Culture

Le carnet de lecture de Franck-Emmanuel Comte, claveciniste, Le Concert de l’Hostel Dieu

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 10 mars 2022

Des chefs dédiés à la musique baroque, Franck-Emmanuel Comte compte parmi les plus aventureux. Avec Le Concert de l’Hostel Dieu crée en 1992, il ne se contente pas uniquement d’élargir son répertoire en révélant des compositeurs méconnus : Luigi Da Mancia (Il Paradiso perduto) à l’Auditorium de Lyon le 21 mars, ou Maria-Antonia Walpurgis (Talestri, Regina delle amazzoni) les 14- 15 avril à Herbay, celui qui se définit comme créatif sur la brèche privilégie aussi tous les métissages, comme le ballet Folia co-crée avec le chorégraphe Mourad Merzouki qui tourne dans toute la France. 

Le choc William Christie

La fascination pour la musique baroque et les instruments anciens de Franck-Emmanuel Comte est arrivée sur le tard après le choc d’une écoute d’un Monteverdi des Arts Florissants. Sa participation comme tourneur de page aux cotés de William Christie lors d’une représentation des Indes Galantes à Lyon a fini de le convaincre que c’était cette musique qu’il avait envie de faire. Mais en pleine effervescence du mouvement baroque européen, il le ferait à sa façon et plutôt loin des sentiers battus.

Une nature créative

Franck-Emmanuel compte parmi les plus aventureux chefs baroques. Avec son ensemble Le Concert de l’Hostel Dieu Photo © Jean Combier

« Avant d’être interprète, je suis d’abord un créatif, revendique le chef pour expliquer son parcours atypique :  dès la fin de ses études au CNSMD de Lyon ou il étudie la composition et la direction d’orchestre et de chœur, il commence sa carrière au sein de maisons d’opéra et crée en parallèle l’ensemble Le Concert de l’Hostel Dieu en 1992, ce qui va nourrir son goût pour de l’exploration des partitions délaissées et le décloisonnement et le métissage dans des projets toujours originaux.

Comme tout ensemble baroque, la trajectoire du Concert de l’Hostel Dieu est jalonnée d’une vingtaine de disques passionnants, consacrés aux grands compositeurs, mais souvent dans des œuvres moins explorées comme Rameau (Sibaris), Alessandro Scarlatti  (Il martirio di Sant’Orsola), Haendel (La Francesina), Stradella (La bellissima Speranza) ou dédiés à des musiciens lyonnais comme Jean Baptiste Gouffet (Trois Leçons de Ténèbres) puisque l’ensemble a la particularité d’être depuis sa création basée et soutenue par la ville de Lyon.

Il n’est jamais facile de ‘vendre’ un compositeur inconnu

La création en l’espace de quelques semaines de Talestri, Regina delle amazzoni, opéra en 3 actes (Dresde, 1763) signé pour le livret et la musique de la princesse de Bavière, Maria-Antonia Walpurgis (1724- 1780) les 14 et 15 avril et la recréation en première mondiale Il Paradiso perduto, oratorio attribué à Luigi da Mancia (1658 – v. 1708) le 21 mars s’inscrit dans cette lignée « de projets à la fois ambitieux sur le plan musical et qui font sens au niveau des attentes du public » insiste le chef qui n’a ni perdu le gout des défis (celle de « vendre » des partitions d’inconnus avec de surcroit de gros effectifs…) ni cette gourmandise pour partager avec le public des répertoires délaissés.

Une pépite à polir

« Oratorio en 2 parties, l’œuvre de Luigi da Mancia est tout à fait originale. insiste le chef qui a découvert la partition. Conservée sous la forme d’un manuscrit inédit à la Bibliothèque municipale de Lyon, elle est le reflet à la fois du talent méconnu de ce grand compositeur italien et des liens que Lyon entretenait avec l’Italie du nord à la fin du XVIIème siècle. Crée à Modène en 1697, l’œuvre fait appel à une distribution de 6 solistes et à un orchestre de 26 musiciens.
Particulièrement raffinée et variée, l’orchestration révèle les talents de coloriste du compositeur. Les potentialités de l’orchestre baroque y sont exploitées de manière tout à faite exceptionnelle: à chaque nouveau numéro de la partition, l’orchestration évolue et propose de nouvelles associations de couleurs inédites. S’agissant des solistes, Luigi da Mancia tire également parti des ressources théâtrales du livret et donne à chaque personnage la possibilité d’exprimer la complexité psychologique avec subtilité. Au-delà des qualités intrinsèques de la partition, le compositeur pose avec acuité la question du rapport entre l’humanité avec les autres formes de vie, une thématique qui résonne avec une étonnante pertinence dans notre époque contemporaine.
»

Affronter l’aléatoire

Au-delà de sa politique de valorisation du patrimoine baroque en général, et rhônalpin en particulier, ce qui passionne Franck-Emmanuel Comte consiste à tester ses zones d’inconforts avec d’autres formes de métissages : le succès de Folia, co-crée avec le chorégraphe Mourad Merzouki et présenté déjà devant plus de 100 000 spectateurs lors de 110 représentations, l’encourage à poursuivre ses ambitions de décloisonnements, comme la création sur la musique de David Chalmin du projet binational 50/50,

Gageons que cet artiste boulimique par ailleurs Directeur artistique du Centre Musical International J.-S. Bach de Saint-Donat et du Festival baroque du Pays du Mont-Blanc qui se définit comme créatif sur la brèche ne cessera de nous surprendre.

Le carnet de lecture de Franck-Emmanuel Comte

Zéphyr de Mourad Merzouki : Zéphyr est la dernière création chorégraphique de Mourad Merzouki, un bonheur… J’ai la chance d’avoir collaboré avec Mourad a deux reprises, pour les spectacles Seven Steops et dernièrement Folia. La rencontre avec Mourad a été déterminante pour moi. Elle m’a permis de concrétiser une de mes attentes essentielles : rendre accessible au plus grand nombre le répertoire qui me passionne. De par le métissage avec le hip hop et les autres esthétiques de l’univers artistique de Mourad, la musique baroque devient « visible » pour un large public. Avec le spectacle Folia par exemple que nous avons déjà donné devant 100 000 spectacles lors de 110 représentations, j’ai l’occasion de faire partager ma passion avec un public qui bien souvent, découvre la musique baroque pour la première fois.

Au-delà de cet écho formidable, la danse de Mourad est exceptionnelle : poétique, naturelle, accessible… À découvrir donc Zéphyr, son dernier spectacle, sur une musique de Armand Amar.

Les tendres plaintes, roman de Yôko Ogawa : J’avoue que je n’ai pas assez de temps pour lire autant que je le souhaiterais… Je lis principalement en vacances (or, je n’ai que très peu de vacances !) des livres liés à l’histoire, à la philosophie et à la sociologie. Les vacances sont un moment où je prends un peu de distance avec mon métier, et pour ce faire, j’ai quand même besoin d’avoir le cerveau mobilisé !
D’où mes choix de lecture… Il m’arrive néanmoins de lire quelques romans, notamment dans le cadre de la préparation de nouveaux projets. Il y a quelques temps, préparant une collaboration avec le théâtre Noh japonais (voir lien ci-dessous), j’ai lu le roman de Yôko Ogawa, Les Tendres plaintes (la pièce de clavecin de Rameau).
Un coup de foudre ! J’avoue que l’état d’esprit dans lequel ce roman m’a plongé m’a fait l’effet de 3 semaines de thalassothérapie…

Point break de Kathryn Bigelow. Outre la musique baroque, j’ai deux passions : la montagne et le surf, que je pratique principalement sur la côte basque. J’ai la chance de vivre la plupart du temps à Chamonix, ce qui fait je suis très régulièrement au contact de la montagne. Pour ce qui est de la pratique du surf, c’est un peu plus compliqué et donc irrégulier. Lorsque la perspective de pouvoir sortir ma planche me parait trop lointaine, je visionne Point Break que j’ai vu un nombre incalculable de fois… Sinon, lors que congés de Noël, je me suis fais l’intégral des films de Terrence Malik, ou presque…Contemplatifs, esthétiques, j’aime tous ses films, mais ceux qui sont ratés 😉

Évidemment, j’écoute beaucoup de musique, mais peu de musique baroque et pas du tout de musique classique ou lyrique !! La musique accompagne mes moments de détente, de réflexion, de sport… j’adore travailler dans des lieux publics ou dans les transports en commun avec un casque sur les oreilles. Et dans ce cas-là, on peut dire que j’écoute principalement trois types de musique :

Rap indé français, et rap vintage anglo-saxon

Pour composer mes playlists, je pioche principalement dans le rap vintage et dans les grands maitres du rap américain comme Eminem ou Snoop dog. Mais j’alterne également avec le rap indé français que j’essaye de suivre, comme Dooz Kawa ou L’Heaxaler.

Musique minimaliste

Fan de Steve Reich, John Tavener, Arvo Pärt, Terry Ryiley, Karl Richter, Philip Glass, … j’ai de nombreuses playlists avec tous ces grands maitres que je panache avec quelques pépites parmi lesquelles :

Karl Aage Rasmussen, Four Seasons / After Vivaldi, que nous jouons de temps en temps au Concert de l’Hostel Dieu

Une réécriture des Quatres saisons de Vivaldi assez ébouriffante…

David Chalmin : Les 7 particules, composés pour l’ensemble de Justin Taylor

 

Avec David, nous préparons un album intitulé 50/50 qui sortira en septembre… un des grands moments de mon année 2022…

Pour ce qui est de la musique baroque, je privilégie dans mes playlists des musiques qui sortent des canevas classiques, des formes trop prévisibles. J’aime découvrir des compositeurs qui me sont peu familiers. J’adore découvrir des univers sonores nouveaux et être surpris. Quelques extraits de mes playlists du moment :

Schürman, Die Getreue Alceste

Graupner, le Désir (Ouverture en fa)

Johann Paul von Westhoff, Sonate n)3 (All Imitazione delle campane)

Charles Avison, concerto en ré mineur op.6 n°5

Pour suivre la programmation du Bal Blomet

Le site Le Concert de l’Hostel Dieu

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