Culture

Le carnet de lecture d’Henri Demarquette, violoncelliste, Festival de Glanum

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 16 juillet
2021

A contre-courant de toute facilité de la tour d’ivoire, Henri Demarquette tranche, par son approche de musicien humaniste, par son jeu éclairant et aérien, par l’éclectisme de son répertoire, de Bach à Greif, Piazzola à la musique de films. Mais surtout par son enthousiasme bienveillant. Il est directeur artistique du Festival de Glanum (St Rémy de Provence) du 23 au 25 juillet, avant de le retrouver sur les routes de France.

Henri Demarquette joue un violoncelle de Goffredo Cappa de 1700

Les chemins de la fraternité.

Le titre du spectacle autour de Beethoven concocté avec Michel Dalberto, et Erik Orsenna, n’est pas seulement un magnifique témoignage du génie de Beethoven, mais pourrait être le résumé de la dynamique de musicien d’Henri Demarquette. Tant le violoncelliste aime jouer. Depuis près de 40 ans, ce boulimique de rencontres et de projets -né en 1970 – au terme ’carrière’ préfère ’vie musicale’ qu’il revendique comme « le reflet de ma vie intérieure. » Et ce bon vivant a de multiples réserves !

L’aiguillon de la générosité

Toujours fourmillant de projets (l’un des rubriques de son site), l’ancien enfant prodige – entré à 13 ans au Conservatoire supérieur de Paris, premier concert à 14 – aurait pu se contenter d’une carrière de virtuose, invité par les formations et les chefs les plus prestigieux. C’est mal connaitre son appétit de vivre et ses curiosités insatiables. Cette conception de la musique comme partage, de la technique comme moyen est nourrie auprès de ses maîtres, Philippe Muller, Maurice Gendron, Pierre Fournier, Paul Tortelier, ou Janos Starker dont il transmet, désormais comme professeur à l’École Normale de musique Cortot de Paris, ce qui compte le plus pour un musicien, la générosité.*

Une volonté de politesse

Ce qu’Henri dit de sa grande complice, la regrettée Brigitte Engerer avec laquelle il a joué Chopin et Saint Saëns ; « Sur scène, il n’y a pas une note qu’elle joue sans une volonté de politesse », correspond aussi à sa conception du jeu et de son rapport au public. Ne jamais céder à la facilité, toujours projeter de la vitalité et de l’intelligence.  De Bach à Piazzola, le violoncelliste refute ainsi la chape d’austérité et de spiritualité grandiloquente que l’on y plaque trop souvent à la musique savante. Sa discographie comme ses projets témoignent de cette priorité à l’humanisme. Sans esbrouffe ni trompette.

De l’association Musikalia à Vocello

La création de l’association Musikalia dans les années 2000 participait de cette compréhension que la culture musicale se joue d’abord à l’école. Elle proposait des ateliers pour découvrir les différents instruments et leurs histoire, écouter des contes musicaux, rencontrer des musiciens professionnels.
Sans hésiter il fait appel à ses complices pour jouer devant les enfants. « Leur réceptivité, leur émotion, leur enthousiasme, c’est le plus beau des cadeaux. » Las, les moyens n’ont pas suivi pour transformer cette magnifique intuition….

Né d’un désir liberté, le projet Vocello ( cd Decca) cherche à défricher de nouveaux territoires. Avec Catherine Simonpietri et l’ensemble vocal Sequenza 9.3, il  a l’ambition de créer un nouveau répertoire, un nouveau style concertant, par des commandes aux plus grands compositeurs actuels de pièces pour chœur et violoncelle soliste. Durant les concerts, ces œuvres nouvelles sont entourées de chefs d’œuvres de musique ancienne qui sonnent comme un écho à leur modernité. Ainsi Purcell, Tavener, Dowland , Ockeghem côtoient Eric Tanguy, Thierry Escaich, Philippe Hersant, Juste Janulyte.
« Le violoncelle, si souvent associé à la voix humaine trouve ainsi un écrin des plus harmonieux entouré des voix dont il parcourt l’étendue. insiste Henri Demarquette. Cellule génératrice de la musique, la voix échappe au moindre mécanisme et surtout à la moindre datation. La voix, c’est l’universalité et l’universalité c’est la liberté de toucher tout un chacun dans l’espace et dans le temps. Au-delà des époques et des traditions, le choix des œuvres conduit à l’élévation et à la médiation.» La première scande de cette association de timbres réussit son pari spirituel. Espérons que cette magnifique ambition trouve un autre souffle dans ces temps qui en ont besoin.

Au-delà du développement personnel, la dimension spirituelle

Pour l’interprète, l’enjeu reste aussi dans le rapport de la danse à la musique, et du lien de l’âme au corps dans leur impulsion réciproque. Sa réflexion autour de son enregistrement des Sonates pour violoncelle de Bach est éclairante : « Pour faire vivre ces danses, Bach donne un rôle immense à l’interprète malgré un cadre très structuré ; l’improvisation est nécessaire pour faire chanter la rigueur de l’écriture. Ce qui est important est prendre ce cycle à bras le corps, de se débarrasser de tout révérence. L’interprète doit prendre position sur chaque note ».

Ce bonheur d’interprète que Demarquette sait partager à ses auditeurs, influence aussi son mode de pensée, loin d’un subjectivisme effréné. « La musique la plus structurée qui soit peut-être aussi celle qui exige le plus de liberté. » C’est peut être cela la politesse du musicien classique, faire oublier l’intelligence raisonnée pour libérer les notes qui se chantent autant qu’elles se dansent.

Le carnet de lecture d’Henri Demarquette, violoncelliste

Julie Fuchs, Mademoiselle, Il faut Partir. La voix est centrale dans ma vie de musicien. Depuis le chant choral que j’entendais dans mon enfance au désir d’imiter les inflexions des chanteurs avec le violoncelle, elle est ma référence. Le timbre de Julie est reconnaissable immédiatement! Un velouté spécial, un élan particulier, un sourire sous jacent… une « sonorité » unique en fait!

Ibrahim Maalouf, 40 mélodies, Red&Black light. J’ai eu une période de fascination pour Miles Davis et l’avoir vu et entendu en concert a été marquant. Même si c’était plus vu qu’entendu! Aujourd’hui c’est Ibrahim qui porte la voix envoûtante de cet instrument et qui sait fédérer un public toujours plus nombreux par l’étendue de sa créativité  musicale. Il incarne le musicien actuel par excellence sans barrière ni étiquette, autant jazzman que symphoniste, autant rockeur que musicien du monde. Le type d’artiste dont rêvait déjà Yehudi Menuhin…

Vivaldi. La Notte, concerto pour flûte, RV 439 (track 4) JC Spinosi, ens.Matheus. Joie, vivacité, énergie, fantaisie, provocation, risque, générosité sont les mots qui me viennent en me souvenant de l’impression que me fit ce disque lorsqu’il est paru. C’est ce que j’ai toujours retrouvé chez Jean-Christophe et que j’admire tant. Sans parler de la virtuosité inouïe du flûtiste Sebastien Marcq. Ces artistes montrent à quel point la musique et vivante et un texte, tout sauf figé.

https://youtu.be/qnIB_BDPU_w?list=TLPQMTYwNzIwMjEp4okKD_zojg

Samson François, Chopin, 4ème Ballade. Le piano est le compagnon inévitable de la vie du violoncelliste. Il fait parfois peur par sa taille et sa puissance et j’aime l’idée d’avoir travaillé à m’en faire un ami, un allié, un partenaire. J’y ai été grandement aidé par les pianistes uniques avec qui j’ai ou j’ai eu la chance de travailler. Je me passionne pour cette alchimie de sons élaborée par un individu et Samson François apporte un éclairage unique dans ce domaine. On peut difficilement imaginer sonorité plus chantante, vibrante, voluptueuse. La sensibilité de l’artiste toujours à la limite de la rupture contribue à l´ émotion de chaque note vécue par S.François.

Brückner: Symphonie n8, adagio. Si la musique est art du temps, celui que propose Brückner est unique. Sa perception du temps est ce qui constitue en 1er lieu, pour moi, la dimension spirituelle de son œuvre. Accepter le temps brücknerien est une expérience intérieure dont la qualification appartient à chacun.
Je choisis ce mouvement pour le moment où la harpe rentre après quelques minutes, tout simplement…ou pas!

Beethoven: Fidelio, début acte 2, air de Florestan. J’ai été frappé par cet opéra. Tout d’abord, il y avait peu d’occasions de réaliser que Beethoven savait, aussi, si bien écrire pour la voix. J’ai eu le sentiment que la figure tutélaire de Mozart était très présente au début de l’œuvre et s’estompait progressivement pour laisser la place au Beethoven le plus personnel et audacieux; Probablement lié à la longue période sur laquelle s’étale sa composition. Je trouve tout de même que Beethoven aurait pu être celui qui aurait mis les récitatifs au rancard…!
Le sujet, surtout, en est passionnant. Bien loin des livrets de l’époque, il montre les préoccupations universelles de l’auteur. Liberté, idéologie, oppression, compassion, fraternité et bien sûr Amour.
Aujourd’hui, on pourrait même faire un sujet avec la question du genre…

Schubert: Trio op 100, 2nd mouvement. Trio Y-E Menuhin et M. Gendron.

Il y a une tendresse à évoquer Schubert après Beethoven. Si différents et si admiratifs l’un de l’autre. « Un ange.. » aurait dit Beethoven…
Là où Beethoven impose, Schubert invite. Tout le génie mélodique ainsi que sa mélancolie est dans cette phrase de violoncelle. J’attends avec toujours beaucoup d’intérêt l’interprétation des 2 premières mesures de la part du ou de la pianiste…je suis toujours surpris de constater à quel point ces quelques notes peuvent être différemment interprétées. J’en profite pour rendre hommage à mon professeur Maurice Gendron et faire entendre l’un des plus beaux phrasés de toute sa discographie.

Florencia di Consiglio B. O du film « Calamity Jane ». C’était une joie de découvrir la musique de Florencia di Consiglio à l’occasion du Prix Michel Legrand qu’elle a remporté haut la main. C’est si difficile de faire de la musique de film aujourd’hui. Ici tout y est, évocation, accompagnement dramatique, instrumentation originale, aisance stylistique. Même le film est bien, un petit bijou pour les 5-99 ans!

Nathalie Depadt-Renvoisé: Brigitte Engerer, La musique creuse le ciel.
Brigitte Engerer me manque profondément, l’amie et la musicienne. Je suis infiniment reconnaissant à Nathalie Depadt-Renvoisé d’avoir réalisé cette biographie. Le ton en est simple, juste, vrai et la personnalité de Brigitte se dévoile au fil des pages avec évidence. Merci…

Frank Conroy. Corps et âme. Un très joli livre sur l’apprentissage de la musique. Particulièrement bien documenté sur la musique elle-même, il peut être lu par tous.

Un restaurant…si besoin! L’Hôtel de Rochechouart (55 Blvd de Rochechouart, 75009 Paris) vient de réouvrir! Il faut avoir vu Paris de sa terrasse, un angle de vue très original sur la capitale et sur Montmartre en particulier. Et il ne faut pas manquer de passer par son restaurant dont le décor 1930 est respectueusement restauré, un exemple du genre. La cuisine de bistrot y est de haute qualité et je recommande la côte de veau qui est parfaite!

Pour suivre Henri Demarquette

Site Henri Demarquette

Site Youtube

Prochains rendez-vous

du 23 au 25 juillet, Festival de Glanum (Saint-Rémy-de-Provence), dans le cadre exceptionnel du site archéologique de la cité antique de Glanum, au cœur des Alpilles :

  • Vendredi 23 juillet : Amour et bel canto, Julie Fuchs accompagnée par l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Toulon dirigé par Samuel Jean, avec la participation du baryton franco-canadien Laurent Deleuil et du clarinettiste Florent Pujuila,
  • Samedi 24 juillet : Quelques mélodies…, Ibrahim Maalouf en duo avec son guitariste François Delporte et un chanteur invité,
  • Dimanche 25 juillet : From Purcell to Lennon,  Jean-Christophe Spinosi, à la tête de son ensemble Matheus, , et du chœur de chambre MELISME(S).

 

Discographie sélective :

  • Bach, Suites pour violoncelle seul, (collection du Festival d’Auvers sur Oise)
  • Beethoven, Sonates, piano &violoncelle, intégrale, avec Michel Dalberto en DVD (Armide)
  • Brahms, 3 sonates, avec Michel Dalberto (Warner Classics)
  • Chopin, piano & violoncelle, intégrale avec Brigitte Engerer (Intrada)
  • Greif, Par la Chute d’Adam (Universal Music France)
  • Haydn, Concertos, avec l’orchestre de chambre de Toulouse (Verany)
  • Invitation au voyage, œuvres de Fauré, Debussy, Massenet, Duparc, Ravel, Poulenc avec Brigitte Engerer (Warner Classics)
  • Saint-Saëns, avec Boris Berezovsky, Brigitte Engerer et l’Ensemble orchestral de Paris (Mirare)

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