Dans l’œil d’Andy Summers

L’iconique guitariste de Police est aussi un virtuose du Leica. Sa première grande rétrospective, en photos, est accrochée à Montpellier jusqu’au 14 avril 2019 en exclusivité mondiale. Car, le saviez-vous ? Andy Summers a grandi avec les films de Godard, de Truffaut, de Fellini et de Bergman. Rencontre avec un oeil neuf en musique, comme il se doit.

Dans l’œil d’Andy Summers

Andy Summers lors du happening au Corum de Montpellier, le 7 février 2019. Le guitariste improvise seul sur les photos de l’exposition. Ici l’un des plus beaux mouvements de la soirée. Photo © Christian Goutorbe

Sur l’écran géant du Corum de Montpellier le visage d’une jolie jeune femme apparaît en tout petit format, presque une étoile dans la nuit noire. Petit à petit, le zoom fait s’agrandir ce sourire. Sur scène un type d’âge mûr en chemise bariolée accompagne magistralement, en solo, le mouvement à la guitare électrique Télécaster. Le morceau d’anthologie, totalement improvisé, dure cinquante secondes, tout juste le temps pour la jeune femme brune de dévorer de ses lèvres tout l’espace scénique. L’homme à la guitare s’appelle Andy Summers, virtuose et Rockstar absolu du groupe Police (1977-84 puis 2007-2008). En 2015, à l’unanimité des rock-critics, il a intégré le top-ten des meilleurs guitaristes rythmiques de tous les temps derrière Jimmy Hendricks et Jimmy Page. La photo de la jolie brune de l’écran géant est aussi sortie des mains et du coup d’oeil d’Andy Summers guitar-heroe et photographe. « Ce n’est pas une rock star qui fait des photos. Non. C’est un type passionné très cultivé et même, je dirais, référencé. Il a grandi avec les films de Godard, de Truffaut, de Fellini, de Bergman » raconte Gilles Mora commissaire de l’exposition.

Dans l’œil d’Andy Summers

Andy Summers devant l’une des plus belles images de son exposition. Prise à Monserrat (Antilles) en décembre 1982. Photo © Christian Goutorbe

L’épopée abrasive de Police

« Une certaine étrangeté », c’est son titre, rassemble, au pavillon populaire de Montpellier, quatre cents images d’Andy Summers « déclenchées » entre 1979 et 2018. Incluant la mythique mais humainement abrasive épopée mondiale du groupe Police. Ainsi donc, dans l’esprit d’Andy Summers il existe deux grandes passions artistiques d’égale intensité : la guitare et la photographie. Andy Summers admet être tombé en adoration pour le mariage image-musique au cinéma.

Après le septième sceau

« C’était au cinéma de quartier, le Continental. Les sièges puaient la clope. Mais c’était le paradis pour moi. C’était la promesse d’un peu d’érotisme. On pouvait espérer voir un bout de sein. La plupart des films étaient en noir et blanc. Le monochrome en lui-même me marqua émotionnellement, le film m’apparaissant plus beau que nature » raconte Andy Summers pour expliquer cet attachement au noir et blanc. « Après avoir vu le septième sceau de Bergman, j’étais littéralement conquis. Je sortis du cinéma en me disant que c’était ça que je voulais faire plus tard » poursuit-il. En attendant ce « plus tard là » l’adolescent anglais de seize ans se contentait de faire sourire les petites anglaises dont il tirait le portait sur la plage pour gagner quelques livres et rencontrer des filles de son âge. Avant de s’investir totalement dans la musique, avec une guitare et d’intégrer, en 1977, à vingt-cinq ans le groupe Police en remplacement du guitariste français Henri Padovani. Et de devenir l’une des grandes rock-stars mondiales du début des années 80. La photo revient le chercher en 1979, à New York. Était alors venu le temps des premiers shootings pour immortaliser les trois super kids de Police : Sting, Stewart Copeland et lui, Andy Summers, dans les rues de Manhattan.

Dans l’œil d’Andy Summers

Les années Police de 79 à 84 puis 2007-2008. Andy Summers documente de l’intérieur. Toujours lors du happening de Montpellier le 7 février 2019. Photo © Christian Goutorbe

New-Yorkaises aguicheuses et tourbillonnante

« Parmi les photographes, il y avait des filles douées et sophistiquées tout en cuir noir. Ces new-yorkaises aguicheuses nous donnaient des instructions et nous prenions la pose. Le soin qu’elles apportaient à ces séances et l’intensité subtile qui en émanait éveillèrent en moi un intérêt nouveau » raconte encore Andy Summers qui ce jour-là dans le sillage d’une de ces photographes avait fini dans une boutique photo de la cinquième avenue pour faire l’acquisition d’un Nikon FE équipé d’un objectif grand angle 25 mm. « Je prenais des photos mais j’avais plutôt l’impression de faire un tour de manège, la ville tourbillonnait autour de moi. C’était un kaléidoscope de formes, d’ombres, de lignes, une convergence étonnante d’hommes, de bâtiments et d’avenues » poursuit-il. De l’avis même du musicien-photographe, les débuts dans l’art de shooter dans la rue sont souvent décevants techniquement, même après avoir choisi de « tirer » avec un objectif de 50 millimètres. Mais très rapidement Andy retrouve des mécanismes de tâtonnement et d’apprentissage déjà utilisés dans la musique. « Durant ces débuts, je cherchais un équivalent photographique à la création musicale car c’était tout ce que je connaissais et aussi parce que tout art aspire à la condition de la musique. Comment fait-on de la musique avec un appareil photo ? Comment fait-on entrer de la musicalité dans une image ? Ce qui est sûr, c’est que ma pratique était guidée par toutes ces années durant lesquelles j’essayais de faire de la musique » ajoute-t-il.

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Andy Summers lors du happening au Corum de Montpellier. Le guitariste improvise seul sur les photos de l’exposition. Ici une de ses créations. Photo © Christian Goutorbe

Henri Cartier-Bresson, une des modèle

Et comme dans la musique il avait passé sa vie d’adolescent à étudier les plus grands de la guitare, Andy va s’inspirer des grands maîtres : Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Ralph Gibson. Et transformer le temps vacant dans les tournées en traque photographique et en valorisation argentique, emporté par le vent violent de la notoriété mondiale de Police au gré des tournées aux Etats-Unis. « Chaque soir de la tournée, je finissais dans ma chambre d’hôtel épuisé mais encore sur le qui-vive. Je me douchais, j’enfilais des vêtements propres. Je sortais mon appareil puis, inspiré par Man Ray, je lisais la liste des clichés que j’avais l’intention de faire et j’allais rôder dans les couloirs de l’hôtel » explique encore dans le catalogue de l’exposition Andy Summers, l’homme qui a documenté de l’intérieur la saga Police avec les groupies, les gardes corps les limousines aux vitres teintées.

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Les années Police. Photo © Chtristian Goutorbe

Un travail sur l’étrangeté

« Nous avions tout : la gloire, l’argent, le succès, la jeunesse, les piliers du pouvoir du monde moderne. Mais pour moi la fragilité de ce phénomène était poignante, pleine de rêves et d’attentes car si tous ces gens nous aimaient, il nous fallait les aimer en retour » écrit encore Andy Summers qui propose des images très illustrative des coulisses de la vie de Police. « Une nuit d’Halloween à San Francisco, j’ai photographié une série de petites bonnes sœurs en plastique que j’avais artistiquement disposées sur le corps d’une fille nue » confie-t-il encore. « Forcément, tout ce qui concerne le carnet intime de Police a été plus douloureux à extraire de la masse de documents. Mais il l’a fait de bonne grâce. Nous avons passé plusieurs jours dans sa maison de Los Angeles à choisir les 400 images de cette expo. Nous sommes tombés d’accord sur tout, y compris sur l’accrochage sans chronologie, plutôt comme une série de morceaux de musique » explique encore Gilles Mora. Alors Andy, avec patience et parfois une pointe d’ironie détaille ce travail sur l’étrangeté. « Je cherche l’authenticité. Il y a des prises bien nettes. Moi, je cherche des choses qui passent à côté. Je cherche la beauté aussi. La photo c’est le mystère, l’ambiguïté qui se détache d’une image » explique-t-il avant de légitimer le caractère flou de certains de ses clichés. « J’aime bien si c’est flou. C’est comme en musique, les éléments de distorsion qu’on peut apporter dans une ligne mélodique » répond-t-il.

Dans l’œil d’Andy Summers

Andy Summers et Gilles Mora le directeur du pavillon Populaire de Montpellier dédié à l’art photographique. Co-commissaire de l’exposition. Photo © Christian Goutorbe

Un sempiternel rôdeur, Leica en main

En fond sonore, sa propre création musicale, très planante, enveloppe le visiteur qui se met dans les pas d’Andy Summers, le voyageur. Le Brésil, les Antilles, La chine, Bali, les hôtels glauques, les bars louches, les rues de Manhattan… Andy rôde, prospecte sempiternellement, y compris au quotidien dans son propre jardin de Los Angeles. « J’aime tester mon œil photographique. Faire de la photo est devenu une envie quotidienne comme de pratiquer la guitare. Je joue tous les jours, comme un athlète. Je suis obligé. C’est un besoin » ajoute-t-il encore avant de glisser, Leica à la main, dans les rues de Montpellier. Dans la grande salle du palais populaire, les initiatrices de l’artiste, ces new-yorkaises filles-paparazzi de cuir-vêtues, ne sont pas au rendez-vous de la première rétrospective mondiale. Trop loin sans doute dans le temps pour venir découvrir ce que leur proximité et leur amitié ont finalement pu générer en quarante années de photos.