Culture

Le carnet de lecture de Thomas Van Essen, baryton et chef des Meslanges

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 8 juin
2021

Avec ses complices de l’ensemble Les Meslanges, le baryton Thomas Van Essen magnifie la période musicale charnière où une vision du monde bascule entre la Renaissance et la période baroque. A force de recherches et d’immersion dans un patrimoine encore en friche, il redécouvre la richesse polyphonique de Jehan Titelouze, Maître de musique à la cathédrale de Rouen. Son concert dimanche 13 à l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache se consacre à un meslanges de Magnificat baroques.

Thomas Van Essen, baryton et chef des Meslanges DR J. Lescene

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le mot “Meslanges”, ou “Mélanges”, désignait un recueil d’ouvrages de plusieurs auteurs, de styles et de langues différents. L’adoption d’une telle dénomination à sa création en 2004 en vaut manifeste pour Thomas Van Essen, qui de baryton recherché pour la musique du Grand Siècle (de Charpentier à Rebel) devient chef de bande. La cohorte de chanteurs solistes et instrumentistes que l’ancien flûtiste a su agréger partage avec lui la mixité musicale qu’offre le patrimoine baroque souvent en friche.

Friand de la subtilité des orgues patrimoniales, l’ensemble d’ailleurs se produit souvent avec des organistes comme Jean-Luc Ho, Benjamin Alard, François Ménissier ou Vincent Genvrin pour des programmes alternant pièces d’orgue, plain-chant en faux-bourdon (moyen par lequel les chanteurs embellissaient la mélodie de plain-chant dans le but de solenniser l’office divin).

Une ambition tenace de défricher

L’ensemble Les Meslanges à l’abbaye de Bellelay en Suisse Photo R. Ten Weges

Les complices des Meslanges s’autorisent toutes les initiatives ; comme ce programme pour les 400 ans de la naissance de Pierre Corneille en 2006 ou encore le Concert sur un carrosse avec des musiques de Boesset, Lully, et Le Camus accompagnés de textes lus, déclamés ou mis en scène ou encore, cette célébration du tricentenaire de la mort de M.A. Charpentier en 2004 avec la sublime histoire sacrée,  Le Reniement de Saint Pierre….

Car l’ensemble Les Meslanges, comme son fondateur a une prédilection pour la musique française en général et pour la résurrection du patrimoine musical de la Normandie en particulier : exploration des fonds musicaux de bibliothèques municipales, compositeurs rouennais ou de séjours dans la ville… Quelques enregistrements témoignent de la réussite de leur complicité et la maitrise , comme ses Airs de Differens Autheurs donnés à une Dame, de Charpentier à Le Camus, chanté par Thomas Van Essen ou ce programme de Musique française des XVIIe et XVIIIe siècles où Thomas Van Essen accompagne Benjamin Alard pour magnifier le Grand orgue de l’Eglise Saint-Ouen de Pont-Audemer (Cd Hortus)

De cathédrales en bibliothèques, la découverte de Jehan Titelouze

Comme tous les chefs d’ensembles de musique ancienne et baroque, Thomas Van Essen est aussi chercheur; il ne cesse d’explorer les trésors oubliés des bibliothèques. Il intègre en 2013 la musique de Jehan Titelouze, pour célébrer l’anniversaire présumé de la naissance du Maître de musique à la cathédrale de Rouen, né en 1563, ou peut-être en 1562 (sic). Le programme (et cd) Pour une cathédrale imaginait son univers musical à Rouen dans les années 1620.

Mais la rencontre avec Laurent Guillo est décisive et  l’engage dans une aventure musicale magnifique, dont seuls les ensembles baroques ont le secret (voir La Chapelle des Flandres et Josquin Desprez). Le musicologue vient de dénicher à la Bibliothèque de Fels à l’Institut Catholique de Paris, deux messes à quatre voix et deux messes à six voix, oubliées de Jehan Titelouze depuis deux siècles. : « Les deux livres d’orgue de Titelouze constituent une somme comparable à celles de ses contemporains qui publient dans la même décennie, écrit Thomas Van Essen dans le livret des deux enregistrements du label Paraty. Ainsi aux côtés de Scheidt (Hambourg, 1624), Correa de Arauxo (Alcalá, 1626), Frescobaldi (Rome, 1624-1628), l’organiste de la cathédrale de Rouen participe à une floraison exceptionnelle.”

“Chez Titelouze, poursuit le baryton. l’écriture polyphonique est à son apogée et constitue en quelque sorte une synthèse du contrepoint franco-flamand. Mais il est également au fait des découvertes expressives de l’art baroque. Il écrit en effet dans sa préface des Hymnes de 1623 ” Comme le peintre use d’ombrage en son tableau pour mieux faire paroistre les rayons du jour & de la clairté, aussi nous meslons des dissonnances parmy les consonnances […] pour faire encore mieux remarquer leur douceur ”. »  En 1750 par exemple, alors qu’on aurait pu éditer cette musique de façon verticale (avec chœur et instruments), on l’éditait encore comme au 16ème siècle, c’est-à-dire de façon séparée. Il ne reste désormais que la partie chorale. “Voilà l’une des raisons pour lesquelles on ne s’est pas beaucoup intéressé à cette musique”, souffle comme explication Van Essen.

Des choix interprétatifs engagés

S’engager dans une telle restitution exige de relever le défi d’interprétation puisqu’il faut respecter l’usage de l’époque, et en restituer les couleurs. Pour être au plus près de la vérité, il s’appuie sur les études menées par nombre de musicologues attachés au Centre de Musique Baroque de Versailles. « On a pu mieux comprendre comment jouer ces messes. souligne Thomas Van Essen pour définir ses choix notamment de soutenir chaque voix par un instrument. Nous aurions pu ajouter des parties de violon, comme Brossard le fait par exemple à la fin du 17ème siècle pour un autre compositeur. Mais avec Volny Hostiou, nous avons décidé de faire une version avec chanteurs doublée d’instruments dont on sait qu’ils étaient alors présents dans les cathédrales et les églises de France, et notamment à Rouen. Donc serpent, cornets et sacqueboutes. »

Les éclats d’une renaissance justifiée

Au cœur des enjeux de l’intelligibilité du texte sacré pendant la messe, Jehan Titelouze respecte les injonctions du Concile de Trente. L’ensemble réussit à faire sonner le texte dans sa prononciation pour mieux en assurer la transmission. A travers une parfaite justesse d’intonation, de précision rythmique appuyée par le choix des instruments, et de tempos éclairants, la technique et l’innovation de Jehan Titelouze apparaissent en pleine lumière, riche de toute sa portée spirituelle et humaniste, constamment habitée. Avec ferveur, Les Meslanges atteint une pureté de style tant par la qualité des voix que l’intelligence musicale de la direction qui confère à chaque stance des colorations expressives subtiles. Une découverte !

Espérons que les complices poursuivent leurs recherches et leur quête d’idéal pour nous trouver d’autres pépites de cet éclat.

Le carnet de lecture de Thomas Van Essen

Nikaulaus Harnoncourt, Le discours musical. Pour une nouvelle conception de la musique (Gallimard). Ce n’est pas très original de sélectionner ce livre quand on est baroqueux. Et pourtant !  Ce livre édité en France en 1984 est un recueil d’articles, de conférences tenues par le chef autrichien dans les décennies précédentes . La seconde partie du titre montre que c’est une attitude nouvelle que  les musiciens et le public doivent adopter face à la musique “ancienne”. Arrêter de rechercher le ” Beau ” à tout prix mais interroger ce que dit la musique.
De plus Harnoncourt pose une question qui s’est révélée très actuelle ces derniers mois: qu’est ce qu’écouter de la musique à notre époque où tout est à disposition ?

« Pour tout musicien, l’écriture musicale est la représentation graphique d’un événement sonore qui vit dans son imagination. Il est donc naturel que le contenu émotionnel se communique au geste de l’écriture : il est tout simplement impossible d’écrire un passage allegro bouleversant ou une harmonie angoissante avec de gentilles notes bien propres ; l’expression de chaque passage doit donc se manifester d’une certaine façon dans la notation […]» extrait, du Le discours musical, N.Harnoncourt

Maskes & Fantazies. Le Concert Français. Sébastien Marq, flûte à bec, Pierre Hantaï clavecin & orgue /Jérôme Hantaï basse de viole / Elisabeth Joyé, clavecin / Vincent Charbonnier contrebasse. Astrée Auvidis, 1992. J’ai commencé la musique par la flûte à bec. Sébastien Marq a été l’un de mes professeurs. Les sonorités de la flûte à bec dans  une grande diversité avec la musique de Coperario, entre autres compositeurs anglais du XVIIe siècle.

J.S. Bach (1685-1750) Matthäus Passion, La Chapelle Royale – Collegium Vocale de Gand, Philippe Herreweghe, dir. Harmonia Mundi 1984. Avant cet enregistrement il y eut le concert de cette St Matthieu donné à l’église St Etienne du Mont, première fois donnée sur instruments anciens quelques  années auparavant. Magnifique enregistrement. Mes deux professeurs de chant sont de la partie: le ténor Howard Crook , excellent dans ce répertoire autant que dans la musique de Lully et la basse  Jean-Louis Paya.

Camille Maurane, Coffret du centenaire. CD 4 Plage 2 “L’éthique du chant” voix parlée de Camille Maurane – Plage 8 Gabriel Fauré (18  -1924), Le don silencieux, op.92 (Jean Dominique), Camille Maurane, baryton Lily Bienvenu, piano. Enregistré en 1957, France Musique -INA. J’ai découvert ce baryton tardivement. A l’occasion de sa disparition en 2011, j’ai fait un concert sous forme de portrait musical avec le pianiste et musicologue  Emmanuel Reibel. Un parcours étonnant, un modèle de diction.

Barbey d’Aurevilly, Guy de Maupassant. Deux écrivains , deux Normandies. Pas seulement la Basse et la Haute, les anciennes régions enfin réunies mais deux paysages , deux portraits de ses habitants. Une Normandie de légendes, où le fantastique côtoie l’horreur absolue :  le roman Une histoire sans nom, une nouvelle des Diaboliques : La vengeance d’une femme pour Barbey.
Pour Maupassant le réalisme cru des paysans et le contraste avec la vie citadine : la nouvelle Au champs , le roman Bel ami

Simone Signoret, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Le parcours d’une femme et une actrice d’exception.

Pour suivre Les Meslanges

Le site de l’ensemble Les Meslanges
Linkedin Thomas van Essen

Prochain rendez -vous

13 juin, 11H30, (Festival) Abbaye de Saint-Michel en Thiérache. Magnificat, motets de Henry Dumont, Marc-Antoine Charpentier, Louis-Nicolas Clérambault, Nicolas de Grigny, Jean de Bournonville, Jean-François Lalouette, Jean-Jacques Beauvarlet-Charpentier

Discographie

  • François Couperin l’Alchimiste, Bertrand Cuiller, clavecin, Jean-Luc Hô, orgue, Harmonia Mundi, 2020
  • Jehan Titelouze, Les Messes retrouvées vol. 2 (2020), vol.1 (2019) Paraty
  • Pour une Cathédrale, Psalmus, 2013 Hostus

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