Culture

Être accompagnateur ne suffit plus au pianiste Richard Pizzorno

Auteur : Ezéchiel Le Guay
Article publié le 8 janvier 2021

[Rencontre avec nos légendes du Jazz] Pendant plus de 45 ans, Richard Pizzorno a accompagné les plus grandes vedettes : de Frank Sinatra à Michel Legrand, de Whitney Houston à Laurent Voulzy. Le pianiste croit désormais à son étoile et ses propres compositions. Deux albums Connections et Red (LIVE) témoignent d’un envol très personnel.

Richard Pizzorno commence à faire de la musique à l’âge de 3 ans avec un accordéon jouet reçu à Noël. Son père, musicien amateur, l’initie à l’instrument. Il ne quitte plus son premier vrai accordéon qu’il reçoit deux ans plus tard. Seul, il s’essaie de reproduire ce qu’il entend à la radio. Rapidement, le jeune monégasque donne son premier concert devant ni plus ni moins que la Princesse Grace ! C’est à l’Académie de Musique de Monaco qu’il reçoit une formation de solfège et de violoncelle. Il reste insatisfait de son instrument : « J’avais toujours le piano dans la tête ! » Même si sa famille n’a pas les moyens d’en acheter un, cette envie ne le quitte pas.

Un pianiste autodidacte

Grâce au piano dont sa grand-mère se débarrasse, Richard Pizzorno peut enfin à 14 ans apprivoiser et se familiariser avec ce qui deviendra son instrument de prédilection. Un orgue Farfisa complète son apprentissage, toujours sans professeur. C’est dans des galas pour gagner un peu d’argent de poche en côtoyant des musiciens plus âgés que l’adolescent de 17 ans apprend le plus, notamment auprès de Jeannot Ceccarelli, le père d’André Ceccarelli (avec qui il jouera bien plus tard). C’est aussi un mélomane boulimique d’enregistrements qu’il écoute en boucle.

Jobim, le Modern Jazz Quartet, Oscar Peterson ; des rencontres marquantes

Parmi les trois albums qui le marquent le plus, Tide d’Antonio Carlos Jobim dont le mythique titre, The Girl From Ipanema n’arrête pas de le fasciner : « J’ai ruiné les saphirs de l’électrophone ! » reconnait-il volontiers.

Son père lui offre aussi Concerto de Aranguez featuring Larindo Almeida du Modern Jazz Quartet (John Lewis, Milt Jackson). « C’était un petit peu compliqué, je n’aimais pas trop ça. Bien sûr, je ne comprenais pas, quand tu ne comprends pas, tu n’aimes pas trop. Mais en écoutant et écoutant, je me suis dit que c’était fabuleux quoi ! » C’est cette musique qui lui fait définitivement tourner la tête vers le jazz.

La troisième révélation, « une grosse baffe ! », c’est Oscar Peterson, particulièrement l’album We get Request qui le marque au fer rouge, surtout le morceau You Look Good To Me. Richard reprendra ce titre dans un album hommage, Tribute to Oscar Peterson (Live) de 2015. Une délicieuse reprise dans laquelle il se lance dans une improvisation endiablée et pleine de swing.

Une formation à la dure

S’il commence à se faire un nom, Richard Pizzorno se refuse à « jouer de la soupe » ! Il fréquente des endroits prestigieux comme l’Hôtel du Loews (au-dessus du tunnel du circuit de F1). Les musiciens qu’il côtoie sont encadrés plus durement par Roger Grosjean, le Directeur du Conservatoire de Jazz de Monaco :  « on s’en ramassait plein la gueule » (rires), mais il était toujours très juste reconnait-il. Pour l’ anecdote, le Prince Rainier III, un grand féru de jazz, jouait de la batterie. C’est grâce à lui que le Conservatoire de Monaco est créé et devient par la même occasion une des premières écoles de jazz au monde.

Le choix d’en faire un métier

 « Ça été un peu dur avec mes parents » reconnait-il. Il arrête la fac de biologie, obtient son BTS pour devenir « secrétaire de direction » (rires) pour faire rassurer son père avant de se lancer définitivement dans la carrière musicale. Il se transforme alors pendant quelques années en bête de travail. En plus des concerts qu’il donne le soir, il est 10 h par jour devant son piano. Cela le mène vers des endroits prestigieux. Il joue notamment au Peninsula Hôtel de Honk Kong, deux mois avant que James Bond n’y arrive pour le tournage de L’Homme au Pistolet d’or (1974) !

Une carrière d’accompagnateur reconnue

Petit à petit, sa renommée lui permet d’accompagner de grandes vedettes tels que Frank Sinatra, Michel Legrand (à Montreux), Whitney Houston, Barney Wilen (le saxophoniste de Miles Davis) ou encore Laurent Voulzy et Adamo ! Il intègre aussi l’orchestre de Pepe Lienhard qui intervenait chaque mois dans une émission de variété suisse-allemande très regardée. Sans oublier la série de 140 concerts avec Udo Jürgens, « le Gilbert Bécaud allemand qui l’amène à jouer parfois devant 20 000 personnes. C’est aussi l’école de la rigueur, la précision doit être sans faille. »

Enfin, jouer pour soi !

Las de toujours jouer pour les autres et dans l’ombre, Richard souhaite enfin faire entendre ses compositions qu’il « n’aime pas laisser dans le tiroir. Et jouer avec des gens qu’il aime ».

En 2018, il enregistre le premier album sous son nom; Connections mêle les genres : jazz, tango, funk,… Richard y joue avec près de 18 musiciens au total. Le titre One Two Tree porte bien son nom. On entend facilement les trois notes que cela évoque. L’exposition du thème est simple et claire. Elle laisse ensuite place à une improvisation crescendo propre et pleine de swing. Le coup de main d’André Ceccarelli à la batterie n’est est pas pour rien. On en redemande.

Pour Red (LIVE) en 2020, il forme le trio, avec André Ceccarelli, « Dédé », à la batterie et Diego Imbert à la contrebasse. De la même manière, The Squirrel Jump fait immédiatement penser à un écureuil qui gambade le long d’un arbre. Là encore, la technique et le rythme sont au rendez-vous à la fois dans les thèmes composés par Richard Pizzorno et dans ses improvisations. Singulars retient RED parmi les 10 albums de 2020.

Indéniablement, ces deux albums constituent une étape nouvelle dans la carrière de cet artiste talentueux. « Je veux montrer ce que je suis capable de faire, et je veux jouer mes propres compositions avec les gens que j’aime ». Celui qui assume tous les rôles de compositeur, chef d’orchestre et concertiste n’a pas fini d’imposer un style original et de nous surprendre !

Pour suivre Richard Pizzorno

Son Site officiel

Discographie personnelle

  • Connections (2019)
  • Red (LIVE) (2020)

Les 10 conseils de Richard Pizzorno :

  • Exclusively for my friends (1992), Nigerian Marketplace (1981) et Motions & Emotions (1969) d’Oscar Peterson
  • Live at the Montreux Festival (1977) de Monty Alexander
  • Secret Story (1992) de Pat Metheny
  • 8h30 (1979) de Weather Report
  • New York Tango (1996) de Richard Galliano
  • Affinity (1979) de Bill Evans
  • Ultimo (2013) d’André Ceccarelli
  • A Nou(s)Garo (2013) d’André Ceccarelli, David Linx, Pierre-Alain Goualch et Diego Imbert

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