Culture

Le carnet de lecture de Marc Feldman, administrateur de l’Orchestre national de Bretagne

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 14 janvier 2021 

Depuis juillet 2011, Marc Feldman impulse une dynamique d’ouvertures à l’Orchestre national de Bretagne. L’ancien bassoniste américain multiplie les initiatives pour insérer la formation symphonique dans sa région, et décomplexer la musique classique. Le covid n’a  pas freiné son élan. Au contraire. Si tu ne viens pas à l’ONB, l’ONB s’invite trois fois par semaine chez toi : les mardi, jeudi et samedi !

Marc Feldman, DG de l’Orchestre National de Bretagne © Stéphane Lavoué

Le goût du décloisonnement

Le covid aurait pu figer la dynamique artistique et économique impulsée depuis 10 ans par Marc Feldman. C’est mal connaitre le tempérament – très tenace et frondeur – de ce natif de New York en 1960 qui a subtilement percolé le pragmatisme américain et la vivacité bretonne.  Les obstacles, les freins ou les frontières, l’administrateur général de l’ONB depuis juillet 2011 a su les gommer avec constance pour consolider une ambition musicale et culturelle : relier la formation à son territoire, tout en décloisonnant les publics et les genres.

Dépasser les frontières

Chemin faisant, l’ex-bassoniste a su fédérer les complicités des élus, des musiciens et des directeurs musicaux, à son arrivée Darrell Ang, puis depuis 2014 le gallois Grant Llewellyn. Sillonnant la région ou s’appuyant sur la sublime acoustique – signée du bureau Avel acoustique Paris – de l’ Auditorium du Couvent des Jacobins en plein centre de Rennes, la décennie devait se clôturer en apothéose, avec des Fest-noz symphoniques aussi hybrides musicalement que décomplexés dont les complices ont fait la marque de fabrique et le rayonnement de l’ONB.

Poursuivre l’ambition

Avec le covid et les incertitudes d’une réouverture, au lieu de se lamenter, Marc Feldman a utilise tel un judoka, la contrainte sanitaire pour opérer une mue digitale et poursuivre le rayonnement musical de l’ONB, notamment avec un partenariat avec BBC National Orch. of Wales. Rien d’étonnant pour ce new -yorkais bilingue, qui revendique autant ses racines culturelles minoritaires (le yiddish de ses grands parents), son passion du rock et du jazz que l’envie de déconfiner le patrimoine musical.

L’ADN du croisement des cultures

La richesse de son parcours international des deux cotés de l’atlantique constitue un aiguillon clé :  formation musicale dans le Queens, intégration d’une fanfare, il apprend que la musique est une excellente école de démocratie, premier aller en France, où le bassoniste obtient le  diplôme de l’École normale de musique de Paris. Retour au US, il devieny musicien au New York Symphony Orchestra, puis au mythique festival de Tanglewood, de 1985 à 1987.  Départ pour la France en 1988 avec Ars Nova, ensemble de musique contemporaine, et la création de l’association Le grand écart ; le dialogue des arts le stimule.  Passage ensuite comme premier basson à l’Orchestre national de Lyon, une saison, avant de rejoindre l’orchestre Metropolitana de Lisbonne, trois ans. En 1997, il quitte l’Europe pour le centre culturel de Banff, à Alberta au Canada jusqu’en 2000. Retour en France comme intermittent. En 2002, il devient administrateur autodidacte pour 4 saisons de l’Orchestre pour la Paix, montée par le pianiste argentin Miguel Angel Estrella. Le diplômé de la League of American Orchestras passe cinq ans comme le directeur exécutif de l’orchestre philarmonique de Sacramento (Californie).…  Ce cocktail créatif de cultures et d’ arts, des genres et des formats constitue une ADN qu’il dessine joliment dans son Carnet de lecture.

Un creuset d’ouvertures

Plus que jamais, Marc Feldman appelle à penser et vivre l’orchestre comme un lieu de culture, fut-il provisoirement en ligne, en faire le creuset d’ouvertures, d’aujourd’hui et de demain, faire cohabiter ou collaborer danseurs, musiciens et artistes de patrimoine, de jazz, techno ou urbaine. …
bref, développer un melting-pot à la fois créatif et en prise directe avec et pour une culture vraiment populaire. Sans exclusion ni démagogie. A partir des dynamiques et volontés existantes : valoriser Rennes, parier sur un réseau d’envergure internationale, la capitaine se voit bien embarquer tout le monde… pour qui sait pour une nouvelle décennie, les défis ne manquent pas.
On n’est pas encore trop sérieux quand on a 60 ans !

Carnet de lecture de Marc Feldman

Choisir juste un ou deux livres à partager est difficile pour moi. Les livres m’accompagnent dans mes voyages, mes goûts sont influencés par les pays dans lesquels je vis et j’ai vécu et les gens qui m’entourent. Il y a le New York de ma ville natale, le Paris de mes 20 ans, ainsi que tous les lieux et villes de mes « cachetons », Lisbonne, Spoleto, Banff au Canada, le Moyen Orient, la Californie et maintenant la Bretagne.

Le premier livre qui me marque est la terrible histoire de Moby Dick, d’Herman Melville. Le Capitaine Achab, obsédé et cruel m’intéressait assez peu, mais l’équipage hétérogène du baleinier Le Pequod, présageait un monde bigarré et multiculturel que j’allais adorer plus tard, et le naufragé, Ismaël, me hante encore. Il est comme tous les survivants de la folie humaine.

A Paris, je me plonge dans les expats en tous genres : la transgression de Henry Miller, la masculinité tragique d’Ernest Hemingway, la hargne anti-américaine d’Ezra Pound…  Après maintes répétitions et concerts, j’ai arpenté ses rues en allant de Montmartre à Shakespeare and Co, une vraie caricature d’un Américain à Paris! Peu à peu je commence à parler français, et le premier livre en français dont je me souviens est Les mémoires d’Hadrien, de Yourcenar. Je comprends alors un mot sur deux, mais je suis happé par la beauté de la langue et de l’histoire. De là à Le Clézio, Cendrars ou d’Ormesson, il n’y a que quelques pas. A 40 ans, on m‘offre un petit livre plein de tendresse et de nostalgie, Le tout sur le tout d’Henri Calet. Calet raconte un Paris comme une photo de Doisneau ou Ronis, des gens de petits métiers des quartiers de la Bastille à la Porte de Lilas.

Les écrivains m’ont ouvert des portes aux musiques insoupçonnées pour un musicien classique. À Lisbonne, la lenteur et la profondeur de Pessoa appelle le fado. Underground, de Don Delillo, me rappelle les riffs d’Ornette Coleman ou le surréalisme de Frank Zappa. Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino est bizarre et baroque comme un motet de Gesualdo. Le Sang Noir de Louis Guilloux est comme un long gwerz, le chant breton du nord-ouest, chaleureux et désespéré.

Mais s’il je dois absolument choisir un livre qui m’a marqué à jamais, c’est Le magicien de Lublin, d’Isaac Beshevis Singer. C’est presque un simple conte yiddish. Yasha Mazur, le magicien exemple même de l’artiste freelance. Naviguant de cachet en cachet et de femme en femme, Yasha est aussi à l’aise dans les bas-fonds d’une ville, que dans les salons de la noblesse déchu. Il est pris entre de son désir de reconnaissance et la réalité de sa situation. Au moment de tout avoir, il échoue. Mais je ne vous dis pas pourquoi. ll faut juste le lire.

Pour les disques, c’est plus facile! Je vous en donne quatre rapidement.

A 15 ou 16 ans, j’ai acheté l’Octuor de Schubert, par le quatuor de Cleveland, avec des solistes tels que Barry Tuckwell au cor et Jack Brymer à la clarinette. J’étais un jeune bassoniste et j’essayais de me procurer tout qu’il y avait en musique joué avec un basson. Dès la première note, un fa en unisson tenue par les vents, je savais que cette œuvre était différente que les symphonies et concertos que j’écoutais habituellement. Le deuxième mouvement est peut-être la plus belle musique que j’ai jamais entendue:  ce solo de clarinette, les arpèges dans l’alto et deuxième violon, le mélange des timbres, tout me semble parfait, harmonieux et hors du temps.

L’album Blue Valentine de Toms Waits m’a scotché la première fois que je l’ai entendu. La voix de Waits était comme un cri venu d’un autre monde, les paroles comme une poésie beat déjantée, les compositions pleines de trouvailles dignes d’un grand metteur-en-scène sonore. Il nous transporte dans les quartiers de New York et LA ou dans les villes mornes du Midwest avec une poésie poignante. Et Waits nous donne à entendre la meilleure version de Somewhere de Leonard Bernstein.

Comme beaucoup de musiciens classiques j’adore le jazz, sans vraiment le comprendre. On est impressionnés par la virtuosité des improvisations et des rythmes complexes joués avec aisance. Mais Kind of Blue de Miles Davis reste pour moi une révélation. C’est un classique aujourd’hui, mais il faut se souvenir qu’en 1959 c’était une révolution. C’est du Debussy après des décennies de Beethoven et de Wagner. Épurés et transparents, les solos brillent avec une simplicité juste et le son fragile et délicat de Miles est à mille lieux d’Armstrong. C’est le disque qui a tout changé en jazz.

En dernier, la 3e symphonie de Mahler, enregistrée live en deux concerts, par le Philharmonique de New York sous la direction de Bernstein est tout ce que j’aime de ce compositeur génial. Bernstein oublie tout prétexte de beauté lisse dans cet enregistrement. Les cuivres rugissent, les bois mordent et lancent des cris, les cordes laissent toute nostalgie larmoyante de côté et les percussions font claquer leurs chaînes comme des esprits maléfiques. On ne parle pas ici de piano ou de forte, mais d’émotion, de clair-obscur, d’enfer et du ciel. Les interprétations viennoises de Mahler faites par Bernstein sont certes parfaites, jouées avec révérence pour une culture perdue, mais les New-Yorkais, quant à eux, jouent ici comme des réfugiés qui cherchent à récupérer leur culture arrachée.

Pour suivre les ambitions de Marc Feldman pour l’Orchestre National de Bretagne

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