Culture

Emmanuel Guibert, un auteur de BD qui transgresse le format BD

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro

Article publié le 2 septembre 2020

Les talents multiples d’Emmanuel Guibert ne se contentent pas d’ une seule case (de BD). Grand Prix du 47e Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême en 2020,  le Prix René Goscinny 2017 pour l’ensemble de son œuvre aurait pu rester sur sa lancée. Ce vrai humaniste au sens large a choisi de multiplier les pistes comme en témoigne la première exposition de Bande dessinée à l’Académie des Beaux-arts du 10 septembre au 18 octobre 2020.

“Légendes”. D’après Henri Gaudier-Brzeska (1891-1915), Buste de Horace Brodzky, Tate Gallery, Londres, 1997. (Pinceau, encre noire et ocre) © Guibert Aire Libre Dupuis

Un artiste humaniste

A la Renaissance et dans son sens moderne, l’humanisme désigne tout mouvement qui affirme sa foi dans l’être humain, un optimisme qui place l’homme au-dessus de tout, qui a pour objectif son épanouissement et qui a confiance dans sa capacité à évoluer de manière positive. Cette définition convient bien à Emmanuel Guibert, artiste au sourire permanent qui n’hésite pas à pousser la chanson lors de ses entretiens.

Celui qui a su dessiner avant d’écrire est né en 1964 à Paris.  Il fait partie de ceux qui n’ont jamais eu le moindre doute sur une vocation très précoce, ses parents lui ayant mis des BD dans les mains. Il s’y est immergé et a voyagé avec Tintin et a cavalé au Far West avec Lucky Luke… Ce fut déjà pour lui une occasion de rencontres et de discussions acharnées avec ses petits camarades. S’il continue aujourd’hui de s’adresser aux enfants c’est pour mieux (les) inscrire dans la chaîne du vivant comme il nous le confie si bien.

C’est cette transmission qui le motive le plus et justifie les biographies qui ont fait sa particularité et son succès.

Le photographe (intégrale) © E. Guibert, D. Lefèvre & Dupuis

Biographies dessinées

Ses biographies dessinées sont celles d’amis dont les vies l’ont touché. « Les célébrités n’ont pas besoin de moi » souffle-t-il dans un sourire. Elles commencent toujours par de longues conversations où, condition sine qua non, la montre est absente. Il incite son interlocuteur à se livrer, à aller loin dans les confidences où Emmanuel ne cherche pas l’anecdote mais au contraire capter une certaine vérité. C’est ce qu’il préfère faire : écouter, arriver à ce moment d’atomes crochus qui s’accordent à partir duquel il se lancera dans son récit dessiné. Il a besoin de cette introduction pour s’exalter avec quelque chose qu’il définit comme ‘fertile’.
C’est la source de son travail, ce qui l’abreuve et qu’il considère comme vital.

Alan et Didier, deux rencontres fortuites 

La Guerre d’Alan extrait © E. Guibert, D. Lefèvre & Dupuis

Au tournant des années 2000 et jusqu’en 2016, Emmanuel Guibert débute la publication d’un projet de longue haleine, une suite de trois albums inspirés par les souvenirs de son « ami américain » Alan Ingram Cope, un retraité retiré sur l’ile de Ré rencontré fortuitement dans la rue en demandant son chemin. Cela donnera La Guerre d’AlanL’enfance d’Alan et Martha et Alan. Ce magnifique travail de passeur de mémoire se prolonge dans Le Photographe (trois volumes de 2003 à 2006), inspiré des souvenirs et des photos rapportés de voyages en Afghanistan avec Médecins sans Frontières par le photojournaliste Didier Lefèvre, son jeune voisin de palier.

En guise d’introduction du premier volume, Guibert écrit : « Le nombre de belles histoires au bois dormant est infini. La bande dessinée est un des moyens de les réveiller.(…) La bande dessinée intervient pour faire entendre la voix de Didier, combler les vides entre les photos et raconter ce qui se passe quand Didier, pour une raison ou une autre, n’a pas pu photographier.” »

Ici, photos et dessins se complètent et se confondent, pour mieux fixer le temps et les souvenirs.  Dans Alan comme dans Le Photographe, Emmanuel Guibert joue avec des combinaisons infinies. Ses dessins à l’encre et à la craie s’échappent parfois des cadres pour envahir l’ensemble de la surface des doubles pages.  Ses histoires subliment l’intime et le quotidien, magnifient l’anodin et le temps qui passe. Autre biographie dessinée, celle Des nouvelles d’Alain, réalisé avec Alain Keler qui nous plonge dans les communautés roms d’Europe.

Le livre est un moyen

Traduit en 20 langues, Emmanuel parle de sa joie d’aller présenter son travail, autant d’occasions de rencontres mettront en vie d’autres histoires d’inconnus. Il le reconnait volontiers, il ne peut plus se passer de ces expériences, de ce lent « accroissement concentrique du cercle amical » comme il le nomme avec les yeux pétillants. Vous l’aurez compris, le livre est un moyen. L’artiste ne noircit pas du papier, ne cherche pas à remplir des rayonnages, mais à dessiner des ‘mariages mystiques’ nourris de complicités amicales.

Légendes Dessiner dans les musées, en librairie le 110920

Dessiner l’expérience du musée 

En février 2018, l’offre du Ashmolean Museum d’Oxford permet à Emmanuel Guibert de manipuler des originaux de Turner, Sargent, Degas, Delacroix ou Le Pérugin.
Cette expérience « en gants blancs » invite le dessinateur à questionner son rapport à l’art et au musée, crayon à la main. L’album « Dessiner dans les musées » à paraître le 11 septembre aux éditions Dupuis ouvre le premier tome de ses “Légendes”, ornant de commentaires une compilation de croquis et dessins réalisés depuis le début des années 1990 annotés de confessions et anecdotes, au gré de ses pérégrinations dans les musées et autres lieux de cultures.

Libre, Emmanuel  est (bien) loin d’une case arrêtée fut-elle de BD !

Pour suivre  Emmanuel Guibert

Editeurs

Rendez-vous 

  • Du 10 septembre au 18 octobre 2020, Pavillon Comtesse de Caen, Académie des beaux-arts, 27 Quai de Conti : première exposition de ses biographies consacrées à ses amis, l’ancien G.I. Alan Ingram Cope et le photo-reporter Didier Lefèvre, accompagnés de récits, de diaporamas, d’objets de vies confrontées à l’histoire de leur temps, associés aux photographies de Alain Keler, Alain Tendero et Alain Bujak, trois complices de Didier Lefèvre.
  • 11 septembre parution du livre « Dessiner dans les musées » aux éditions Dupuis

A écouter : France Inter

A voir : Des mots de minuit. FranceInfo.

La Guerre d’Alan (2009) extrait © Guibert

 

Partager

Articles similaires

Avec le 7.5, la ‘salonnière’ Isabelle Suret capte l’esprit de son temps

Voir l'article

Palo Alto, le concert improbable de Thelonious Monk

Voir l'article

En exposant ses aquarelles intimes, la réalisatrice Mary Clerté sort de sa zone de confort

Voir l'article

Stéphane Thidet, à la fois maître et manipulateur de réel

Voir l'article