Culture

Jean-Michel Othoniel, le magicien du réenchantement

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 25 novembre 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Ne pas se fier aux seules transparences imaginées par Jean-Michel Othoniel. S’il assume une recherche de la beauté allant de pair avec la conquête du bonheur, ses compositions identifiables par leurs verres multicolores incarnent autant des enjeux esthétiques que des dimensions sociaux-politiques sans concession. Le merveilleux étant le défi de ce siècle. Les occasions d’aller à la rencontre de cette œuvre de réenchantement  plus complexe qu’elle n’y parait sont l’exposition ‘Le théorème de Narcisse’ au Petit Palais jusqu’au 2 janvier 22 et La Tour d’Or Blanc inaugurée à Amboise depuis le 16 octobre.

  

Faire confiance aux œuvres pour accéder au merveilleux

Notre admiration pour l’œuvre de Jean-Michel Othoniel date de ses tous-débuts, en 1988, année où ses travaux d’étudiant, ses « insuccès photographiques », furent montrés au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Il s’agissait de « plaques photosensibles » que l’artiste avait réalisé lui-même à base de feroprussiate : « une des premières chimies de la photographie » nous précise-t-il. « Mais je me suis appliqué à ce que ces plaques soient une matière abstraite pouvant rappeler des ciels de nuit dissimulant des constellations. Un projecteur projetait sur le mur du musée des images de ce ciel de nuit comme l´aurait fait des plaques de lanterne magique ».   Les dés étaient lancés avec une œuvre déjà ‘à-part’. Ce ‘Petit Prince saint-exupérien’, né en 1964 à Saint-Etienne, n’a jamais tourné le dos à la décoration, l’ornement et surtout n’a jamais hésité à assumer son appétit pour la beauté. « Pour accéder à ce merveilleux, il suffit, je crois, de faire confiance aux œuvres. »

Du réel au sacré et retour

Jean-Michel Othoniel Le Trésor de la cathédrale d’Angoulême, vue de la salle dédiée au Merveilleux, 2016 © Photo Yann Calvez © Jean-Michel Othoniel ADAGP, Paris, 2021.

« Les matériaux sont une des clés de lecture de mes œuvres, c’est la partie visible de l’iceberg ; l’enchaînement des sens se fait aussi par les mots, le texte, les obsessions, les non-dits, les rencontres, les pertes… » déclarait-il à l’occasion de sa rétrospective, My Way au Centre Pompidou en 2011. Jean-Michel Othoniel s’installe souvent là où on ne s’y attend pas. Cet artiste singulier ne renie pas les dialogues avec le passé. Amateur d’art ancien, de poésie classique ou encore de jardins, si être à contre-courant veut vraiment dire quelque chose, certains ont pu froncer les sourcils en apprenant qu’il ne déconsidère pas Paul Abadie (1812-1884), l’architecte vilipendé du Sacré-Cœur de Montmartre. Et plus encore, par sa mise en scène du Trésor de la cathédrale d’Angoulême (plus de 200 objets et sculptures liturgiques du XIXe siècle) commencée en 2008 et terminée en 2016;  Jean-Michel sait toujours donner le temps au temps !

Ne pas s’enfermer dans une catégorie.

Othoniel, La Grande Croix Rouge, 2008 Collection Château La Coste, Puy Sainte Réparade Photo OOlgan

Si l’artiste est porté par le sacré, l’art sacré ne l’intéresse pas plus que cela, lui, qui se proclame agnostique. C’est un prétexte pour célébrer d’autres formes d’énergies, de souligner ou élargir d’autres perspectives ou d’y apporter une lumière (comme sa Grande Croix Rouge proche de la Chapelle du parcours d’art du Château La Coste). Ces ornements très présents dans l’œuvre sont-ils compatibles avec l’art contemporain ? L’Idée du Beau n’est pas fatalement surannée. « Le beau est ce dont on a besoin pour se reconstruire.  Il amène à la contemplation. Dans beaucoup d’autres civilisations, asiatiques par exemple, le beau n’est pas coupable. » affirme-t-il.

Réconciliateur de contraires

N’oublions pas aussi que ses premières admirations furent pour les artistes de l’Art Minimal comme avec Sol Lewitt qu’il voit aussi comme « réconciliateur des contraires ». Les formes minimales l’ont construit sans le détourner de l’acceptation de la beauté et de la sensualité. Othoniel aime ce type de transgressions esthétiques qui amènent toujours vers une forme de réenchantement.

Othoneil, Lithograph Gilles series, Locus Solus Photo DR

Dans cette confusion entre fiction et réalité savamment orchestrée, Jean-Michel Othoniel cite « Locus solus » et « Impressions d’Afrique » du controversé Raymond Roussel (1877-1933), œuvres où sont simulés le chiffrage du rêve et des mondes imaginaires, les effets d’optique et la fascination pour les prodiges mathématiques. L’artiste et l’écrivain sont tous deux fascinés par la vie de roman de Pierre Loti (1850-1923) (de son vrai nom Louis-Marie-Julien Viaudil). C’est à Tahiti qu’il sera baptisé « Loti », qui désigne une variété de laurier rose, une anecdote qui ne peut pas laisser insensible Jean-Michel Othoniel. Cet écrivain atypique qui aimait les voyages et leurs aventures, les broderies et les déguisements, tout pour nourrir un imaginaire raffiné, et un modèle « huysmansien ».

Othoniel n’a pas hésité dans « Le Petit théâtre de Peau d’Âne » à enchâsser les figurines miniatures de Loti trouvées dans sa maison de Rochefort-sur-Mer avec celles qu’il a réalisé en verres en les mettant sous des globes transparents. L’ensemble fut posé sur des tables dressoirs aux noms évocateurs : table du monstrueux, du temps, du soleil, de lune… Son imaginaire n’est jamais loin du Pays des merveilles de Lewis Carroll, d’autant qu’un joli livre a été conçu de ce regard croisé.

Des perles de verre aux significations variées

Jean-Michel Othoniel Peggy’s Necklace, 2006 Vue de l’exposition personnelle de l’artiste à la Peggy Guggenheim Collection Photo © Jean-Michel Othoniel © ADAGP, Paris, 2021.

Le verre, aujourd’hui omniprésent dans l’œuvre, remplace le soufre utilisé à ses débuts. Cette « invention » qui fait désormais partie de sa marque de fabrique découle de sa visite à Murano quand il était pensionnaire à la Villa Médicis. Depuis le public a découvert ses colliers de perles entre le grand canal de Venise à la Fondation Guggenheim jusqu’à son collier de Peggy, image d’un temps suspendu au moment de l’ouverture de la Fondation Pinault.  Ses ‘fruits défendus’ se cachent aussi dans les branches à Hawaï, dans une bambouseraie tropicale, des perles avec des pointes de seins. Ces colliers on les rencontre encore comme œuvre minimale, multiple et engagée peu après la mort de son ami, le grand artiste américano-cubain Félix Gonzalez-Torres (1957-1996). Ce sont des ‘colliers cicatrices’ en petites perles rouges que Jean-Michel porte toujours sur lui et qu’il a distribué autours de lui.

Des œuvres à offrir

« L’œuvre de Félix Gonzalez-Torres a marqué un changement. Il est l’un des premiers à avoir lié un minimalisme hérité des années 70 et la beauté, la beauté exubérante des années 90. Je lui suis reconnaissant de m’avoir ouvert cette voie. Il avait aussi la générosité d’offrir ses œuvres aux visiteurs de ses expositions et c’est en hommage à ce geste que j’ai créé mille et un colliers que j’ai distribué lors de l’exposition qui avait été faite à sa mémoire et à laquelle je participais » confie ce prosélyte toujours fin et discret, signe d’une personnalité qui sait nous faire rêver en nous racontant aussi des légendes telle que celle de la déesse Indra dont le collier a explosé dans le monde et créé les étoiles.

Et si on regardait le monde avec des yeux d’enfants ?

Jean-Michel Othoniel Le Kiosque des Noctambules, 2000, Photo © Jean-François Mauboussin © Jean-Michel Othoniel ADAGP, Paris, 2021.

Depuis son « Kiosque des noctambules » première commande publique, spectaculaire et tranchant, Othoniel fait partie du paysage parisien et lui donne comme un air de fête à la bouche de métro Palais Royal Place Colette.  Cette création originale a célébré le centenaire du métro de Paris en 2000 en succédant aux fameuses entrées d’Hector Guimard de 1900. Sa touche baroque vient de cette composition sculpturale formée de deux gloriettes volontairement de guingois. Ce sont des dômes effilés de perles colorées en verre soufflé de Murano qui dessinent une voûte céleste ruisselante de pierreries. Deux statuettes de verre trônent au sommet des couronnes agrémentées de bulles colorées. Les deux coupoles sont complémentaires, l’une dans des tons chauds représentants le jour, l’autre dans des tons froids pense la nuit, reprenant le jeu sur la dualité très présent dans l’œuvre de l’artiste. La balustrade qui enchâsse la bouche de métro reprend le motif tout en bulles et alvéoles comme une dentelle de métal bosselé complétée à l’arrière du kiosque d’un banc public qui se veut comme une pause dans le capharnaüm d’un des carrefours les plus visités de Paris. L’installation se poursuit à l’intérieur de la bouche de métro avec les carreaux de faïence mordorés qui retrouvent peu à peu leur blanc laqué originel.
Comme souvent avec Jean-Michel Othoniel cette œuvre poétique, comme sortie de contes de fée, apparait comme une invitation à regarder le monde avec des yeux d’enfants.

« Je m’étais rendu compte qu’il n’y avait plus de lieu d’errance dans la ville de paris la nuit, qu’après une certaine heure, soit il fallait payer pour se retrouver soit on se heurtait à des lieux publiques fermés, d’où mon désir de créer un lieu pour les noctambules, un kiosque qui les protégerait et leurs offrirait un lieu de rendez-vous merveilleux et enchanté » complète l’artiste.

Jean-Michel Othoniel The Precious Stonewall, 2011, “My Way” au Centre Pompidou Paris, 2011, 2016 Photo © Guillaume Ziccarelli © Jean-Michel Othoniel ADAGP, Paris, 2021.

Un artiste en perpétuelle expérimentation

En 2011 au Centre Pompidou, « My Way » Jean-Michel Othoniel proposait une traversée rétrospective montrant les différentes étapes depuis 1987 de ses recherches et expérimentations tout comme sa découverte du verre. Il explorait la frontière entre le monde organique et le monde naturel et questionnait les limites du genre.

10 ans plus tard, l’ambitieuse exposition « Théorème de Narcisse », au Petit Palais jusqu’au 2 janvier permet à nouveau de prendre la mesure de l’univers complexe de son travail, et d’en apprécier de très nombreuses œuvres qui n’avaient jamais été montrées en France.

Othoniel Le Théorème de Narcisse Jardin intérieur du Petit Palais 2021

Contrairement à ce qu’il avait fait au Louvre en 2020 où, inspiré de la rose peinte par Rubens dans Le Mariage de Marie de Médicis et d’Henri IV (1621-1625) il avait invité les visiteurs à une promenade onirique les plongeant dans le langage secret des fleurs et leur symbolique, les œuvres présentées au Petit-Palais ne sont pas en dialogue avec celles du musée mais avec l’architecture et le jardin. Avec subtilité, ses perles dorées se sont ainsi adaptées à l’échelle et à la fragilité des arbres.

Messages croisés

Le Precious Stone Wall est omniprésent à l’exposition Le Théorème de Narcisse, Petit Palais 2021

Tout commence sur les escaliers extérieurs du Petit Palais avec son incroyable tapis de briques en verre bleu. Cette rivière en dialogue avec les grilles dorée de l’entrée du Petit Palais est comme une promesse de bonheur vers un grand jardin d’Eden. Othoniel célèbre aussi là l’idée de réouverture après la pandémie où il tient, dès la rue, à aller à la rencontre du public. Ces briques bleues que l’on retrouvera dans la salle d’exposition du bas, en tapis ou sous forme d’autels, furent pour l’artiste comme un journal pour sortir de la crise. Le titre « Precious Stone Wall » a été choisi en hommage à la révolte de la communauté homosexuelle qui eut lieu en 1969 à New-York contre la violence policière. Pour Jean-Michel Othoniel la brique est aussi le matériau des pauvres en Inde qu’on trouve le long des routes. Il voit cela comme des espoirs de rêve, quelque chose de très humain que de vouloir construire sa maison. Au Petit Palais, ses briques sont fragiles et réfléchissantes. Elles sont un rêve de brique.

Les représentations de l’infini

Othoniel Le Théorème de Narcisse Petit Palais 2021

Si « Narcisse » fait référence aux bassins qu’on trouve dans le jardin, « Théorème » célèbre sa rencontre avec le mathématicien mexicain, Aubin Arroyo. C’est en voyant des images des nœuds de perles de l’exposition My Way au Centre Pompidou, inspirées par le psychanalyste français Jacques Lacan, qu’il a été frappé par l’incroyable similitude des sculptures de l’artiste avec les visualisations des théories mathématiques sur lesquelles il travaillait. Depuis est né une incroyable complicité sur ces anneaux borroméens pour réfléchir à l’intersection entre l’imaginaire, le symbole et le réel.

De l’enfance à la légende

Othoniel, La Couronne de la nuit, 2021 escaliers, don de l’artiste au Petit Palais Photo © Claire Dorn Courtesy the artist and Perrotin

On ne peut que se réjouir de savoir que la « Couronne de la nuit » œuvre installée sous la coupole inachevée d’un des grands escaliers, rentrée dans les collections du Petit Palais. L’univers de l’opéra est lié à l’architecture du lieu. On pense à la reine de la nuit de La Flute Enchantée de Mozart.

Une fois de plus Jean-Michel Othoniel nous propose un émerveillement avec cette couronne de perles colorées comme dessinée par un enfant. Il sait une fois de plus nous surprendre avec une de ses perles qui s’appelle « l’affolante ». Elles étaient créées au XVIIIème siècle pour les cages à oiseaux afin qu’ils volent autours de leur propre reflet, se faisant ainsi peur à eux-mêmes, ils ne cessaient de se fuir garantissant un spectacle de danse d’oiseaux affolés.

Un artiste polycéphale

Rappelons enfin que Jean-Michel Othoniel est devenu ‘immortel’ en septembre dernier. L’Académie des beaux-arts l’a élu au 5e fauteuil précédemment occupé par Eugène Dodeigne (1923-2015), dans la section de Sculpture. Il n’avait pas attendu cette glorieuse nomination pour aider pendant la pandémie un grand nombre d’artistes en difficulté et prendre part à la commission des aides et encouragements de l’Académie. Ses machines à rêve dans un monde pragmatique font le lien entre hier et aujourd’hui et l’importance de s’abstraire du monde pour se reconstruire.

Othoniel Le Théorème de Narcisse, Galerie extérieure, Petit Palais 2021

Rêveur sans doute, poète certainement mais aussi les mains dans la terre, via le verre, un artiste polycéphale au grand cœur. Avec de surcroit l’éclat vibrant d’un bonheur partagé : « Arrivant enfin aujourd’hui à assumer ma vie, les œuvres ont suivi mon parcours du dévoilement et de la reconquête du bonheur : elles sont maintenant plus autonomes et libres. »

Pour suivre Jean-Michel Othoniel

Agenda     

Œuvres permanentes

  • Jean-Michel Othoniel La Tour d’Or Blanc Photo Ville d’Amboise

    Inaugurée depuis le 16 octobre : La Tour d’Or Blanc à Amboise : C’est une colonne rostale qui s’illumine de 14 mètres de haut et 1,34 mètres de diamètre qui rend hommage aux récits héroïques et aux voyages sur l’eau comme un phare à la couleur du vin d’Amboise. C’est une commande des vignerons locaux pour valoriser l’appellation Touraine-Amboise. L’œuvre est conçue comme un dialogue avec la couleur dorée de la Loire, la cuvée du clos des Châteliers et l’identité du patrimoine comme les sémaphores visibles sur le territoire, les colonnes rostales des villes portuaires et le pont de pierre reliant l’emplacement de l’œuvre et le château royal. Elle répond aussi aux grands monuments historiques tels que la flèche de la chapelle Saint-Hubert où repose Léonard de Vinci et la pagode de Chanteloup.

  • La grande Croix Rouge (2007-2008) œuvre permanente, Parcours d’art Château La Coste : « Ce travail a été réalisé en collaboration avec l’architecte Tadao Ando autour de la restauration d’une chapelle et la création d’un jardin zen. La Croix en verre rouge de Murano capte la luminosité de la Provence avec une grande intensité. Etant dans un endroit reculé du domaine cette oeuvre nécessite un petit pèlerinage il faut prendre le temps de la promenade pour la découvrir au sommet de la colline ».
  • Jean-Michel Othoniel Les belles danses, Versailles 2015 Photo © Philippe Chancel © Jean-Michel Othoniel /ADAGP, Paris, 2021.

    Depuis 2015, Fontaines du théâtre d’eau au château de Versailles. Dans un jardin conçu par le paysagiste Louis Benech, » Jean-Michel Othoniel a imaginé trois fontaines monumentales, « Les Belles Danses », posées à fleur d’eau dans des bassins, composées d’entrelacs et d’arabesques de boules de verre doré de Murano. L’artiste a voulu évoquer le corps en mouvement, inspiré des ballets donnés par le roi Louis XIV et aussi par le livre de référence «l’Art de décrire la danse » de Raoul-Auger Feuillet (1659-1710), danseur, chorégraphe, maître à danser et inventeur d’un système de notation de la danse.

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