Culture

Les écosystèmes de Sarah Sze modélisent la complexité du réel.

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 16 mars 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Dans un caléidoscope d’objets et d’images, physiques ou numériques, de lumières et de sons, Sarah Sze crée des écosystèmes immersifs, qui interpellent nos sens comme leur environnement. Deux de ses expériences hypnotiques sont à vivre à l’aéroport de La Guardia à New-York et De Nuit en Jour à la Fondation Cartier à Paris jusqu’au 25 avril 2021.

Augmenter nos capacités perceptives

Sarah Sze Images in Debris Photo Mike Barnett

Depuis la fin des années 1990, Sarah Sze utilise une grande variété de médiums pour explorer les hybridations de l’information et de la technologie, interroger sur les notions d’entropie, de temporalité et de précarité tant du réel que celle de la nature.

Ses installations sculpturales mettent en scène des écosystèmes expansifs avec de multiples techniques, des objets glanés du quotidien (plantes, outils, Q-tips, punaises, bougies d’anniversaire, comprimés d’aspirine…) et des images collectées dans les magasins discount et les quincailleries.  Ils éclairent « la fragilité de la vie, une réflexion sur le temps et la mémoire, une présence physique qui joue avec les échelles et interroge la façon dont nous nous mesurons à la nature.  J’essaie,  explique-t-elle qu’une foule d’objets inanimés aient l’air vivants et créent un écosystème évolutif, qui rappelle combien la vie est précieuse ».

Sarah Sze Plein Air (Times Zero) 2020 (Detail)

Rien n’est anodin

Dans ses constructions très évasives, l’artiste sino-américaine transcende la matérialité des objets et des images qu’elle suspend littéralement dans un équilibre fragile, assurés par de fins échafaudages constitués de morceaux de bois, d’échelles, de tubes en plastique où peut passer de l’eau… « Rien n’est anodin pour moi, un verre d’eau peut être spectaculaire. On a tous une forme de fadeur des sens. confiait-elle récemment. J’essaie de monter le volume, d’augmenter nos capacités perceptives comme quand on voyage et que nos sens sont en éveil, pour donner à voir ce qui nous entoure. »  Au début de taille moyenne, aujourd’hui à grande échelle, ses œuvres paraissent perpétuellement à l’aube d’une métamorphose.

La sculpture déborde de son champ

Il est impossible de réduire en une seule image et un seul regard les éléments inanimés ou connectés, assemblés dans de telles profusion et subtile superposition de matériaux. Ses mondes invitent au déplacement afin de mieux en découvrir les multiples angles et contrastes visuels et physiques : plan et volume, immobilité et mouvement, organisation et chaos.  Elle joue des phénomènes oppositions/attraction, infiniment petit/infiniment grand, lumière/ombre, créant une sensation de tension magnétique hors de tout cadre. « La sculpture déborde de son champ dans le monde d’une manière très complexe qui n’est pas lié à son cadre. En peinture, le monde se déverse dans le cadre et parfois, nous confondons ce cadre avec le monde. » commente l’artiste.

Interroger la valeur des objets qui nous entourent

Sarah Sze, Time Keeper, 2016, Rose Photo Mike Barnett

Cette extraordinaire cheffe d’orchestre mettant en symphonies ses pléiades de matières est née en 1969 à Boston,  vit et travaille aujourd’hui à New York. Dispersées sous forme de constellations exponentielles dans l’espace, ces sculptures tentaculaires sont le fruit d’improvisations autour de la physique et de la science d’une miniaturiste qui tient toujours compte du lieu d’exposition au sens propre. Sa formation d’architecte lui permet de modéliser en installations la prolifération d’informations et de surabondances d’objets et d’éléments disparates. Sarah Sze  « pousse à se poser des questions, se perdre, faire des découvertes, prendre des décisions sur ce qui est important ou pas, comme dans la nature. » Avec une conséquence, la relativisation de la valeur, le sens et la finalité que nous accordons aux objets et aux images, brouillant les sens et les usages.

Sarah Sze. Centrifuge, 2017 (Haus Der Kunst 2017)

Activer un sentiment de précarité/vulnérabilité

L’œuvre de Sarah Sze provoque aussi à la tension entre émerveillement et anxiété engendrée par la profusion d’informations et d’objets dans la vie contemporaine. Le sentiment de précarité/vulnérabilité est un thème persistant qu’elle développe dans son laboratoire où des processus inconnus d’observation, d’exploration ou de mesure sont en cours. N’ayant pas peur de désorienter de plus en plus le regardeur au fur et à mesure de ses découvertes ; « J’aime cette idée d’estomper une pièce dans le monde pour qu’il vous suive dans l’œuvre, que vous y reconnaissiez des choses intimes, et qu’ensuite cette œuvre vous permette de poser sur le monde un regard neuf. ».

Modéliser la complexité      

Nous avions eu la chance d’envisager avec elle une version de ‘Triple Point (Pendulum)’ pour les espaces du Centro Cultural do Brasil de Rio de Janeiro dans les années 2014/15. Cette œuvre emprunte son titre au terme « le point triple de l’eau » en référence à la phase température-pression où peuvent coexister ses trois formes  liquidesolide et gaz. Il s’agit d’une sculpture dans un état de flux où de nombreuses formes coexistent à la fois. Le balancier d’un pendule oscillant creusant un vide définit les limites de l’œuvre. La pièce agit comme une sorte de mécanisme, où le mouvement du pendule détermine la structure et le placement des objets. Il crée une qualité hypnotique qui attire le spectateur. Mais en même temps, le mouvement menace constamment l’œuvre, créant un sentiment accru d’anxiété et de fragilité. L’expérience de l’œuvre vous place dans deux états.  D’un côté vous êtes hypnotisé et menacé d’un autre.

Sarah Sze, Quartet (Mondrian suite), 2019 (detail) Courtesy Gagosian

Un retour à la peinture

Ces dernières années, elle est revenue à la peinture – le médium auquel elle s’était initialement formée – produisant des œuvres qui se marient avec ses processus d’accumulation sculpturale. Ces peintures dans ses collages fourmillent de détails avec une texture très forte. Dans certains d’entre eux, des morceaux de photographies sont déchirés aboutissant à des tableaux abstraits qui évoquent la pixellisation. Sarah Sze applique des couches de peinture au-dessus et au-dessous de ces géométries de papier dentelé, les tissant au sein de chaque composition dans des arcs de grande envergure formant des lignes ondoyantes et des dégradés chatoyants. Dans d’autres, les textures sont de purs trompe-l’œil, réalisés uniquement par collage photographique.

Comment parler de temps dans un aéroport ?

Le ciel —est ce que je ne peux pas atteindre !
La pomme dans l’arbre—
Pourvu qu’elle pende —vraiment— sans espoir—
Voilà ce qu’est —le ciel —pour moi ! 

Emily Dickinson (traduction Charlotte Melançon)

Sarah Sze, Shorter than the Day, 2020 Photo Nicholas Knight, LaGuardia Gateway

Si l’œuvre de Sarah Sze peut donner une impression de fragilité, sa dernière installation Shorter than the Day à l’aéroport de La Guardia à New-York récemment inaugurée au terminal B (en même temps que d’autres œuvres des artistes Jeppe Hein, Sabine Hornig et Laura Owens) en prend le contre-pied. L’installation sphérique monumentale dont la structure est en aluminium et acier flotte au-dessus de la tête des voyageurs;  elle est visible depuis le niveau Départs et s’étend un étage plus bas, jusqu’au niveau Arrivée. Inspirée du poème d’Emily Dickinson (1830-1886) : “on a passé le soleil couchant, ou plutôt il nous a dépassé », l’oeuvre évoque le passage du temps à travers une de ses extraordinaires constellations-mirages constituées de centaines de photographies. Chacune d’entre elles montre un instantané du ciel au-dessus de New York au cours d’une journée entrainant les regardeurs du jaune de l’aube aux différents bleus de la lumière du jour jusqu’à l’orange du coucher de soleil pour terminer de montrer le violet des douze coups de minuit. Ce globe invite le public à se déplacer afin d’en apprécier toutes ces facettes. Il tranche paradoxalement avec le capharnaüm de l’aéroport en vous invitant à baisser votre rythme et méditer sur l’éphémère.

Qui n’aura trouvé le ciel ici-bas
Le manquera là-haut
Les anges louent la maison d’à côté
Partout où nous allons

Capter la Zone Critique de la planète

Le grand anthropologue et philosophe Bruno Latour (1947-) visitant l’exposition De nuit en jour à la Fondation Cartier n’a pu s’empêcher de crier son admiration : « J’assistais à la naissance, non pas de Vénus sortie des eaux, mais de Gaïa sortie du néant. Ce multiple scintillement de mondes insérés dans des mondes ne pouvait avoir pour titre, à mes yeux, que celui de « Zone Critique ». Les scientifiques appellent de ce nom la fine couche de vie qui donne à la planète Terre sa couleur, son animation et sa complexité, par contraste avec le globe tel que nous sommes habitués à le considérer depuis l’espace ».

Sarah Sze Twice Twilight, 2020, exposition De nuit en jour, Fondation Cartier © Sarah Sze Photo © Luc Boegly

L’artiste n’aime pas trop parler de globe. Pour elle, le monde est une construction. C’est l’œil du visiteur qui de loin, avec une perspective déterminée, pourra créer une/son image de globe. Mais cette stupéfiante œuvre immersive, cette ‘œuvre vie’ pourrait tout autant être un nid où l’artiste a apportés ses tourbillons d’images, ses time-laps du ciel, toutes ces images de référence pour nous parler de la fluidité du temps. En se rapprochant de l’œuvre dans laquelle vous pouvez entrer ou la contourner, pris entre la composition sculpturale centrale et les projections sur les grandes fenêtres de la fondation, il n’y a plus de globe mais juste l’observation d’un gigantesque écosystème. L’artiste pense cette œuvre comme « anti-monumentale ». Elle parle de sa fragilité la comparant à celle de la vie. Tous ces objets réunis sont là pour essayer de vous faire mieux comprendre notre microcosme.

L’importance des idées impossible

Dans un monde aplati par les écrans, Sarah Sze utilise ses « objets animés » pour mieux capter et comprendre le monde. Cette artiste sur orbite souligne l’importance des idées impossibles, où se marie la dimension ‘physique’ presque charnelle de ses œuvres. Elle redonne l’accès au 3D même si elle ne tourne pas le dos au digital comme en témoigne – covid oblige-  Night Vision 20/20, sa première œuvre en réalité augmentée en téléchargement sur Apple Store et Google Play….

Ce pis-aller ne peut faire oublier que ses installations offrent une incroyable respiration, un oxygène créatif qui fera tourner la tête des futurs visiteurs de l’exposition De Nuit en Jour à la fondation Cartier. S’y précipiter dès la réouverture !

Pour suivre Sarah Sze 

Le site de Sara Sze 

Ses galeries

A voirjusqu’au 25 avril, exposition De Nuit en Jour, Fondation Cartier : L’installation immersive est composée de deux sculptures qui réunissent des objets du quotidien et des images en mouvement qui interagissent avec la transparence du bâtiment de la Fondation. « J’envisage l’ensemble du bâtiment (de la Fondation Cartier) comme une boîte lumineuse dans laquelle tourbillonnent des reflets et des images. Deux sculptures, l’une ayant la forme d’un planétarium et l’autre celle d’un pendule, projetteront des images en mouvement à 360 degrés sur les murs transparents des espaces d’exposition, créant chez le visiteur une confusion entre intérieur et extérieur. » commente l’artiste.

Son oeuvre en réalité augmentée, Night Vision sous forme d’application (Apple Store et Google Play) Développé par l’agence digitale Cher Ami, cette promenade onirique dans l’univers immersif de Sarah Sze avec une création sonore entraîne le visiteur dans une rêverie nocturne dont les éléments visuels, issus des vidéos des installations Twice Twilight et Tracing Fallen Sky, transforment le paysage réel dans lequel se trouve l’utilisateur, via l’écran de son smartphone

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