Culture

Partage d’un mélomane : Einojuhani Rautavaara allume une flamme durable

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 2 juin 2020 

C’est un geste simple, banal, on le souhaiterait quotidien mais ce n’est pas toujours possible : prendre un CD et passer un moment exclusif avec lui pour le retrouver ou pour se retrouver. Et là, la magie opère, connue et voulue comme telle mais aussi réinventée. Ce soir, c’est l’œuvre du finandais Einojuhani Rautavaara que notre mélomane veut réentendre.

Une amitié particulière peut nous attacher à un CD, profondément, durablement aussi. Parmi des centaines d’autres, rangés méthodiquement ou non sur des étagères comme des livres dans une bibliothèque, un boitier se distingue parfois par la certitude de l’émotion qu’il recèle bien plus que par la couleur de sa tranche ou son titre d’ailleurs difficilement lisible dans cette taille de police. On parcourt des yeux un grand nombre de possibilités, de couleurs, de climats, puis le regard s’arrête et tout en soi aspire à retrouver une œuvre en sororité avec notre vie, dont on se souvient de l’acquisition avant son appropriation par l’âme.

Les liens finlandais

Avoir découvert Einojuhani Rautavaara (1928-2016) peut être le fruit d’un pur hasard, ce fut le cas de cette rencontre au dernier moment, juste avant de repartir de la Fnac en se disant que ce serait mieux avec un CD, pour la soirée. Avant de s’immerger, il y eut l’attente calme et curieuse en même temps l’après-midi durant, l’objet resta dans la poche avec un nom particulièrement compliqué à prononcer.
Bien sûr on connaît ses compatriotes ; Jean Sibelius (1865 – 1957), Einar Englund (1916 – 1999) quitte à avoir cru au début qu’il était Suédois parce que né en Suède, et l’on sait que le chef Leif Segerstam (né en 1944) a poursuivi la lignée. Et puis on connaît peut-être aussi un peu la Finlande qui décline à l’infini dans nos envies de voyages des nuances de blanc, des teintes de froid, des austérités à méditer.

« Ange de lumière », une symphonie qui regorge d’immensité.

Mais voilà, on est tombé sur Rautavaara et, le soir venu des cordes pleines de douceur nous enlèvent et nous ravissent, dans les deux sens du mot.  Le compositeur finlandais nous offre une émotion intense que l’on ne s’attendait pas à accueillir et qui prend une place intérieure, investit nos sensations, y allume une flamme durable. Car immédiatement l’« Ange de lumière » insinue profondément son expression et devient une inclination que l’on recherchera ensuite, une œuvre qui nous fera jubiler à chaque revoir, à chaque rencontre, à chaque écoute.

Enchantement instantané, cette 7ème symphonie nous drosse dès la première écoute dans un jusant d’imaginaire débridé, elle est impressionnante d’entraînants vertiges. Et lorsque commence le troisième mouvement « Comme un rêve », l’orchestre nous ouvre un escalier ample que l’on emprunte comme inquiet mais envoûté, ses cordes nous retiendraient si des marches de demi-ton en demi ton ne nous aspiraient pas vers des profondeurs contemplatives que l’on n’imaginait pas si hautes. On oserait presque parler d’ivresse.

Partout des anges

Musicien d’un répertoire long comme sa longue vie, dense comme l’âpreté de sa contrée, Rautavaara est l’inventeur sans mysticisme exagéré d’un lyrisme invoquant sans cesse les cieux, les anges, les jardins, les oiseaux. Il partage avec nous des utopies rayonnantes dans une langue que l’on comprend avec la certitude qu’une origine rêvée nous lie à elle, il prononce un discours touchant dont on ne se sépare plus parce qu’il nous a instruits.

Dégagée des influences de Sibélius

Ce compositeur prolifique qui fut remarqué par Sibelius est libre malgré ces influences qui lui ont été prêtées mais dont il ne se sentait pas débiteur. Il peuple généreusement nos écoutes d’anges jusqu’à l’infini comme cet Ange de lumière donc, l’Ange du crépuscule également, mais il fait aussi appel aux Licornes, aux paysages, au paradis et à l’automne, à la nature. Au point de confier à des chants d’oiseaux la partition centrale d’un magnifique concerto dont le nom même, « Cantus Arcticus, un concerto pour oiseaux et orchestre », inscrit la couleur dans l’ineffable. Les vents et les cordes y sont autant de branches sur lesquelles une multitude de volatiles buissonniers et affranchis nous murmurent leur poème, verbalisent pour nous l’harmonie de la nature avec nos sens. Un peu comme si on voyait ce que l’on entend.

Et puis ailleurs, mais toujours dans ces cieux peuplés de douces et amicales chimères, un « Adagio Céleste », dont le nom dit tout, nous invite à percer quelques poèmes de Lassi Nummi dont Rautavaara disait qu’il les aimait pour l’harmonie de leurs mots. « Puis la nuit où tu veux m’aimer au milieu de la nuit, réveille-moi. (…) Viens comme une chute de neige, lie-nous au monde ».

Oui, c’est exactement cela, être « lié au monde » c’est-à-dire à tout ce qui est plus grand que nous.

Références discographiques d’Einojuhani Rautavaara

  • Symphony No. 7 – Angel of Light / Annunciations for Organ, Brass & Winds, Leif Segerstam (Conductor), Helsinki Phil (Orchestra) – Label : Ondine
  • Œuvres pour Violoncelle et Piano, Tanja Tetzlaff, Gunilla Süssmann (Interprètes) – Label :  Ondine
  • Cantus Arcticus, Concerto pour piano n°1, Symphonie n°3, Laura Mikkola (Piano) Royal Scottish National Orchestra (Hannu Lintu, Director). Label : Naxos

A lire 

  • Lassi Nummi (1928-2012), tout à fait contemporain de Rautavaara, est surnommé le « poète de la lumière » en Finlande.
    Il est notamment l’auteur de « Elämän puutarha, le Jardin de la vie » que l’on peut lire grâce aux Editions Paradigme.

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