Culture

Le carnet de lecture de Hey Djan, sextet de pop arménienne

Auteur : Olivier Lauriot dit Prevost
Article publié le 25 décembre 2021

Singulars est allé à la rencontre du groupe Hey Djan, qui transmet le patrimoine de chansons traditionnelles arméniennes à l’aune de la musique pop moderne. Le sextet rassemble autour du saxophoniste Adrien Soleiman son frère Maxime Daoud, Adrian Edeline, Arnaud Biscay, Djivan Abkarian et Anaïs Aghayan. Leur carnet de lecture reflète de la diversité de chaque artiste, uni dans le projet de réhabiliter en live la richesse musicale arménienne.

Le sextet rassemble autour du saxophoniste Adrien Soleiman, son frère Maxime Daoud, Adrian Edeline, Arnaud Biscay, Djivan Abkarian et Anaïs Aghayan. Photo Billie Thomassin

Adrien Soleiman, l’âme du groupe Hey Djan

Pour comprendre l’ambition de Hey Djan, ce « GITI » (Groupe à Identité très Identifiée), il faut tout d’abord remonter à son inspirateur principal, Adrien Soleiman, que vous remarquerez partout, si tant est que ce musicien polyvalent vous soit connu. Singulars notait déjà la présence du saxophoniste ténor français cet été quand il jouait à côté d’une de ses figures d’inspiration, Sébastien Tellier, lors de la performance live Chanel, où ont défilé Vanessa Paradis, Angèle, Juliette Armanet, ou Charlotte Casighari sous la douce lumière de la Provence.

Bercé par ses influences franco-libanaises, Adrien Soleiman, personnalité lunaire choisit le saxophone à ses 13 ans. Jazz et Bossa-Nova sont les premiers horizons musicaux qui le portent à croire en sa bonne étoile dans ce qui devient rapidement son métier : le buff sur l’instrument de John Coltrane. Lui qui écrit la musique avant les paroles trouve une famille chez le label Tôt Ou tard en 2015, où il sort un disque sur lequel il s’empare du micro. C’est Brille.

En 2020 en fondant le groupe Hey Djan, il prend le contrepied de sa méthode de création. S’il est toujours question de trouver la place de chacun des instruments sur une piste, la bande originale est un recueil de chansons traditionnelles arméniennes, une culture et un patrimoine musical à réhabiliter qu’il découvre grâce à sa femme Taline, et qu’il ambitionne de partager au-delà de ses frontières.

Comme souvent chez les jazzmen, la musique est une histoire de famille. Aussi ne faut-il pas être surpris de retrouver Maxime Daoud, le frère d’Adrien Soleiman, à la basse. Il partage avec son aîné le talent du live et la parution d’un projet en solo sous le nom d’Ojard, Euphonie. De ses aveux, de la musique pour oreille discrète, bienveillante. Vous l’entendrez rarement, mais si vous portez l’oreille, vous l’écouterez bien volontiers.

Dans un groupe de pop ou de rock, la figure du guitariste est souvent la plus exubérante. L’éternelle prophétie semble se réaliser avec Adrian Edeline, un jazzman confirmé dont vous retrouvez les traces furtives chez Clara Luciani ou Juliette Armanet. Si vous souhaitez admirer son panache en plein air, orientez-vous vers les sessions live d’une pépite montante que Singulars vous recommandait le mois dernier au Perno Festival, Saint DX. Session dans lesquelles on retrouve (surprise, surprise) Adrien Soleiman au sax.

La quatrième roue de ce carrosse (royal) est le batteur Arnaud Biscay. Une fois n’est pas coutume, ce maître du groove partage régulièrement la scène avec les frères Daoud (Adrien Soleiman, Maxime Daoud) lors des concerts de Malik Djoudi. Il parachève la construction du son du groupe – plus encore que des instrumentistes chevronnés, ce sont des musiciens qui se connaissent et s’apprécient – rien de tel pour trouver l’alchimie de cette véritable confrérie du bon son. L’histoire pourrait s’arrêter ici, mais elle passerait à côté de son essence, sa raison d’être :

Pour trouver une nouvelle voie, voici deux nouvelles voix.

Djivan Abkarian s’en souvient – « Enfant, je m’endormais presque chaque week-end au son des fêtes dans notre salon. Je percevais les rires étouffés de mes parents et de leurs amis, se perdant et se confondant aux rythmes du dohl, aux complaintes du duduk et aux voix des chanteurs, en Arménien. » En quelques mots la raison d’être du groupe : reprendre et arranger des morceaux traditionnels arméniens, transmettre l’héritage millénaire d’un peuple toujours dans la tourmente. Textes vieux de plus d’un siècle, pour certains, mais qui trouvent une résonnance troublante dans leur actualité.« Aujourd’hui quand je chante dans Hey Djan, c’est avec ces souvenirs en tête et cette certitude : l’enfant que j’étais peut dormir sur ses deux oreilles parce qu’à côté, la fête bat son plein. »

L’EP paru le 30 novembre l’illustre dans les trois titres qui le constituent. Côté Zokanch, ensemble entre fanfare et hymne à la dance moderne, dans une joie qui rappelle le désordre joyeux des films de Kusturica.

Passé une légère accélération de tempo, la voix de Djivan conte l’histoire d’une rencontre entre un homme et une femme au cœur d’Erevan dans Yerevani Siroon Achgig.

Le final, Djeyrani, évoque un calme plus posé, une danse plus nonchalante au son de clarinette et de zurna, sorte d’ancêtre du hautbois dont il partage l’anche en forme de brosse.

https://youtu.be/5hncuLgXo4w

Pour compléter ce sextet, Anaïs Aghayan apporte sa fraîcheur et son élégance dans le répertoire arménien.

Le premier single en était témoin – Siretsi Yars Daran – alors que la pâte du talentueux directeur de la photo Oscar Viguier dévoilait l’ensemble du groupe avec la vocaliste au premier plan, dans une lumière crépusculaire sublimée par la souplesse du cadrage, trouvant ici un registre adéquat dans les focales les plus longues.

Ce sont sans doute les années de conservatoire et de chant en chorale qui lui donnent tant l’assurance tranquille d’une frontman confirmée, alors qu’Anaïs en endosse le rôle pour la toute première fois.

Le carnet de lecture du sextet Hey Djan

 Anaïs Aghayan évoque d’abord Komitas (1869-1935), un conservateur emblématique de l’héritage arménien et révéré par Debussy lui-même qui retranscrit et harmonise, tout au long de sa vie : « Ce prêtre arménien a collecté et archivé plus de 2000 pièces vocales et instrumentales des musiques traditionnelles arméniennes et kurdes. J’y retrouve l’ancienneté de mon peuple à travers des sonorités qui ont traversé les siècles. »

Un cri du cœur masqué par le sourire de la composition. Henri Salvador l’illustrait avec son style inimitable, Quand un artiste / a le cœur triste / il ne doit pas vous le montrer / il entre en piste. Cette deuxième référence semble être le miroir d’un peuple traversé par les grands maux du XXe siècle. Sur la musique des Temps modernes composée par Charlie Chaplin, Nat King Cole grave un classique éternel avec sa voix de velours.

Une perle découverte par la chanteuse de Hey Djan dès son plus jeune âge : « Je devais avoir 8 ans, quand un soir on regardait un film en famille. Et cette voix, qui chante la tristesse en souriant. Ma mère m’emmène à la Fnac, me demande de la chanter à l’employé afin qu’il puisse retrouver l’auteur. Je découvre Nat King Cole. »

 L’enfance : un terreau de cultures souvent prises sur le fait, des références digérées pendant des années, éprouvées, et un jour intégrées, pour ressortir magnifiées dans les actes de création artistique. Adrien Soleiman se rappelle : « Un souvenir d’enfance qui se réveillera bien plus tard. Je ne sais plus quel âge j’ai, je suis chez ma grande cousine et un vinyle tourne sur sa platine. C’est l’album Getz/Gilberto mais je ne le sais pas encore. Le son s’empare de moi et grave mon cœur de nostalgie. Stan Getz « The Sound », João Gilberto et Antonio Carlos Jobim m’emportent dans leur vague. La musique vient d’entrer dans ma vie. Merci Stéphanie. »

Le souffle du brésil et de ses paysages fantastiques se déposent sur le sillon grâce à la batida tranquille de musiciens « du cru », du jamais vu pour Stan Getz. Une scission dans le titre reflet de la rencontre entre la musique traditionnelle et le grand public américain, que le temps transforme en vague mondiale, jolie référence donc pour le groupe. Impossible surtout de ne pas faire le lien avec voix pure et sans artifices d’Astrud Gilberto, présence féminine qui arrive comme un accident lorsqu’elle s’exprime pour la première fois sur un disque dans Garrota de Ipanema avec son mari, João Gilberto.

Cette sélection n’est pas sans rappeler celle de Maxime Daoud, dans le théâtre d’une autre rencontre au sommet entre guitariste et chanteuse – le conte d’une première fois entre deux prophètes de la musique de leur pays, qu’ils porteront vers une forme plus avant-gardiste, plus pop. A nouveau le son pur d’un talent immense qui se pose sur un disque noir : « Domingo. Album de 1967 que j’ai découvert assez récemment, grâce folle, source inépuisable d’inspiration. Vertigineux quand on pense que Gal Costa a 18 ans quand elle chante sur ce disque. »

John Coltrane, Crescent : « un album découvert à l’adolescence et qui reste aujourd’hui celui qui m’émeut le plus. Chaque écoute est une messe. » Ce voyage dans des contrées plus complexe, moins mélodiques et toujours plus flamboyantes, John Coltrane s’y engage avec le bop, mouvement complexe qui enfante quelques années plus tard de sa forme la plus extrême, le free jazz. Cette sélection est une percée dans l’esprit d’un génie du genre.

Miles Davis, Live at Isle of wight, 1970 : « Je suis resté scotché tout le long du film, et Jack Dejohnette à la batterie me fascine ! insiste Arnaud Biscay : Peu de personnalités ont autant œuvré pour le jazz que Miles Davis. Du plus cool au plus expérimental, ce trompettiste a emmené avec lui des générations entières d’artistes pour s’affranchir des règles établies et créer toujours plus de musique. En 1970, son septet électrique prend des allures de lineup de grand festival : Chick Corea, Keith Jarrett, Dave Holland, Jack DeJonette.

Maurice Ravel, Piano concerto in G major, par Samson François. « Je pense à mon pays basque natal à chaque fois que j’écoute le compositeur originaire de Ciboure. » A la modernité de la forme de Miles Davis, tout semble opposer Samson François. Et pourtant, il y a un air de révolution dans les interprétations de Ravel par Samson François, qui transformait ses performances à chaque représentation. Connu pour sa vie nocturne active, sa formation chez Nadja Boulanger lui offre les clés pour apprécier l’ambiance enfumée des clubs de jazz parisiens.

De l’aveu de Samson François lui-même, une musique qui ne peut pas être dansée n’est pas de la bonne musique. La sélection d’Adrian est « Le parfait équilibre entre danse, chanson, [et] recherche sonore. » L’album Speaking in tongues de Talking Heads sont un savant mélange qui s’écoute au casque dans un salon ou en club sur une platine de vinyle. « Leurs chansons m’envoûteront toujours. »

Ce carnet peut s’achever par là où il a commencé, une madeleine d’Adrien Soleiman – comme une bénédiction, ou une sentence irrévocable, qui résonnera (on l’espère) aussi longtemps que ce groupe illuminera les scènes sur lesquelles il passera.

« Août 2017 mon voyage en Arménie.
Je ne suis pas d’origine Arménienne et je ne savais pas du tout où je mettais les pieds, j’imaginais tout et rien en même temps.
Là-bas, j’ai vu des paysages encore inconnus, j’ai vu des églises, un soleil et des visages d’un autre temps.
Là-bas j’ai demandé ma femme Taline en mariage, j’ai dansé, j’ai pensé à ma famille Libanaise, j’ai prié, j’ai pleuré.
Là-bas j’y retournerai mais cette fois ci avec Hey Djan »

Singulars remercie Billie Thomassin pour ses photographies du groupe Hey Djan.

Pour suivre Hey Djan

Agenda

12 mars 2022, 19h30,  La Boule Noire, 120, Bd de Rochechouart, 75018 Paris – Réserver

Partager

Articles similaires

Le carnet de lecture de Julien Chauvin, violoniste et chef Le Concert de la Loge

Voir l'article

Le carnet de lecture de Claire Vigarello, romancière, Où naissent les héroïnes

Voir l'article

Le carnet de lecture du Quatuor Anches Hantées, 20 ans de clarinettes complices

Voir l'article

La Factory Avignon de Laurent Rochut engage 28 spectacles au Off d’Avignon

Voir l'article