Culture

Le carnet de lecture de Guillaume Cornut, pianiste, Bal Blomet

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 2 mars 2022

Depuis plus de trois saisons, Guillaume Cornut invente l’esprit du Bal Blomet, nourri d’éclectisme de la programmation musicale, de proximité avec les artistes, et de convivialité des publics. L’ancien trader s’est surtout trouvé le métier idéal pour associer et partager sa passion du jazz et sa pratique du piano. Il est en concert pour un bœuf le 12 mars, Aux sources de la musique américaine, le 14 avril, Rois du swing et clarinette, et le 11 juin, Gerswhin, le magnifique.

Décloisonner, exigence et mode de vie

Le patron du Bal Blomet Guillaume Cornut partage sa philosophie de vie et de musique Photo DR

S’il se présente comme « entrepreneur indépendant du secteur musical », le profil du patron du Bal Blomet a un profil atypique ; ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et de l’ENSAE et 1er prix concours des grands amateurs de piano/Lauréat de la fondation Cziffra.

Avec pour fil conducteur l’excellence et la musique. Guillaume Cornut reconnait volontiers que s’il est devenu trader – au-delà des moyens financiers que le métier permet – c’est aussi parce qu’il lui permettait dès que le marché fermé, d’aller jouer dans les clubs de jazz à proximité…

Du Bal Nègre au Bal Blomet

Son retour à Paris dans les années 2010 marque une étape supplémentaire de son projet de vie : ressusciter le mythique Bal Nègre, célèbre cabaret du Paris des Années Folles, qu’il reconstruit et relance. Mais à sa manière. Sur les modèles de convivialité des salles qu’il a pu croiser lors de ses pérégrinations, de Londres à Shangaï en passant par New-York : « un espace convivial pour attirer un public de proximité pour un verre, qui devient les lumières éteintes une scène musicale d’excellence pour vivre une expérience esthétique. »

Honnêteté et diversité

La scène du Bal Blomet facilite la proximité des musiciens avec le public Photo DR

Depuis trois et demie, la programmation de la salle de 250 places est animée d’un principe simple : « être honnête avec soi-même, programmer ce que j’ai envie de partager. » et de rajouter, fidèle en cela à l’esprit du cabaret d’antan, « le jazz programmé reste dans l’esprit du divertissement ». Snobs s’abstenir ! D’ailleurs, le patron confirme son succès avec modestie : « les gens du quartier ne viennent pas pour des noms ». Et leur proximité les invite à venir pour partager un verre, et découvrir une musique…

Très vite les musiciens et les publics apprécient la sincérité – sans artifice – de cette promesse, qui balaie la course aux stars, privilégie la convivialité et la proximité. Tous les genres se côtoient dans les 180 concerts annuels : 80 s’appuient sur des musiciens qui reviennent régulièrement, un coté un peu conservateur mais qui permet de créer une image de marque de la salle, avec des séries comme Les 1001 nuits de Jazz animées par Raphaël Imbert, saxophone, et Johan Farjot auxquelles le pianiste se joint parfois, mais aussi ‘Le Bal des philosophies par Frédéric Pagès, ou ‘L’Université populaire d’histoire de l’art’ animé par Pierre Watt

Garder les pieds sur terre

Le Bal Blomet s’appuie sur une programmation éclectique Photo OOlgan

Avec un pragmatisme gourmand, et une ouverture « réfléchissante », les 100 autres concerts sont de nouveaux projets, construits au fil des rencontres, des admirations ou des surprises grâce au bouche à oreille entre musiciens, comme la venue de Fred Hesch, « l’un des plus grands pianistes de jazz de son temps, en a marqué l’histoire comme artiste, improvisateur, compositeur et maître à penser » pour 4 soirées (11 au 14 mai) ou à venir le maitre japonais Makoto Ozone

Tout en jouant activement du piano (pour « apprendre, penser, interpréter, comprendre et polir les œuvres », le matin dans sa salle, le fou de musiques nous livre sa philosophie – son autre passion : « Balayer les cloisonnements, en sortant des déterminismes pour être dans un monde réfléchissant, au bonheur de l’incertain. »
Le succès du Bal Blomet l’invite à chercher une autre salle de 500 places – dans le 15é pour rester à proximité – gageons que l’entrepreneur trouvera vite de que quoi satisfaire son ambition. Tout en glissant sa profonde conviction quasi sanitaire : « La musique évacue les toxines de l’esprit ».

Le carnet de lecture de Guillaume Cornut

George Gershwin, Concerto en fa (Jean-Yves Thibaudet / Marin Alsop)

Ce choix traduit une fascination pour l’imagination décomplexée et la fureur de vivre des années 20 qui s’identifient d’abord à une esthétique : la mode, le jazz et l’Art Déco. Œuvre identitaire de cette décennie exubérante, le concerto de New York « en  trois mouvements : un charleston, un blues, une orgie de rythme », dynamite la forme classique en introduisant d’éléments de jazz, où la pulsation rythmique devient prépondérante, où se superposent de petits fragments qui finissent par constituer un grand puzzle à l’image de l’Amérique de George Gershwin, où se créé un nouvel art urbain, et où sont mises en scène la folie métropolitaine et la frénésie de l’Âge du jazz. La version spectaculaire de Jean-Yves Thibaudet incarne cet esprit spontané et éblouissant.

Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique

Ce roman est le pendant littéraire du Concerto en fa, écrit également en 1925. FSF y fait référence à George Gershwin et sa « musique jaune cocktail ».  La vie de Gatsby, à l’image de ses fêtes magistrales, incarne la beauté qu’a l’être humain de tout faire pour réaliser son rêve. C’est aussi une tragédie de la volonté, celle de lutter contre le temps et son propre passé. Même si Gatsby ne parvient pas à être heureux, on comprend que la pulsion de vie qu’il porte fonctionnera un jour pour quelqu’un d’autre. Gatsby nous rappelle que les histoires d’amour sont souvent tragiques simplement parce qu’elles n’arrivent pas au bon moment, (cf. Clint Eastwood, Sur la route de Madison). Il se passe peu de choses dans le roman, les zones d’ombre sur la vraie personnalité de Gatsby et son passé sont nombreuses.
Mais c’est précisément ce qui permet d’y projeter ce que l’on veut, y compris peut-être une part de soi-même.

Errol Garner, Concert by the sea

J’ai découvert le Jazz curieusement non pas en l’écoutant, mais en le regardant. C’était un cadeau de mon frère, un DVD d’Errol Garner, « L’homme pour qui le piano a été inventé ». Un musicien libéré de toute contrainte pratique, technique ou pianistique, en opposition à la tension d’exécution, parfois la souffrance, palpables chez les interprètes classiques. Sa pulsation rythmique, intuitive et entièrement naturelle semble être une part de lui, semble être logée à l’intérieur de son corps plutôt que dans sa tête. Son fabuleux Concert by the Sea est l’un des grands moments de l’histoire du Jazz.

Kant, Critique Faculté de juger

C’est avec « l’inventeur de la liberté » Emmanuel Kant que j’ai découvert la philosophie. Il est d’abord un philosophe positif, ce qui n’est pas toujours fréquent, dont l’œuvre est plus accessible qu’on ne le dit pour peu que l’on s’y attache un peu. Il est aussi un penseur du sens commun qui nous parle à tous, en partant d’expériences simples du quotidien, la contemplation d’un beau paysage, le chant d’un rossignol, la vue d’un océan déchaîné, pour ouvrir des perspectives sans fins sur des sujets qui nous touchent tous … et sans autre présupposé que celui d’être capable de penser.
Il m’a donné un cadre de pensée structuré et convaincant, à une époque où j’en avais le plus besoin. Je retiens d’abord de cette 3e Critique le lien lumineux qu’il fait entre le sens du beau et l’idée de liberté.

Louis Aragon, Strophes pour se souvenir

J’ai découvert ce poème bouleversant à 14 ans, chanté par Léo Ferré sous le titre L’affiche rouge. Au-delà de l’émotion dramatique sublimée par Louis Aragon, je retiens la puissance des dernières mots de Manouchian à sa fiancée « Sois heureuse, pense à moi souvent, toi qui va demeurer dans la beauté des choses ». Un homme qui a dépassé sa peur de la mort au nom de la liberté, dont les dernières paroles à celle qu’il aime, peut être les plus importantes qu’il ait exprimées, rappellent que notre bien le plus universel et le plus précieux reste la beauté du monde. Un autre lien entre beauté et liberté.

Pour suivre la programmation du Bal Blomet

Le site du Bal Blomet, 33 rue Blomet 75015 Paris
Réservation :  contact@balblomet.fr – Tél.: 07 56 91 99 40 (sms)

Le café du Bal, ouvert les soirs de concert, de 18h45 à 23h30

Prochain concert du pianiste Guillaume Cornut

  • 12 mars, 20:00 à 22:00, Aux sources de la musique américaine, avec Raphaël Imbert, saxophoniste de jazz, accompagné de Johan Farjot, pianiste,
  • 14 avril, 20:00 à 22:00, Rois du swing et clarinette, avec Raphael Imbert, Johan Farjot, Jean-François Bonnel, et le choeur de clarinette de l’IMEP de Namur,
  • 11 juin, 20:00 à 22:00 : Gerswhin, le magnifique, Rhapsody in Blue et le Concerto en fa, version pour piano et orchestre de 9 saxophones, The Man I Love, Summertime, Lady be good, I Got Rhythm, Embraceable You, … avec les ensembles Del Mar et Saxo Voce qui relève la dimension « urbaine » de la musique de George Gershwin.

Coups de cœurs de Singulars

  • 5 mars, 20:00 à 22:00 : Les Frivolités Parisiennes, (lire carnet de lecture) ici décliné en sextuor de jeunes musiciens talentueux pour mettre à l’honneur le répertoire de la République de Weimar, tels les compositeurs, Werner Richard Heymann, Paul Abraham, Friedrich Hollaënder, Walter Jurmann, Bronislav Kaper, Fritz Rotter, ou encore Mischa Spoliansky, …
  • 8 mars, 20:00 à 22:00 : Rallumons la lumière, 6 conférences indépendantes sur la philosophie et la musique des Lumières par Frédéric Pagès,

Les 1000 nuits du Jazz (Raphaël Imbert, saxophone, et Johan Farjot, piano, retracent depuis 2017, deux fois par mois l’histoire du jazz, lors de passionnantes soirées thématiques mêlant concerts et conférences.)

Fred Hesch, « l’un des plus grands pianistes de jazz de son temps, en a marqué l’histoire comme artiste, improvisateur, compositeur et maître à penser – Brad Mehldau, Ethan Iverson ou Sullivan Fortner ont été ses élèves. » (G. Cornet)

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