Culture

Le Carnet de lecture de Lydia Jardon, pianiste, pédagogue et féministe

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 12 février 2021

« J’ai besoin de transmettre, j’ai besoin de produire de la joie » en quelques mots Lydia Jardon résume une trajectoire de musicienne sans plan de carrière mais avec un objectif, celui de l’épanouissement. Et rien ne fut facile. A force de ténacité, la pianiste constitue un socle solide avec un festival Musiciennes à Ouessant qui fête ses 20 ans en août, AR.RE.SE, un label discographique et une école de piano YaYA. Pour mieux s’engager pour les femmes musiciennes.

Réhabiliter les femmes musiciennes

« Vous savez, je suis passionnée et également laborieuse. » Depuis qu’elle a quitté le Conservatoire national supérieur de musique de Paris et l’Ecole Normale de Paris diplômes en poche, ses Prix de la fondation Cziffra et du Concours international Miłosz Magin  auraient pu fixer une carrière soliste toute tracée. Mais le destin bouscule quelques lignes.
Si Lydia Jardon se produit partout, son premier poste d’enseignement au Conservatoire de Brest l’attire vers les Iles de Ouessant. Après quelque académies d’été ouessantine, la pianiste frondeuse décide de fixer sur l’Ile aux femmes, un festival. La thématique ne doit rien au hasard. Pour rendre hommage aux femmes de marins qui pendant leur absence assurent la pérennité de l’Ile, ce sera « Musiciennes à Ouessant » dédié aux femmes compositrices et interprètes.
Dire que le lancement a été facile, serait oublier le peu de place et de considération données à l’époque aux compositrices. Balayant les préjugés, Lydia Jardon met en lumière des noms littéralement oubliés comme Cécile Chaminade (1857-1944),  Marie Jaëll (1846-1925), Louise Farrenc (1804-1875), Rebecca Clarke (1886-1879) Mel Bonis (1858-1937) ou à révéler comme celui de Florentine Mulsant (né 1962)… sans oublier Clara Schumann (1819-1896) dont seule la présence aux cotés de son mari Robert était reconnue … Le festival en août 2021 fête ses 20 ans avec toujours la même exigence de réhabilitation. Depuis 2012, la dynamique Jardon a franchi les océans et se décline en Guadeloupe et en Martinique où Lydia s’attache à désenclaver les genres et marier la musique classique aux instruments territoriaux.

Gagner son indépendance par un label discographique

Pour prolonger l’exigence du Festival, qu’aucun label n’a voulu soutenir, la création d’une maison de disque AR.RE.SE s’est imposée comme une urgence, et une prolongation sous d’autres formes de ses convictions. En 20 ans, le catalogue riche d’une trentaine d’enregistrements montre toute l’utopie de sa fondatrice ; donner vie à des partitions méconnues de grands maîtres ; Charles Kœchlin, Medtner, Guillaume Lekeu, Albéric Magnard, qu’elle confie à des jeunes interprètes : Lise Bertaud, Sarah Lavaud,  le Quatuor Ardeo, Norah Amsellem, Isabelle Duval, Stéphanie Carne,  Juliette de Massy, …) quand elle ne joue pas elle-même.

Son dernier enregistrement dédiées à une deuxième volet de Sonates (1, 5, 9) de Nikolaï Miaskovski (1881-1950), 10 ans après le premier, condense magnifiquement, ce qui fait l’originalité de cette interprète engagée dans la musique comme dans la vie : un tempérament épique qui plonge la tête la première dans des partitions à révéler, sa lecture acérée mais qui ne néglige ni la dimension narrative, ni une vision si intime de l’effervescence sonore sait entrainer l’auditeur, enfin sa maitrise d’ un équilibre entre passion et lucidité, énergie et poésie libère les aprioris.

YaYa, ou comment partager sa conception humaniste de la musique

Cette passion de transmettre ce qui est laissé dans l’ombre, de bousculer les lignes, et sortir des habitudes trouve de façon très cohérente son épiphanie dans l’enseignement et l’école franco-chinoise qu’elle créée en 2014.

Pour bien comprendre la démarche de Lydia Jardon, à rebours de la pédagogie de l’humiliation si chère aux conservatoires français ; il suffit de lire les mots inscrits à l’entrée du site de l’école YAYA : «  L’art du piano tel que je le conçois est l’art le plus structurant qui soit dans la construction et l’estime de soi. Tous mes élèves auront dans leur vie à s’exprimer lors d’épreuves scolaires ou professionnelles. (…). Dès le plus jeune âge les élèves seront donc confrontés à ces contraintes. Mais au final le sentiment d’être allé jusqu’au bout d’eux-mêmes, de se réaliser à travers un but qu’ils ont poursuivi pendant des mois, leur pugnacité à dépasser chaque écueil leur permettra d’avoir davantage confiance en eux. Ma seule mission reste l’intérêt profond et total pour mon élève afin de l’aider à trouver sa voie »

 

Le plaisir dans l’effort, telle est la dynamique de cette artiste attachante, qui refuse toujours de s’en laisser compter tant elle s’estime responsable du monde de demain qu’elle contribue à dessiner.

Le Carnet d’écoute de Lydia Jardon

Sonates de Mozart/ Arthur Grumiaux et Clara Haskil. En terres de vignes au milieu de la France, dans la maison isolée dans laquelle ma sœur et moi avons été élevées, ce furent les premières notes de musique que nos oreilles écoutèrent. Prémonition de notre mère ? Quelques années plus tard, ma sœur commença le violon et moi le piano. Je reconnaitrais ces deux interprètes entre mille tant leur symbiose stylistique et sonore appartient aux entrailles de mon enfance.

Études de Chopin/Gyorgy Cziffra. Ce disque fait également partie des premières notes de piano écoutées dans ma vie. Comment imaginer qu’une vingtaine d’années plus tard, je partirais rejoindre ce pianiste de légende en Hongrie pour travailler auprès de lui, étant lauréate de sa Fondation ? Dans l’étude “Révolutionnaire” il me disait :”fais comme moi”! Il m’a communiqué sa fougue, sa sauvagerie aussi. Je pense à lui chaque fois que j’interprète cette étude.

Quatre Ballades de Brahms et Sonate no 7 de Beethoven/Arturo Benedetti – Michelangeli. L’ apôtre de la Vérité pour moi. J’ai eu la chance de l’entendre salle Pleyel, alors étudiante au CNSMDP. Perfection, simplicité, évidence, presque une esthétisation clinique qui force l’émotion. Il avait joué les 4 Ballades de Brahms et la sonate no 7 de Beethoven en 1ère partie. Le public l’avait attendu en vain en seconde partie… Non frustré, tant nous avions côtoyé le sublime auparavant.

 

Alone/Bill Evans. Ma culture jazzistique a été essentiellement influencée par les émissions de Pierre Bouteiller à Radio-France puis plus tard, sur TSF jazz. Toute ma vie, j’ai eu à cœur d’acquérir les disques d’Art Tatum, Mac Coy Tyner, George Shearing, Teddy Wilson, dont il parlait si bien…. Il voyait en Bill Evans le pianiste le plus “sophistiqué harmoniquement”. Exact
et c’est ce disque qui tourne en boucle nuit et jour dès que j’arrête de travailler mon piano ou d’ enseigner.

Lady in Autumn /Billie Holliday. “Ce que nous aimons dans le jazz, c’est qu’il nous apporte sa douleur et qu’on s’ en fout”- Erik Satie. Billie Holiday est au jazz ce qu’ Edith Piaf est à la chanson populaire. Une vie d’enfer au quotidien transcendée par la résilience. Douleur, émotion et apaisement sont en effet intimement liés dans le swing de Billie.

Freischütz de Weber/Furtwangler. Le sentiment d’effroi qui m’avait saisie dès l’ouverture m’a fait comprendre au moment où j’ai commencé à enregistrer la transcription de LA MER de Debussy pour piano seul, que je devais “conduire” mon travail pianistique comme un chef d’orchestre. Par l’alchimie des timbres du plus glauque au plus onirique, le fait de créer l’impalpable en utilisant toutes les techniques de pédales… Ces grands maîtres du passé tels Furtwangler m’inspirent,  me nourrissent, me guident.

Les Nourritures Terrestres, d’André Gide. LE livre qui m’a marquée au fer rouge à 16 ans: “une existence pathétique plutôt que la tranquillité”, “que chaque attente en nous ne soit même pas un désir mais simplement une disposition à l’accueil”, ” la patience, qui loin de se confondre avec la simple attente se conjugue avec obstination”… Des préceptes de vie, ma vie.

Jazz Racine Haïti /Jacques Schwarz-Bart. Quiconque a vécu en concert la présence tellurique de Jacques Schwarz-Bart comprend que cet homme est, et se ressent d’ailleurs lui-même, missionné. Comme lui, je pense en effet que seuls les métissages des styles, des cultures et des êtres sont une des armes pacifistes contre la régression isolationniste. Il a choisi dans ce disque de mélanger les harmonies caribéennes de Guadeloupe et d’Haïti. Dans mes festivals en Martinique et sur l’île d’Ouessant, je marie instruments territoriaux et musique classique.

Shirley Horn/Softy. Il fut un temps où la chanson “Estate” m’obsédait littéralement au moment de mon enregistrement du 3ème Concerto de Rachmaninov !  Car la dolence désabusée du jazz, sa désespérance sous couvert de liberté jubilatoire, m’apportent spiritualité et réconfort. Dans cette chanson, encore plus. L’opposé de la dépression lacrymogène de Rachmaninov !

Friedrich Gulda/Concerto for myself. “L’agent double” par excellence ! Pouvoir me réincarner en pianiste de jazz simultanément au classique ? Car si le classique se crée quand on l’écrit, le jazz se crée quand on le joue. Raison pour laquelle, j’exulte de jouer la Rhapsody in Blue tant dans sa version pour piano seul qu’ avec orchestre, puisque je n’hésite pas ici et là à rajouter des rythmes jazzy !

Pour suivre Lydia Jardon 

Le site www.lydiajardon.com

Discographie sélective AR.RE.SE

  • Igor Stravinsky (1882-1971) : L’oiseau de feu ; Le chant du Rossignol. 2012
  • Nikolaï Miaskovski (1881-1950) : Sonates pour piano n° 1 op. 6 ; n° 5 op. 64 ; n° 9 op. 84.2020
  • Florentine Mulsant (née en 1962) : Passacaille op. 29 ; 11 Préludes op. 78 ; 8 Pièces op. 6 ; 7 Lumières fugitives op. 55 ; Uno op. 8 ; Amers op. 4 ; 7 Préludes op. 70 ; 6 Préludes op. 77 ; Blue Toccata op. 66. par Alexandra Matvievskaya, piano (op. 6, op. 29, op. 78) ; Lorène de Ratuld, piano (op. 8, op. 55) ; Lydia Jardon, piano (op. 4, op. 66, op. 70, op. 77).

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