Culture

Le lâcher prise de Françoise Pétrovitch fait passer de l’autre côté du miroir

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 30 avril 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Avec un bestiaire vivace et ambivalent, proche de l’imaginaire décalé d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Françoise Pétrovitch sait jouer de nos souvenirs enfouis et nos désirs d’enfance. L’œuvre de la nominée du 14ème Prix Florence et Daniel Guerlain (palmarès au Salon du dessin, 9-11 juin) à la fois directe et inquiétante revisite contes, fantasmes et pulsions pour mieux réinventer le monde.  Plusieurs rétrospectives annoncées comme la carte blanche au Château de Gruyères (Suisse), au Fond Helene et Edouard Leclerc à Landerneau et à la Bibliothèque Nationale de France donneront sa plénitude à cette œuvre touchante et inclassable.

Ne bouge pas poupée

Françoise Pétrovitch Ne bouge pas poupée créé au Centre International d’Art Verrier de Meisenthal

En 2007, c’est une poupée réalisée en verre au Centre International d’Art Verrier de Meisenthal (connu, entre-autre, pour ses boules de noël imaginées par des artistes), qui nous a fait découvrir pour la première fois le talent de Françoise Pétrovitch.  La poupée, intitulée Ne bouge pas poupée avait un corps potelé avec les bras ballants, des mains et des pieds représentés de façon très précise.
En revanche l’artiste avait laissé presque inexistant et sans expression les yeux, le nez, les oreilles et la bouche de son visage. Un petit animal tenant sur ses quatre pattes est greffé sur une des bras (une variante existe sur la jambe), comme une excroissance de son corps. L’œuvre, en verre soufflé, est lisse, transparente et comme gonflée d’air, rappelant des personnages ou animaux fabriqués à partir de ballons de baudruche. Quelques parties recouvertes d’argenture produisaient un effet de miroir. En utilisant le verre, matière en totale contradiction avec l’univers du jouet, l’artiste confronte le regardeur à un étrange paradoxe. Eloigné de l’univers de l’enfance, Ne bouge pas poupée évoquait « plutôt la peur de casser ou de perdre. » Elle fut – bien entendu – installée dans la salle d’armes de son exposition en 2011 au musée de la Chasse et de la Nature.
La poupée, thématique récurrente dans son travail, incarne une figure de la Femme dans une posture qui pourrait être féministe. Quand elle commente ses œuvres, Françoise Pétrovitch ne cherche pas à donner des réponses trop détaillées, préférant laisser volontairement la porte ouverte aux interprétations. C’est à chacun de reprendre le ‘témoin’ tel un coureur de relais.

Se mettre en mode réception pour dire ce qui arrive

Sculptures, peintures, ‘wall-drawings’, beaucoup de dessins, lavis, aquarelles … réalisés au pinceau direct sans esquisse préparatoire…. Quelque-soit le format – du plus petit au plus grand –  souvent en séries, l’exercice quotidien de la main lui permet de « se mettre en réception…pour dire ce qui lui arrive ». Elle y dévoile un monde ambigu souvent inquiétant, mais sans morbidité, où se mêlent dans des surfaces dégagées et aérées, animaux et êtres humains, personnages de l’enfance et de l’adolescence… Au final, ce qui l’intéresse vraiment sont les « gens en devenir ».

Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens,
qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ?
(Lewis Carroll)

Françoise Pétrovitch, Oiseau-gant, 2019. Habiter la villa, Villa Savoye, Poissy, 2020. Photo Hervé Plumet. Courtesy Semiose, Paris

Son parcours est plutôt atypique ; elle n’a pas fait les Beaux-Arts (tout en ayant dessiné depuis sa plus tendre enfance) mais l’Ecole Normale. La native de Chambéry en 1964 a vécu à la campagne en montagne en contact étroit avec les animaux :  Elle les considère comme « une figure de non-pouvoir » : « La nature, les animaux jouent un rôle important dans mon travail. Parmi mes motifs récurrents, on peut y voir en plus des enfants et des adolescents rêveurs qui lévitent dans la blancheur du papier, des créatures hybrides, mi-homme mi-lapin, des oiseaux morts vivants ou morts, des îles crépusculaires proches de l’imaginaire d’un Lewis Carroll.  Ils composent un théâtre, où dans une logique onirique, ils se fondent et se confondent. C’est une métaphore, à l’instar d’Alice. Tout est inverse, tout s’y passe à l’envers. L’espace, le renversement d’échelle, on est mal à l’aise, tout est trop grand ou trop petit. » commente l’artiste dont le monde ambigu, volontiers transgressif, se joue des frontières conventionnelles tout en voulant échapper à toute interprétation.

Ce qu’il y a de plus excitant, c’est ce qu’on ne connait pas encore (FP)

Celle qui vit et travaille désormais à Cachan garde délibérément un poste d’enseignante à l’École Estienne, appréciant « la fraicheur » des questionnements des étudiants par rapport à l’art : « J’ai fait normale sup’, donc c’était pour enseigner. Je venais d’un milieu assez modeste. Il fallait travailler… Je suis entrée à Normale à 19 ans et à 23 ans j’y enseignais. Il y a une forme d’équilibre et de scission entre mon travail artistique et celui de prof qui me plait assez bien. » confie-t-elle à Singular’s d’une voix posée et concentrée avec le rire discret d’une personnalité timide se jouant du silence.

Françoise Pétrovitch, Sans titre, 2019, Huile

Du domaine de l’intériorité et de l’universalité

Celle qui a beaucoup appris en regardant la peinture dans les livres, aime revisiter les classiques de l’histoire de l’art avec des sujets qui se développent dans un balancement entre passé et présent : « Le double, le dédoublement, l’ombre, la féminité, et aussi l’idée de la figure anime mon travail.  Mes œuvres relèvent du domaine de l’intériorité et de l’universalité tout à la fois. Mes sculptures, huiles et lavis parlent aussi d’intimité et de mémoire, d’identité et de fragilité. Les portraits aux regards baissés, souvent à la marge, des individus qui ne sont pas des figures de pouvoir.  C’est l’attitude qui m’intéresse toujours et les portraits ont une grande part onirique. Ce sont souvent des figures qui représentent des corps vulnérables, il y a plutôt des figures qui sont très fragiles. J’ai l’impression aussi qu’il y a une capacité de résister, que ce sont des figures de résistance. Parfois des figures secondaires, comme des seconds rôles, ce ne sont jamais des figures de puissance et d’autorité. Donc beaucoup plus de femmes représentées, de jeunes gens, de gens en fragilité, des êtres en devenir.  Je dessine souvent des figures isolées, sans décors, décontextualisées ».

Regarder la peinture est un espace d’émotion et de pensée (FP)

Françoise Pétrovitch, Garçon au squelette, 2013

Même poussée dans ses retranchements, Françoise Pétrovitch peine à livrer quelques références. « Il y aurait tant à dire », reconnait l’artiste qui aime presque toute la peinture ancienne, des flamands à la peinture des XVII et XVIIIème siècles. Elle cite aussi un dessin d’enfants de Fernand Khnopff (1858-1921) qui l’a marqué. Elle n’en dit guère plus mais on pressent un souffle de mélancolie dans cet artiste qui aimait vivre isolé, loin du brouhaha extérieur et a su ainsi saisir des êtres comme étrangers au monde. Cette dynamique nourrit sa collaboration avec le chorégraphe et directeur des Ballets du Nord, Sylvain Groud pour ‘Adolescent’ montrant des êtres incertains et mouvants, cruels et tendres. Tous les deux ont su décortiquer et capter ce qui, « dans l’adolescence, est en puissance folle, qui gronde, noyée dans la demi-conscience et les certitudes chancelantes ».

Tenir, une allégorie de détermination, solidarité et résistance

Françoise Pétrovitch Saint Sébastien Courtesy Semiose, Paris

« Le premier Saint Sebastien que j’ai réalisé était à l’occasion de mon exposition au Louvre Lens en 2018 (où elle fut la première artiste contemporaine à bénéficier d’une exposition monographique). J’avais envie de travailler à partir du Saint Sebastien du Pérugin (1450-1523) exposé à ce moment-là dans La Galerie du temps ». En parallèle du splendide panorama exposé au Pavillon de verre, composé d’une vingtaine de dessins nés de l’émotion provoquée par les œuvres de la Galerie du temps, Françoise Pétrovitch a installé dans le parc la première œuvre d’art pérenne au titre qui sonne comme un défi, Tenir. Elle y rend hommage à la force silencieuse, souvent solitaire, des personnes ayant lutté ou luttant encore contre la misère. Il s’agit d’une grande sculpture en bronze, de deux mètres de hauteur sur un socle qui représente « une jeune femme fragile serrant dans ses bras une figure plus petite et renversée, mi-homme, mi-lapin. Son attitude évoque la détermination, la solidarité et la résistance. Par ce motif allégorique, est révélée la beauté de ceux qui tiennent bon, de ceux qui tiennent le coup ou tiennent debout. »

Françoise Pétrovitch, Passer à travers, 2019, galerie des enfants, Centre Pompidou. Photo Hervé Veronese

Des oeuvres immersives de 7 à 77 ans

 Depuis quelques années, Françoise Pétrovitch réalise des gigantesques wall drawings, et de très grands ensembles, comme, entre-autres, pour la Galerie des enfants au Centre Pompidou. En 2019-2020, elle y a montré en volume les personnages familiers de son univers dans des formes inédites, en trois dimensions qui invitaient le public à déambuler dans sa composition. Un monde végétal, animal et humain surdimensionné dominait l’espace avec des formes colorées : champignon de trois mètres de haut, ouistiti riquiqui, gant géant, têtes de faon ou de bonhomme de neige disproportionnées créaient un univers magique interactif. Françoise Pétrovitch questionnait le genre du portrait – individuel ou familial – avec un large éventail de drôlerie, de grotesque et de fantaisie.

Françoise Pétrovitch, Perruche, 2019, Habiter la villa, Villa Savoye, Poissy, 2020. Photo Hervé Plumet. Courtesy Semiose, Paris

Un imaginaire invasif et familier

En 2020-2021 la carte blanche de la villa Savoye « Habiter la villa » constitue une incroyable opportunité de créer un dialogue fécond avec l’architecture et les recherches chromatiques de Le Corbusier. Elle y prolonge subtilement le geste de l’architecte tout en se mettant à l’écoute d’Eugénie Savoye, commanditaire de la villa en 1928. Grandes peintures et sculptures parfaitement distribuées dans les espaces intimes de la villa, l’artiste distille ses présences étranges, son monde familier composé de fleurs, d’adolescents, animaux…pour repeupler la villa-musée. Réussite de cet imaginaire invasif, les œuvres donnent l’impression qu’elles ont toujours vécu dans la villa Savoye.

S’immerger dans le flou créatif de l’inconscient

Françoise Pétrovitch, Les photos de vacances des autres n’intéressent personne, 2007

Comme dans l’imaginaire de Lewis Carroll, les œuvres de Françoise Pétrovitch cultivent l’incertain, l’ambigu, le paradoxe jusqu’à la contradiction et l’absurde. La familiarité des figures évoque des troubles fragiles ou blessures secrètes, leur simplicité permet à chacun de s’en imprégner.  Les lapins omniprésents rappellent celui si central des aventures d’Alice au pays des merveilles qui courre avec sa montre (figure de Cronos – temps et avenir – qui dévore les petits et grands) laissant furtivement entrevoir des destinées immatures. La force du monde graphique de Françoise est de nous aspirer la tête la première, puis le corps tout entier dans le flou créatif de l’inconscient, de se jouer des normes et des interdits du Ça psychanalytique.  Les futures expositions la carte blanche au Château de Gruyères (cet été en Suisse), au Fond Helene et Edouard Leclerc à Landerneau et à la Bibliothèque Nationale de France seront trois merveilleuses opportunités pour un lâcher prise des certitudes, pour passer sans crier gare, doucement de l’autre côté du miroir.

Pour suivre Françoise Pétrovitch

Son site officiel
Sa galerie en France : Semiose 44, rue Quincampoix 75 004 Paris

Prochains rendez-vous :

La 14ème version Prix de dessin contemporain de la Fondation d’art contemporain Daniel & Florence Guerlain
88, boulevard Malesherbes, 75008 Paris – fdg2@wanadoo.fr

En 2007, Florence et Daniel Guerlain décident de se recentrer sur leur passion du dessin et créent le Prix de dessin contemporain. Destiné aux artistes utilisant le dessin comme principal vecteur de création, il soutient trois artistes par an. Depuis 2010, la remise du Prix se fait au sein du Salon du dessin (du 9 au 12 juin 2021), dédié au dessin ancien et moderne, permet de nourrir de nombreuses réflexions sur la présentation et la conservation des œuvres sur papier. Le lauréat reçoit une dotation de 15 000 € et les deux autres artistes sélectionnés 5000 € chacun. Par ailleurs, une œuvre du lauréat est offerte par la Fondation au cabinet d’art graphique du Musée national d’art moderne-Centre Pompidou.
Depuis sa création, le Prix a récompensé Silvia Bächli, Sandra Vásquez de la Horra, Catharina Van Eetvelde, Marcel Van Eeden, Jorinde Voigt, Susan Hefuna, Tomasz Kowalski, Jockum Nordström, Cameron Jamie, Ciprian Muresan, Mamma Andersson, Claire Morgan et Juan Uslé.

Les trois artistes sélectionnés du 14ème prix 2021 sont : Martin Dammann, Erik van Lieshout et Françoise Pétrovitch.  « Après un 13e Prix ayant valorisé l’abstraction, nous avions envie de revenir à la figuration. Chacun de ces trois artistes témoigne d’un trait affirmé, parfois même sculptural, et relit le passé, tout en s’inscrivant fortement dans le monde actuel. Ils travaillent beaucoup les mises en scène et la présence de l’humain, d’une vision romantique à une conception plus acide, représentative de notre époque… » précisent les Guerlain.

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