Culture

Kevin Rouillard nous ouvre son atelier pendant Manifesta 13 Marseille

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro

Article publié le 23 août 2020

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] A l’occasion de la première Manifesta en France à Marseille du 28 août au 29 novembre 2020, Kevin Rouillard qui vit et travaille dans la cité phocéenne ouvre son atelier à Singulars. Le Lauréat du Prix Sam pour l’Art Contemporain 2018 expose son « Grand Mur » au Palais de Tokyo à Paris jusqu’au 13 septembre.

Kevin Rouillard ouvre son atelier à Singulars © Kevin Rouillard

De la trouvaille à la métamorphose

@lajunqueiraresidency
With @stephanemulliez © @Kevin Rouillard

A l’origine de la pratique Kevin Rouillard, né à Vendôme en 1989,  il y a le geste de la collecte. « Sur les trajets que j’effectue au quotidien, lorsque je me rends à l’atelier ou que je vais acheter du matériel, je rencontre des objets. J’en ramasse certains : explique l’artiste, à partir de cette accumulation, je rassemble dans mon atelier un panel de formes que je peux ensuite réutiliser ». Ce qu’il prélève, le sculpteur le travaille pensant non pas à son usage initial, mais toujours à leur exposition dans les lieux où il est invité.
Il y a un peu de l’esprit de Marcel Broodthaers (1924 – 1976) et/ou de Marcel Duchamp (1887 – 1968) dans une œuvre ‘ready made’ qui, à ses débuts, fut composée d’objets, d’assemblages et d’accumulations certes sans l’humour ni l’absurde de l’artiste-poète belge, mais toujours aussi critique sur le monde tel qu’il devient.

Kevin Rouillard Soudure et Mayonaise, galerie Thomas Bernard @ Cortex

« Supports-Surfaces » revisité

‘Supports-Surfaces’, ce mouvement de la fin des années 1960 radical, qu’il ne cesse de méditer lui a montré la nécessité de dissoudre l’objet d’art, de mettre en pièce le tableau de chevalet et de refonder de nouveaux moyens d’expression qu’il ne cesse de prolonger.  Kevin Rouillard pense en effet que l’œuvre en tant qu’objet n’a pas à délivrer un message et ne doit plus rien représenter d’autre que sa propre réalité matérielle. Il travaille, dit-il, avec ce qu’il trouve, de manière totalement fortuite, où l’idée de trouvaille prédomine. Comme les artistes du mouvement Supports-Surfaces, il puise ses influences dans l’art américain.

Kevin Rouillard Sans titre, 2018 © DR

Pour Kevin se sera le ‘color field’, l’une des principales tendances de l’expressionnisme abstrait américain au XXe siècle qui se caractérise par de grandes toiles où dominent les aplats de couleurs et où les détails sont rares. Il aime rappeler à sa rencontre décisive avec Pierre Clerk (né en 1928), artiste canado-américain qui expose dans la même galerie . Cette influence l’a aidé à formaliser son intérêt pour jouer les volumes et la forme par un travail sur la couleur donnant à ses œuvres une identité architecturale autonome.

Manifesta 13 Marseille 

Pour la première fois en France à Marseille du 28 août au 29 novembre 2020. Manifesta 13 Marseille a pour ambition de se déployer à travers des commandes artistiques, des performances et des interventions dans l’espace public pour imaginer de nouvelles formes d’être ensemble, avec deux fils conducteurs : des Traits d’union.s. et des Parallèles du Sud

Créée par l’historienne de l’art néerlandaise Hedwig Fijen, Manifesta est l’unique biennale européenne itinérante qui a vu le jour dans les années 1990 dans un contexte d’intégration européenne. Manifesta est progressivement devenue une plateforme d’échanges entre l’art et la société en explorant et en catalysant les changements sociaux positifs en Europe à travers la culture contemporaine, dans un dialogue continu avec la sphère sociale du lieu d’accueil. Organisée tous les deux ans dans une ville d’accueil différente, chaque nouvelle édition a ses fonds propres et est gérée par un mix d’équipe permanente internationale et de spécialistes locaux.

Du labeur et du recyclage

Extrait (tôle,choc) de quelques façon que cela soit, 2017

Logiquement en « désidéalisant » l’objet, le Lauréat du Prix Sam pour l’Art Contemporain 2018  ne craint pas de revendiquer le côté ‘labeur’ de la création. Aujourd’hui ses œuvres sont créées à partir de fûts industriels en acier brut ou peint qu’il fait revenir à leur origine. Il les transforme en les découpant et les dépliants. Il les aplatit sans relâche avec un long travail de martelage qu’il ne délègue à personne et sans utiliser de machine industrielle qui automatiserait ses gestes, mais à l’encontre de sa démarche manuelle.
Ce côté répétitif du martelage entre dans sa démarche de performance qui le lie aux violences du monde industriel. Pour son exposition au Palais de Tokyo il a ainsi martelé pendant six mois 200 tableaux avec un travail volontairement aliénant où il est, dit-il, devenu l’outil d’un projet. C’est aussi une manière de revendiquer le côté artisanal de la fabrication. Il assemble ensuite ces plaques aplanies en compositions. Ces dernières sont généralement de tailles extrêmement généreuses car il veut des formats qui le dépassent.
D’autant qu’elles ne revendiquent rien d’autres qu’ un recyclage, celui des déchets d’un monde industriel qui n’a plus de maîtrise de ses rejets.

L’artiste trace sa route à son rythme et refusant les règles d’un marché de l’art qui incite à produire trop et trop vite.

Collision Vue d’exposition The Chimney NYC, New York City, USA

Le titre comme seul moment de parole

Les titres sont importants. Le Grand Mur, La Crypte, Contre-attaque, Les rêves individuels et l’événement de la vie matérielle et sociale…. Ce sont les seuls moments de parole possible qu’il a avec le public, nous confie-t-il. Une fois complété, il veut que son travail se détache de lui et soit autonome. D’où des titres qui contrastent avec les règles rigoureuses de son travail mais qui jouent sur toutes les nuances de l’ironie critique jusqu’à l’absurde.

Seul l’espace d’exposition compte

Kevin Rouillard Billboard, 2020 Le Grand mur Palais de Tokyo jusqu’au 13 septembre © DR

Le contexte d’exposition et les espaces des lieux sont déterminants pour le statut des objets, leur réception et leur valeur. C’est à partir d’eux et seulement eux qu’il imaginera ses expositions.
L’artiste refuse l’artifice des oppositions entre vrai et faux, original et copie, se met volontairement en dehors du système de création de valeur.  Comme la majorité des étudiants des écoles des Beaux-Arts qu’il a quitté en 2014 c’est en travaillant dans une galerie pour survivre à manipuler des œuvres,  que les questionnements liés à leur accrochage se sont faits  plus aigus. C’est ce qui lui a donné envie de tout déconstruire, de collectionner puis assembler les objets déchets qu’il trouvait sur les chantiers avant de se lancer dans ce travail pharaonique avec les bidons et les fûts transformés.

Extrait(tôle,choc) Contre-Attaque fragment 1-40, 2016 © DR

Le seul enjeu esthétique si tant qu’il en accepte la portée patrimoniale reste l’espace à conquérir, à investir au sens premier du terme, celui à partir duquel il va imaginer son projet, un projet qui ne pourra donc jamais être remonté ensuite de la même manière. Cette rigueur, ces revendications extrêmes ne l’ont jamais empêché d’avancer, et d’être très souvent accueilli.

Pour suivre Kevin Rouillard et notre sélection de Manifesta 13 Marseille

Jusqu’au 13 septembre, Palais de Tokyo, Paris,  : « Le Grand mur », ses grands assemblages monumentaux de panneaux de tôles monochromes métalliques, de carcasses de bidons brûlés et dépliés font suite à un voyage au Mexique, où le Lauréat du Prix Sam pour l’Art Contemporain 2018  , se frotte  à l’imaginaire sculptural précolombien et la réalité politique exacerbée de la frontière avec les États-Unis.

Manifesta 13 Marseille du 28 août au 29 novembre 2020 (détails infra)

Notre sélection pour Manifesta 13 Marseille du 28 août au 29 novembre 2020. 

Traits d’Union.s se dévoile à travers une exposition en six parties à retrouver dans des musées de Marseille et autres lieux plus inattendus tels que la Citerne des Moulins au Panier ou la Consigne Sanitaire au Vieux Port. Les oeuvres présentées sont à la fois des commissions conçues spécifiquement pour la biennale, mais également d’importants travaux historiques, des 47 artistes participant(e)s. Le concept artistique explore de nouvelles formes de vie en collectivité, et donne aux institutions, associations et acteurs culturels locaux l’opportunité de tisser des liens, d’échanger et de cocréer avec les chercheurs, artistes et architectes.

Les Parallèles du Sud : sur 380 candidatures ayant répondu à l’appel à projets,  85 projets ont été sélectionnés. Ces événements parallèles veulent mettre en lumière la richesse de la scène artistique et culturelle phocéenne tout en créant des collaborations durables et fécondes entre les réseaux locaux et internationaux constitués de professionnels, d’associations et d’institutions.

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