Culture

Partage d'un mélomane : John Adams crée ‘in France’ son concerto pour piano

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 6 mai 2020

Ce 28 février 2020, notre mélomane ne pouvait imaginer qu’il assisterait à l’un de ses derniers concerts au Grand Auditorium de Radio France, ou hélas ailleurs avant longtemps. Le souvenir en est d’autant plus prégnant que John Adams dirigeait la création française de son nouveau concerto pour piano. Heureusement, chacun peut le retrouver sur Arte.tv.

Ça roule mal, le métro est enrhumé et la circulation embolisée, c’est vendredi soir… Des protestations grondent devant la Salle Pleyel mais c’est à la Maison de la Radio que le cœur bat en ce soir mat de la fin février. A peine entré en courant dans la Maison ronde, il faut se calmer et s’émanciper du tumulte. Les pas ralentissent, une porte est poussée lentement et la voix posée de John Adams, compositeur américain né en 1947, donne alors vie à une avant-scène de son nouveau concerto pour piano, créé en mars 2019 à Los Angeles et interprété ici pour la première fois en France.

Véritable démiurge de la musique américaine

Emblème absolu de nombreux courants (minimalisme, opéras politiques, chorus transnationaux), le compositeur, d’une voix chaude, trace déjà les courbes et les inflexions d’une musique qu’il faudra attendre en fin de concert, ses paroles sont véritablement un moment rare et incroyablement chaleureux. Maintenant, tout va intemporellement bien.

Quelques mètres à franchir et, programme en main, nous prenons la mesure de l’intensité qui nous attend dans ce concert du Philhar de Radio France dirigé par John Adams : Igor Stravinsky et Le Chant du rossignol, Claude Debussy revu par Adams, Le Livre de Baudelaire, trois pièces de Philip Glass, Opening et les Études n°9 et n°3, enfin le nouveau concerto Must the Devil Have All the Good Tunes confié au pianiste Víkingur Ólafsson.

Philips Glass en préliminaire

Non que le concert ne mérite pas une attention de tous ses instants, allons cependant directement à son épilogue ou presque, presque parce qu’il est impossible d’éluder le prélude étincelant et expressif que nous offre Víkingur Ólafsson jouant, ou plutôt investissant ces trois pièces de Philip Glass. Il y a une unité dans ces décrochages rythmiques et ces fausses répétitions qui sont une des signatures de Glass. Les trois œuvres, en sorte de préliminaire linéaire court mais sous tension, semblent proposer une vertigineuse cohérence.

La salle exprime son assentiment. Au fond Glass est un seuil cohérent pour entrer dans la maison de John Adams, et le pianiste y trouve plus qu’un échauffement, une matière dense, familière et homogène à partager.

 

Un nouveau Concerto pour piano après ‘Century Rolls‘ (1996) et ‘Eros Piano‘ (1989)

Must the Devil have all the good tunes?’ (Pourquoi les plus beaux chants doivent-il revenir au Diable ?) met en scène un récit à la fois fragmenté et unifié, sans césure, porté par des caractères croisés entre cordes et vents et basses dont le piano est un ferment constant. Depuis l’introduction prenante sans être tyrannique, jusqu’au dernier écho tubulaire et conclusif, l’œuvre, riche de contrastes modaux, déroule une succession de voix rythmique soutenues puis respirées, sans cesse enchaînées, liées et reliées.

Ce qui est fascinant, c’est la sensation quasi physique que le pianiste islandais, au plus proches des inflexions du corps d’Adams un peu occulté par l’élytre du piano, ne fait qu’un avec son instrument et la partition : Ólafsson est un centaure au corps de piano. Au-delà de cette interpénétration, l’osmose œuvre/chef/interprète est ce qui donne chair au plaisir et indéniablement, le couple Adams-Olafsson fonctionne fabuleusement bien. Quant à elle, l’œuvre de John Adams qui nous a aspiré pour cette soirée est un acte goûteux, une évidence qui enchâsse sa relative fugacité dans une impression durable.

Sélection discographique pour John Adams et de Víkingur Ólafsson

 

Autour du concert du Philhar de Radio France

Avant la France, ce concerto Must the Devil have all the good tunes a été créé à Los Angeles par Yuja Wang, sa dédicataire, dirigé par Gustavo Dudamel à la tête du LA Philhar. Il vient d’être édité par Deutsche Grammophon Universal 

John Adams, discographie sélective :

Véritable démiurge de la musique américaine et emblème absolu de nombreux courants (minimalisme, opéras politiques, chorus transnationaux), Adams ne peut raisonnablement tenir en quelques titres sans excès de… minimalisme. Pour un regard essentiel, citons sans réserve :

  • Harmonielehre – San Francisco Symphony, Edo De Waart, Label : Elektra/Asylum/Nonesuch records, 1985.
  • Harmonium – San Francisco Symphony, John Adams, et The Klinghoffer Choruses – Orchestre de l’Opéra de Lyon, Kent Nagano, les Chœurs de l’Opéra de Londres, Richard Cooke, Label : Nonesuch Records, 2000.
  • Nixon in China – The Metropolitan Opera, Teresa S. Herold, Tamara Mumford, James Maddalena, Ginger Costa-Jackson,Russell Braun, Dir. Peter Sellars, DVD Label Nonesuch, novembre 2012

Víkingur Ólafsson

Pour découvrir ce pianiste élégant et déterminé :

  • Philip Glass Piano Works – Víkingur Ólafsson, Label : Deutsche Grammophon, 2018.
  • Jean Sébastien Bach – Víkingur Ólafsson, Label : Deutsche Grammophon, 2018.

Partager

Articles similaires

Partage d’un mélomane : Einojuhani Rautavaara allume une flamme durable

Voir l'article

Partage d’un mélomane : Pēteris Vasks, un letton en Normandie

Voir l'article

Partage d’un mélomane : Part Uusberg, ou la musique du temps qui est

Voir l'article