Culture

Le carnet de lecture de Jean-Yves Clément, poéte, passeur et directeur de Lisztomanias

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 30 septembre
2021

Journées nationales du livre et du vin (9 et 10 octobre), Lisztomanias de Châteauroux (du 14 au 20), Festival de Nohant (au Château d’Ars du 15 au 17) ; les manifestations du mois d’octobre dont Jean-Yves Clément est soit à l’origine, soit le directeur résument à elles seules l’activisme culturel et humaniste que déploie le poète-éditeur, biographe de Chopin et Liszt, pour croiser les disciplines créatives, associer et agrandir les publics, mais surtout unir le monde avec l’art. 

Transmettre pour ouvrir les portes de l’avenir

Jean-Yves Clément, serial passeur avec les festival : Lisztomanias, Fest. de Nohant, Livre&Vin, …

 

« Que votre amour de la vie soit amour de votre espoir le plus haut : et que votre espoir le plus haut soit la pensée la plus haute de la vie. » L’une des citations que Jean-Yves Clément a retenu dans son recueil Il faut vivre dangereusement ; une pensée par jour de Nietzsche (Le Passeur, 2018) condense bien la dynamique d’un inépuisable ‘passeur’.
Comme les artistes qu’il l’accompagne quotidiennement depuis des décennies et avec lesquels l’écrivain ne cesse dialoguer par biographies interposées, le poète se laisse volontiers influencer et cherche à partager les exemples qui le fascine.
Ainsi quand il évoque les qualités de Liszt, le fondateur du Lisztomanias de Châteauroux en 2002 choisit  «  sa bonté d’âme, sa façon de donner à tous sans compter, au public (ainsi qu’à celui défavorisé ou « fragile ») comme aux artistes de son temps, sa prodigalité infinie. Il a initié une manière de transmettre – par le récital et la master classe, qu’il a inventés -, qui a ouvert les portes de l’avenir. »

« L’art est le plus sur moyen de s’unir avec le monde » Lizst

Loin de la figure romantique retiré dans une tour d’ivoire, dont le biographe ne cesse de casser le mythe, Jean-Clément se déploie aussi bien dans une très solide œuvre littéraire que sur le terrain : avec la création de festivals, comme Journées nationales du livre et du vin, ou Festival de Nohant (en juillet et des concerts hors les murs au Château d’Ars) ou la présidence du conseil d’administration et de l’Assemblée générale de l’Orchestre royal de chambre de Wallonie.  Malgré les aléas, ces rendez-vous restent les meilleurs creusets pour croiser des générations de talents et de publics. Mais continuez à la suivre, le passeur fourmille de nouveaux projets !

Des biographies à hauteur d’homme

“L’œuvre de certains artistes c’est leur vie. Inséparablement identifiés l’un à l’autre, écrivait Jean-Yves Clément, philosophe et musicien de formation en introduction en introduction de son Liszt chez Actes Sud en 2011. Il nous invitait a ne pas nous limiter à la seule dimension musicale du « plus musicien de tous les musiciens » selon Wagner, mais aussi de plonger dans « tout ce l’homme entraine à penser ». Malgré le défi de saisir « la complexité de son cheminement et de sa quête, double en vérité. Quête dans le monde et dans la mondanité, mais qui inclut la société du temps et de son peuple, comme personne avant lui et surtout pas un artiste ; et quête hors du monde, vers des tout intérieures vers lui-même, et Dieu – la musique pour Liszt est un moyen autant qu’un fin… »

Une projection sans limites

Difficile des lors de résumer la qualité de ce travail de synthèse tant la vision humaniste est dense, l’exaltation permanente, et les clés de compréhension stimulantes pour tout amateur d’art … « Chez Liszt, nous somme tout de suite en prise sur l’infini dans tous les aspects de sa vie, de son œuvre, et surtout de leurs projections, considérables, comme sans limites. »

Ses qualités d’écriture et d’esthétique humaniste se retrouvent dans son dernier Chopin et Liszt, La magnificence des contraires (Premières Loges, 2021).  Avec quatre livres sur Chopin depuis 2005 dont “Les deux âmes de Frédéric Chopin” (Le Passeur) et la relance du Festival de Nohant, la tentation était trop grande pour Clément de ne pas croiser enfin ses admirations, de distiller le rayonnement de ses deux géants, tels qu’il les vit, les pense même s’il reconnait d’emblée :  « Derrière les mythes, les clichés romantiques et les diverses apparences se dissimulent deux êtres à la vie et à l’art parfaitement contraires. (..) L’œuvre du hongrois se nourrit de sa vie, celle du Polonais parait se nourrir d’elle-même. (..) On rêve d’une vie comme celle de Liszt, ; on rêve d’une œuvre comme celle de Chopin… »

Le visage double du créateur

L’analyse de ses deux pianos voyageurs aux destins croisés reste du même niveau, limpide et spirituelle, éclairante et humaniste pendant plus de 175 pages, confirmant que l’art est d’une chose trop sérieuse pour être confié aux musicologues alors que les poètes en transcendent la portée. Pour se conclure provisoirement : “Véritables princes de l’esprit, tous les deux incarnent cette supérieure « loi de beauté » dont leur disciple Debussy, libre comme eux, rappellera qu’il importe de ne jamais oublier ; elle est notre seul axe et notre vie même.”

Après ces lectures, vous n’écouterez plus de la même façon ces deux princes, que se soit à Châteauroux ou à Nohant, mais surtout qu’habité d’une telle inspiration, il ne vous reste plus qu’une seule action à engager, comme l’instar de l’hyperactif Jean-Yves Clément, transmettre !

Le carnet de lecture de Jean-Yves Clément

Frédéric Chopin, 24 Préludes op. 28, par Maurizio Pollini (Deutsche Grammophon). L’interprétation la plus haute de ce recueil majeur dans l’histoire du piano ; une œuvre essentielle dans mon rapport à Chopin comme à mon écriture.

Ludwig van Beethoven, les derniers Quatuors à cordes, par le Quatuor Italiano (Philips). Le monde de la profondeur musicale par excellence, insondable, traduit ici avec une finesse et une élévation hors normes.

 

Jean-Sébastien Bach, Inventions à 2 & 3 voix, par Glenn Gould. Glenn Gould est bien davantage qu’un pianiste, il est animé d’un idéal et d’une intégrité spirituelle que je partage en tous points.

Jean Sibelius, les 7 Symphonies et Poèmes symphoniques, par Leonard Bernstein / Orchestre Philharmonique de New-York (Sony). Sibelius est l’un de mes compositeurs préférés ; sa musique vit dans un rapport presque analogique à la nature, qu’il célèbre comme nul autre. Il développe un langage orchestral unique, établi sur des paramètres inédits. J’aime aussi profondément Bernstein, qui incarne un modèle incomparable de musicien-humaniste. Un Liszt de notre temps !

Franz Liszt, par Benjamin Grosvenor (Decca). Cet enregistrement contient des pages de Liszt essentielles (Berceuse et Sonate). Grosvenor, âgé seulement de 28 ans, représente une sorte d’idéal pianistique dans la conception qu’il a de ces œuvres comme dans sa sonorité si transparente.

Alexandre Scriabine, les 10 Sonates, par Vladimir Ashkenazy (Decca). Compositeur méconnu et génial, qui m’est proche depuis toujours, Scriabine a créé un monde sonore prodigieux dans sa forme comme dans son langage. Ashkenazy y est merveilleusement clair et incandescent à la fois.

Friedrich Nietzsche, Aurore. Nietzsche a développé un rapport inédit à la musique et à la pensée en général ; son style aphoristique a fondé le mien. Ses citations lumineuses éclairent ma vie — « La musique offre aux passions le moyen de jouir d’elles-mêmes. »

Arthur Rimbaud, l’œuvre poétique. Le poète majeur ; sans prétendre comme certains de ses collègues que l’objet de la poésie doit rivaliser avec la musique, il a fait de ses mots une nouvelle musique.

 

Pour suivre Geneviève Laurenceau

Actualités 

  • Les 9 et 10 octobre, 25é édition, Journées nationales du livre et du vin, Théâtre du Dôme de Saumur (créé en 1996), Billets: sous la thématique du cinéma, une sélection de crus français à déguster avecc plus de 100 écrivains et personnalités du spectacle : Sarah Biasini, Géraldine Danon, Michèle Halberstadt, Lilia Hassaine, Jean-Jacques Beineix, Richard Bohringer, Charlélie Couture, Antoine Duléry, Marek Halter, Yann Queffélec, Saïd Taghmaoui, Régis Wargnier …
  • du 14 au 20 octobre 21, Lisztomanias de Châteauroux (créés en 2002) dont J.Y Clément promet que pour le 20e anniversaire « n’y aura que des points forts : les venues deux des étoiles du piano d’aujourd’hui, Benjamin Grosvenor et Alexandre Kantorow (avec l’Orchestre national des Pays de la Loire dirigé par Aziz Shokakhimov), et les « jeunes » de cette édition intitulée « Liszt a 20 ans », tels Nathanaël Gouin ou le jazzman Paul Lay qui croiseront ensemble le fer pianistique, François-Frédéric Guy et Bertrand Chamayou joueront chacun les deux grands cycles pianistiques de Liszt, les « Harmonies poétiques et religieuses » et les « Années de pèlerinage » sans oublier Cyrille Dubois (qui donnera les méconnus lieder de Liszt), Fabrizio Chiovetta, Aurélien Pontier et d’autres encore, qui dévoileront chacun des innombrables facettes de Liszt… voir programme
  • du 15 au 17 octobre, Festival de Nohant, week-end Hors les murs au Château d’Ars (après l’édition du 9 au 15 juillet)

Bibliographie sélective

Musique

Poétique

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