Culture

Le carnet de lecture de Fanny Vicens, accordéoniste microtonal, Duo XAMP

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 6 avril 2022

Pour ceux qui limitent l’accordéon au bal musette, Fanny Vicens avec son complice Jean-Etienne Sotty, du Duo XAMP balayent les poncifs et libèrent le potentiel d’innovation d’un instrument de leur invention : l’accordéon microtonal.  Sa sonorité fascine les compositeurs d’aujourd’hui qui leur confient leurs créations. Preuve de son goût de conquête et d’intensité, la musicienne vient aussi d’enregistrer les mythiques Variations Goldberg de JS Bach pour enterrer vos préjugés.

Pianiste et accordéoniste virtuose 

Fanny Vicens porte l’accordéon au plus haut niveau sur les grandes scènes.

Formée, comme pianiste et comme accordéoniste, au conservatoire de Perpignan, Fanny Vicens aurait pu rester au piano, comme l’essentiel des élèves. C’est sans compter sur sa passion chevillée depuis ses 4 ans de jouer de l’accordéon : « Il est polyphonique : il a une dimension orchestrale. Et puis, pour la petite fille que j’étais, il avait un côté magique : c’était une sorte de boîte avec plein de boutons. C’était comme des superpouvoirs ! En fait, quand j’ai reçu mon premier accordéon, je savais que je voulais en faire mon métier. »

Son professeur Yannick Ponzin qui tient la classe d’accordéon à Perpignan lui insuffle pendant neuf ans le goût du répertoire et forge une virtuosité qui l’autorise à toutes les audaces. La poursuite de ses études à Trossingen (Allemagne), haut lieu de l’enseignement de l’accordéon comme instrument de concert, puis en Suisse et au CNSM de Paris ne fait que conforter la mission dont elle se sent investie de porter l’accordéon au plus haut niveau sur les grandes scènes.

Partageant sa fibre de « stimuler l’écriture pour accordéon », sa complicité – à la ville et sur scène avec le Duo XAMP – avec Jean­-Etienne Sotty, qui a abordé l’accordéon de côté populaire pour conquérir admis au CNSMDP dans le cadre du diplôme d’artiste interprète (DAI), le répertoire contemporain et création lui conforte son ambition de la recherche instrumentale.

Le potentiel créatif d’un « super accordéon »

Avec la mise au point de l’accordéon microtonal , le duo XAMP crée l’instrument dont il rêvait depuis longtemps : « On a conservé le même clavier. Nous souhaitions faire évoluer la facture actuelle de l’accordéon pour lui permettre d’avoir non plus 12 notes par gammes chromatiques, mais 24. L’accordéon microtonal n’enlève rien à l’accordéon classique mais exacerbe tout ce qu’il possède déjà. ».
Ce « super accordéon » constitue autant pour les compositeurs la possibilité d’élargir leur écriture, « trouver des harmonies et des sonorités encore plus évocatrices, plus étranges, et des vibrations proches de l’électronique » que pour les musiciens – sans réapprendre complètement leur instrument – d’avoir accès à des esthétiques très différentes de la musique contemporaine.

Plus de 65 nouvelles compositions

Pour preuve, cette innovation a permis en moins de cinq années, l’écriture de 65 nouvelles pièces.
En témoignent quelques enregistrements : Vibes, revisite neuf siècles de musique (de Pérotin à Steve Reich), Wander Steps est dédié à Pascale Criton, experte en écriture microtonale; On­Off, met en valeur les couleurs du « superaccordéon » à travers des esthétiques plurielles : françaises, Bastien David, Julien Malaussena, Régis Campo. Mais aussi Matthias Pintscher, Keiko Harada, Dmitri Kourliandski, Stefano Gervasoni, Franck Bedrossian …

Et ce n’est qu’une première étape

Convaincue que l’accordéon de demain est à construire : « au sein de l’IRCAM, Jean­-Etienne Sotty en train de développer l’accordéon hybride, c’est­ à­ dire muni de haut­parleurs qui permettront de mixer sons acoustiques et électroniques. Je crois que l’accordéon de demain sera au centre de la scène, incontournable des salles de concerts, des festivals et des ensembles musicaux. Et de plus en plus enseigné dans les conservatoires. »

L’audace des Variations Goldberg

Fanny Vicens en jouant les Variations Goldberg à l’accordéon fait preuve d’une stimulante audace

A ceux qui crieraient au sacrilège, faut-il rappeler que les pianistes s’approprient depuis longtemps un chef d’œuvre, écrit à l’origine pour un clavecin à deux claviers, et la transcription était un ressort permanent de Jean-Sébastien Bach : « J’ai enregistré les variations Goldberg sur mon accordéon classique, et non pas sur mon accordéon microtonal, la musique de Bach étant bien sûr écrite pour un instrument (bien) tempéré ! L’accordéon microtonal est un accordéon en quarts-de-ton et il s’agit d’une réalisation que nous avons conçue spécifiquement pour la musique contemporaine … » confie Vicens, pour expliquer son choix d’instrument.

Transparence et force émotionnelle

L’accordéoniste fait certes preuve d’audace pour proposer les Variations Goldberg sur un instrument postérieur de plus d’un siècle à l’écriture de l’œuvre. Mais elle assume ce qui est  une « translittération. En jouant sur les variations d’intensité et les effets de spatialisation des deux claviers de l’accordéon, la musicienne reste entièrement fidèle au texte. Et en révèle autant de nouveaux plans sonores que de nouvelles dimensions contrapuntiques soulignant la virtuosité de l’écriture de Bach.

« La musicienne se situe sur un chemin en miroir écrit Michel Petrossian dans un joli texte disponible sur le site, l’œuvre agit comme révélateur de l’instrument, et la nature de l’instrument épouse l’intention de l’auteur qui écrit explicitement pour un clavecin à deux claviers. Cette précision est rendue nécessaire en raison de fréquentes superpositions et croisements des mains, et l’interprétation à l’accordéon, avec ses claviers stéréophoniques, révèle une réalité sonore spatialisée contenue dans l’écriture contrapuntique de Bach. »

Modifier profondément notre écoute.

Ici l’accordéon sous les doigts de Vicens fait « penser à un clavecin moelleux et surréaliste » comme l’écrit joliment Michel Petrossian. Et l’effet est saisissant, même s’il faut plusieurs écoutes pour s’habituer aux modulations si variées, à la plasticité unique de l’instrument. Et de préciser : « Il en résulte une conduite des voix incomparable, une transparence des plans sonores et une qualité expressive grâce à la variation continue de l’intensité. Cette dernière dimension hantait manifestement Glenn Gould dans ses fameuses versions. Sa façon de chantonner est précisément une manière d’exprimer la variation d’intensité sur les tenues que le piano ne permet pas. »
Vous avez dit universel ?

Le carnet de lecture de Fanny Vicens : Couleur, Mouvement, Résonance 

Michel Pastoureau, Le petit livre des couleurs (Points). Un petit livre d’introduction à l’univers de l’historien et chercheur Michel Pastoureau, qui a consacré sa vie à l’étude des couleurs, et qui nous en apprend leur histoire et leur signification… on se rend vite compte qu’il s’agit d’un terrain absolument fascinant et que les couleurs n’ont rien d’anodin ! Au delà des couleurs « visibles », la synesthésie me passionne depuis l’enfance, lorsque j’ai compris pourquoi « j’entendais » les sons en couleur. Le lien entre musique et couleur est fondamental pour moi et les travaux de Michel Pastoureau m’ont beaucoup inspirée sur certaines œuvres de Couperin ou Messiaen !

Christian Bobin, Pierre, (Gallimard) Un livre coup de cœur d’un auteur dont j’aime chaque mot. Lettre d’admiration au peintre Pierre Soulages, Christian Bobin dresse un portrait intime et lumineux du maître de l’Outrenoir, et nous invite à une méditation sur l’acte de créer, « ce surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions ».

Anne Teresa de Keersmaeker : Incarner une abstraction (Actes Sud). Un essai que nous livre Anne Teresa de Keersmaeker, suite à sa conférence donnée au Collège de France en 2019 : chorégraphier Bach, incarner une abstraction. En explorant les chemins de sa discipline liés à Bach, Anne Teresa de Keersmaeker livre cinq définitions de l’acte de chorégraphier : incarner une abstraction, organiser le mouvement dans le temps et l’espace, défier la gravité, la joie enfantine de « sauter et faire tourner », et enfin, la chorégraphie comme célébration de notre humanité. Un livre captivant pour les musiciens qui voient la musique et la danse comme deux arts indissociables.

Fatma El Said : El Nour (Warner Classics). Un magnifique disque de la soprano égyptienne Fatma El Said qui m’a accompagné tout l’hiver dernier. Parce qu’il suffit de quelques accords de guitare et ces mélodies de Federico Garcia Lorca pour que mon cœur s’enflamme et me ramène dans ma région natale où musiques catalane et espagnole ont rythmé mon enfance, au son des bandurrias, luths et guitares.

Denis Pascal : Schubert (La musica). Denis Pascal a été mon professeur durant 4 ans, de mes 16 ans à mes 20 ans, mais il m’a appris bien plus que le piano et son enseignement continue d’être une source d’inspiration. Sans doute le premier a m’avoir initiée à l’écoute de la vie du son, des vibrations et des couleurs lorsque deux notes se rencontrent. Son travail sur Schubert me touche particulièrement, et fait écho à mes années d’études en Allemagne, huit années de « Winterreise » …

Hugo Noth : Bach, Präludium und Fuge h-moll BWV 869 (enregistrement privé) : Un autre de mes maîtres : Hugo Noth, qui a motivé mon départ en Allemagne pour profiter des dernières années de son enseignement. Pionnier de notre instrument, il a porté l’interprétation à l’accordéon de Bach, Scarlatti et Couperin à des sommets …

Pauline Oliveros (1932-2016)

Pauline Oliveros, Stuart Dempster, Panaiotis : Deep Listening (New Albion Records). Hommage à une pionnière, Pauline Oliveros (1932-2016), accordéoniste et compositrice, qui a ouvert la voie au Deep Listening, une nouvelle manière d’appréhender la musique, par une écoute intime, lente, profonde et spirituelle. Cet album fondateur est fascinant pour moi qui nourrit un rapport obsessionnel à la résonance ! Il a été enregistré dans une citerne à plusieurs mètres au-dessous du sol, avec une durée de résonance de 45 secondes … un voyage sensoriel absolument envoûtant. 

Pour suivre Fanny Vicens

Agenda

Tōkyō No Oto, avec Michiko Takahashi (voix), Naomi Sato (shō), Cairn, Les Cris de Paris, Direction : Geoffroy Jourdain

En Aparté #2, Dans l’atelier du compositeur : Création de Florent C. Darras pour trompette, guitare électrique, accordéon microtonal Duo XAMP et piano,

23 avril, Pulse, Festival Variations, Nantes

1 juin, 12:30, En Aparté #3, Dans l’atelier du compositeur : Création de Pascale Criton pour violon, violoncelle et accordéon microtonal, Duo XAMP– Scène Nationale Orléans

Variations Goldberg, accordéon

  • 16 juillet, 17:00, Festival « Musiques vivantes » Verneuil (03)
  • 16 juillet, Saint-Julien-en-vercors
  • 22 août, Cluny

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