Culture

Sélection jazz d’avril 2021 : Thomas Enhco et Vassilena Serafimova, Dimitri Naïditch et Joey Alexander

Auteur : Ezéchiel Le Guay
Article publié le 9 avril 2021

[Découvrir le jazz d’aujourd’hui] Comme leurs prestigieux confrères (Jacques Loussier, Keith Jarrett) les musiciens de jazz puisent avec gourmandise dans le patrimoine musical. Thomas Enhco et Vassilena Serafimova se ressourcent avec Bach, Dimitri Naïditch avec Mozart, et le prodige Joey Alexander flirte avec le rock. Quand le confinement limite leurs concerts, les jazzmen repoussent les frontières du genre.

Thomas Enhco et Vassilena Serafimova, Bach Mirror, Sony Classical

La musique de J.S Bach (1685-1750) « est d’une perfection si absolue qu’elle transcende les formes et les instruments pour lesquels elle a été conçue » revendiquent dans le livret de leur dernier album Bach Mirror, le pianiste Thomas Enhco (1988) et la percussionniste Vassilena Serafimova (1985). Ils ajoutent que « la musique, même la plus aboutie, apparaît comme une matière malléable et transformable à l’infini », bien décidés, à la revisiter avec des instruments préparés;  les marteaux du piano pour Enhco et les baguettes du marimba pour Serafimova. Avec un enthousiasme communicatif, le duo bouscule sans complexe l’architecture de certaines œuvres du maître allemand. Le résultat donne un formidable mélange entre le caractère divin et transcendant conféré à Bach et la fantaisie et l’imagination du jazz.

Avec cette nouvelle étape, cette collaboration fructueuse de douze ans nous livre des pièces plus ou moins éloignées ou inspirées de l’œuvre originale  comme en témoigne le titre Avalanche. Compositeur et arrangeur Thomas Enhco (Grand Prix Sacem du jazz 2020) s’est appuyé sur le 2ème Prélude du Premier Livre du Clavier Tempéré « réécrit à 7 temps (au lieu de 8) auquel il a ajouté des solos de marimba et de piano, ainsi qu’une fin sur des rythmes latins à partir des harmonies de Bach » (Livret). Le piano épouse la mélodie en y ajoutant une ligne de basse pour donner de la profondeur et du rythme. Enhco se lance ensuite dans un superbe solo plein de lyrisme et de virtuosité. Il laisse ensuite la main au marimba, plus rythmique, qui vient redonner au morceau un second souffle. C’est tout simplement génial, on ne s’en lasse pas.

Autre piste explorée : la transcription, c’est-à-dire l’adaptation pour le piano et le marimba. Dans l’Allegro Assai de la Sonate pour Violon et Clavecin, BWV 1015 par exemple, les deux musiciens jouent le thème tel qu’il est écrit, sans rien à ajouter. C’est à la suite de cette exposition de facture classique qu’ils s’accordent des libertés en ajoutant des notes sur les accords de Bach et en improvisant (3:22). C’est génial.

Dimitri Naïditch Trio,  Ah ! vous dirais-je…Mozart, Warner

Heureusement pour lui, Dimitri Naïditch n’a jamais eu à choisir entre la musique classique et le jazz. Toute sa vie, il a flâné entre ces deux mondes. Il est l’un des seuls à avoir durablement adopté cette ligne artistique. Les grands maîtres du classique sont pour lui une source inépuisable de beauté et d’inspiration. Au sujet de Mozart, « il y a tout dans sa musique : une grâce naturelle, l’élégance d’une fleur, la tendresse des premiers rayons du soleil de printemps » (livret). D’un autre côté, le jazz lui apporte une fraîcheur et un élan rythmique incomparable. Il aime revisiter les classiques pour leur donner des couleurs nouvelles, teintées de jazz. En improvisant sur eux, sa volonté de décloisonner les mondes et de dérigidifier la musique classique s’affirme. « Mais non, ce n’est pas un sacrilège ! Je suis convaincu que tout est possible si, l’origine de toute action il y a Amour et Respect ! ».

S’inscrivant dans cette démarche, l’album Bach Up en 2019 (encore un amoureux de Bach !) initie sa série New Time Classics. Cette dernière propose « une nouvelle façon d’interpréter de grandes œuvres du répertoire, qui laisse aux interprètes une part bien plus importante de créativité ».

En mars dernier, le deuxième opus de la série se consacre à Mozart Ah ! Vous dirai-je… Mozart. Il y interprète fidèlement la sublime Fantaisie en ré mineur, K. 397 sans toucher à la partition. Ce titulaire de quatre Premiers Prix du Conservatoire de Kiev le fait avec brio, c’est sublime.

Dans la piste suivante, Jazz-fantaisie, il reprend le thème et s’amuse. « Cette notion d’amusement, est souvent présente dans les œuvres de Mozart qui, en grand enfant qu’il est, aime jouer, dans tous les sens du terme !!! » Avec Arthur Alard (batterie) et Gilles Naturel (contrebasse), il insuffle un rythme incroyable en accentuant certaines notes, en jouant sur les contrastes et en accélérant au bon moment. Les deux versions finissent par se répondre. Elles ne sont pas en concurrence, elles existent l’une pour l’autre.

Le prodige Joey Alexander sort SALT, le 1er titre de son 6ème album

Déjà nommé trois fois aux Grammy Awards, Joey Alexander (lire Singulars) sort bientôt son sixième album, SALT. Autrement dit, l’âge ne freine pas sa maturité. Son jeu, son style et son aisance nous font penser à un musicien expérimenté. Pourtant, il n’a que 17 ans !

De l’album annoncé,  seul le titre éponyme SALT est disponible; sa sonorité rock le sort déjà du champ purement jazz. On y entend une guitare électrique qui introduit le morceau, bientôt suivie par Joey Alexander au piano électrique Fender et de Jaleel Shaw au saxophone. Cette plage stimulante interroge sans contexte les frontières du jazz, et montre que Joey Alexander introduit un nouveau style dans sa déjà pertinente discographie. A suivre.

Pour suivre la route des Festivals

Thomas Enhco et Vassilena Serafimova

  • 26 juin 2021, Festival Musiq’3 à Bruxelles,
  • 22 juillet 2021, Festival de piano de Biarritz

Dimitri Naïditch 

Joey Alexander

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