy. Un disque de tubes : La Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune, Le Boléro, Pavane pour infante défunte, Daphnis et Chloé, La Valse… Reliefs, puissance, subtilité des couleurs, conduite des tempi, tout me paraît si naturel et si juste dans cette interprétation suisse des chefs d’œuvre de la musique française.

Berio – Sinfonia / Eindrücke. direction Pierre Boulez. Un disque qui a été déterminant dans mon envie d’écrire de la musique contemporaine. La pièce Sinfonia est une rencontre esthétique que j’ai vécue très jeune, et pour laquelle je remercie ma professeure de musique au collège, au passage ! Je pressentais déjà à l’époque l’immense champ de liberté qu’ouvrait la pensée musicale contemporaine, tant sur la forme que sur le fond. Une pièce chargée politiquement comme poétiquement, empruntant à Levi-Strauss, Joyce, Beckett, citant la musique de Malher et d’autres (immense potentiel poétique du vestige musical…), mentionnant Martin Luther King…

Et devant son interprétation sublime, on ne peut qu’opiner à l’écoute du « thank you mister Boulez », qui clôt l’œuvre, ainsi que noté dans la partition !

Walter Benjamin – Written on skin (DVD) Un opéra dont la création a marqué les dernières années, que j’ai eu la chance de voir et d’entendre lors d’une de ses premières représentations au Festival d’Aix, alors que je participais à l’Académie du festival. Qu’il s’agisse de la composition de Benjamin, extrêmement aboutie, dans laquelle s’exprime en volutes sa « pâte » personnelle, élégante sans être fondamentalement novatrice, qu’il s’agisse du livret de Crimp – un des immenses dramaturges d’aujourd’hui – ou de la mise en scène de Katie Mitchell, laquelle n’était pas encore dans la répétition et la systématisation de son savoir-faire : la réussite est totale. À titre personnel, c’est une émotion qui m’a paradoxalement décomplexé par rapport à l’opéra dont je me tenais à distance, lui préférant à l’époque le théâtre musical. Une expérience sans laquelle je ne me serais sans doute pas lancé dans des projets lyriques tels que Du chœur à l’ouvrage ou Vivian : clicks and pics

Dans un autre registre esthétique, et bien qu’il n’en existe pas encore d’enregistrement à ma connaissance, je voudrais aussi citer le travail du compositeur Ondrej Adamek, notamment son opéra Seven stones, lui aussi programmé à Aix-en-Provence il y a quelques années. Je suis admiratif de son écriture ludique et poétique, et me sens très proche de sa façon de remettre joyeusement en question la forme opératique.

Tortoise – TNT. Pour ne pas rester uniquement dans le champ de la musique classique et contemporaine, voici dans un tout autre style un album que je réécoute régulièrement avec plaisir. Tortoise délivre une musique que je qualifierais, sans être spécialiste, de post-rock minimaliste… À la fois très bien produit, apparemment facile à écouter, le disque propose en réalité un travail sur le temps relativement expérimental : ses plages étirées, la dramaturgie articulant les pistes donnent à l’album un caractère « hors-temps ». Son écoute me fait inévitablement penser aux vacances : pas tant aux activités que l’on fait aux vacances, mais plutôt au sentiment très singulier du temps suspendu…

Pour suivre le Duo de pianos

Son site : https://www.benjamindupe.com

Vivian : clicks and pics
Un opéra de chambre d’après l’œuvre photographique de Vivian Maier
avec Léa Trommenschlager (soprano), Caroline Cren (piano), Agnès Mellon (photographe), Benjamin Dupé (électronique musicale)
conception, musique, dramaturgie et direction artistique Benjamin Dupé
livret adapté du texte Tout entière de Guillaume Poix
Scénographie Olivier Thomas | Lumière Christophe Forey | Costumes Sophie Ongaro | Assistanat à la mise en scène Maud Morillon | Direction technique et son Julien Frénois

les 13, 14 et 15 octobre 2020, création au Théâtre de Caen

Puis en tournée

  • 24 novembre 2020 | 20:00 | LUX scène nationale – Valence
  • 1 décembre 2020 | 20:00 | Théâtre des Bernardines – Marseille
  • du 2 au 5 décembre 2020 | 19:00 | Théâtre des Bernardines – Marseille
  • 14 janvier 2021 | 20:15 | Théâtre des 4 saisons – Gradignan
  • 1 & 2 avril 2021 | 19:00 | La Passerelle scène nationale – Gap
  • 11 & 12 mai 2021 | 20:30 | Comédie de Clermont – Clermont-Ferrand

10 juin 2021 au Théâtre de Caen, Les matières ont aussi leur caractère, pièce d’orchestre, création par l’Orchestre Régional de Normandie, direction Jean Deroyer

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