De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

50 ans après l’ouvrage fondateur ‘La préhistoire de l’Art occidental’, dirigé par André Leroi-Gourhan, Citadelles-Mazenod a publié une nouvelle synthèse « L’art de la Préhistoire ». L’ouvrage couvre tous les sites mondiaux de l’art rupestre, et balaye nombre de mythes et d’élucubrations sur un art soi-disant ‘primitif’. Il laisse ouverte l’interprétation de la genèse de ces dessins que tente Renaud Ego avec ‘Le Geste du regard’.

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Tito Bustillo, Asturies, Espagne (17500-15500 cal BP) [Panoramique Citadelles]

Une science transversale pour une réalité insaisissable

Après 50 ans de découvertes, d’avancées scientifiques et de remises en question d’un siècle de théories, il était temps de produire une synthèse accessible sur l’éblouissement qui continue d’envelopper les peintures rupestres. L’ouvrage collectif ‘L’art de la préhistoire’, dirigé par Carole Fritz, relève la gageure et remplace le mythique ouvrage ‘La préhistoire de l’art occidental’, dirigé par André Leroi-Gourhan, tout en assumant une profonde et nécessaire révision. « En Europe, le XXe siècle fut celui de la reconnaissance de l’art de la préhistoire, le XXIe est celui de la remise en question des certitudes acquises », souligne Carole Fritz. Si la science s’interroge, l’enchantement provoqué par les sites pariétaux mérite cette plongée à la fois esthétique, historique et humaniste, surtout quand il est restitué par une iconographie somptueuse (650 illustrations dont 5 dépliants panoramiques).

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

La Garma, Cantabrie, Espagne (35 000 – 27 000 ans cal BP) Aurignacien (Panoramique Citadelles). La datation est calibrée en années cal BP (Before Present), 1950 étant l’année de référence en fonction des fluctuations du taux de radiocarbone dans l’atmosphère au cours du temps.

Les clés d’une analyse contemporaine

Carole Fritz et son équipe ouvrent des pistes de réflexions – avec force d’illustrations, de schémas et de cartes – sur la portée d’une production rupestre de près de 500 siècles. L’un des partis pris de l’ouvrage est de souligner que l’art rupestre s’est prolongé avec les mêmes archétypes jusqu’à notre ère, depuis les ‘derniers chasseurs-cueilleurs-collecteurs’ jusqu’aux sociétés subactuelles.
Balayant les clivages temporels (pas de rupture historique) ou géographiques (l’art pariétal est partout dans le monde), l’angle d’analyse s’avère doublement ambitieux et instructif. Il s’appuie sur un large panorama mondial de sites, de l’Europe à l’Inde, de l’Australie à la Chine… pour tenter d’en donner les clés d’une analyse contemporaine.
Sur le même thème, l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne », au Centre Georges Pompidou (jusqu’au 16 septembre), tente une synthèse entre ‘l’invention’ de la préhistoire et son influence sur l’art moderne.

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

La Roc-aux-sorciers, Vienne, France (18000 – 17 000 cal BP), Magdalénien (Panoramique Citadelles)

Marqueur culturel et signe identitaire

Au-delà du recensement de la variété des pratiques et thématiques artistiques et de leur pérennité dans le temps, il s’agit de faire le point sur l’interprétation – toujours débattue – de « la complexité de ces sociétés si lointaines et de leurs images ». « C’est un paradoxe de l’art préhistorique : il est à la fois un marqueur culturel (préféré au marqueur ethnique trop connoté), emblème d’une société prise dans son ensemble, et signe identitaire pour chaque élément constitutif de cette société, sans que nous puissions évaluer le niveau hiérarchique de ces différences. »

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Chauvet-Pont d’Arc, Ardèche, France (36 000 cal BP). Le panneau des lions se déploie sur 10 mètres dans la salle du fond. (Panoramique Citadelles)

Des pistes pour comprendre l’art pariétal

En 1994, la découverte de la grotte Chauvet – Pont d’Arc (entre 31 000-32 000 ans BP) – s’ajoutant aux quelques 400 sites d’art pariétal répertoriés en Europe à ce jour (dont 178 en France) – a bousculé bien de certitudes acquises.

S’il est difficile de les résumer dans un travail de plus de 580 pages, voici quelques pistes majeures pour comprendre sur le sens de ces images :
– La fin du modèle d’évolution linéaire (du simple au plus complexe) par avancées et reculs, dans un déroulement de plus de 160 000 ans avec : l’apparition du sapiens en Afrique, ses activités ‘symboliques’ entre 80-60 000, et un art figuratif vers 30 000 années…
– La fin du modèle de la pénétration progressive dans les grottes : la salle du fond de la grotte Chauvet, située à 250 mètres, est la plus richement décorée, balayant les théories fondées sur la ‘cartographie » des représentations.
– L’expansion territoriale de l’art pariétal s’est agrandie : du Royaume Uni à la Roumanie en passant par l’Allemagne, …
– Le comportement symbolique chez les Néandertaliens s’impose par de nombreux vestiges, dès que l’on s’approche les 50 000 ans, date approximative de l’arrivée de Sapiens depuis le Proche Orient. Si la datation s’affine, elle reste approximative (en milliers d’années) et impossible sur les surfaces à recouvrement.

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Esquisse d’une chronologie de l’art rupestre mondial, depuis ses origines jusqu’à sa période actuelle. Fritz Citadelles 2019.

Un récit mythologique indissociable de son contexte

Au fil des centaines d’illustrations topographiques et des articles sur les sites, le lecteur découvre que l’art rupestre ne peut être détaché ni de son contexte ni de son site. Il s’insère dans une architecture naturelle qu’il s’agisse de rochers, de fonds d’abris ou de grottes : « Il ne suffit pas d’analyser quelques objets en les isolant, mais bien de les replacer dans un contexte à la fois archéologique et cognitif et d’observer comment on peut les observer. »
Au cœur du défi interprétatif, il faut tenter de retracer un ‘récit’ pariétal associé aux déplacements dans la grotte. « Pendant longtemps, l’art paléolithique a parfois été considéré comme un art symbolique dépouillé de toute tendance à traduire des récits en images. (…) En fait les deux aspects sont intimement mêlés, tout dépend de la nature du regard que l’on porte sur les représentations. » Les avancées sur les usages sont nombreuses, en attendant d’être démenties par une découverte ou une exception.

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Las Geel. Hargeisa(Somaliland) 6000 ou 5000 BP – néolithique récent (Panoramique Citadelles)

Un siècle d’interprétations qui échappent à toute modélisation

Entre passe-temps décoratif et magie sympathique, entre symbolisme et spiritualité, entre mythologie et chamanisme, les théories sur le sens/usage de cet art pariétal ont longtemps privilégié de façon abstraite les liaisons symboliques (signe -animal ou signe-signe) pour imposer des « symboles incarnés » (animaux, motifs géométriques…). Cette approche s’est faite au détriment du détail de la figuration et de la mise en scène au cœur de chaque site. « Les Paléolithiques ne cherchaient pas à appliquer un modèle mental de la grotte ‘idéale’ mais plutôt à traduire une structure narrative en l’adaptant à l’espace de chaque site. (…) Le cadre mythologique parait aussi un élément fort pour expliquer la longévité de l’art paléolithique, car les mythes ont une forte capacité à se transformer, à s’adapter pour vivre dans les mémoires, aussi longtemps que les sociétés les intègrent dans leur manière intime de présenter le monde. »

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Dans son essai Le geste du regard, convaincu que toute pensée est également une esthétique, Renaud Ego évite de parler d’art au sujet des dessins au profit d’une technique qui exprime une vision de leur environnement.

Le dessin, un prodigieux saut de la pensée

« La figure met au monde le monde comme secret. » Dans son essai ‘Le geste du regard’ (L’atelier contemporain), Renaud Ego s’interroge moins sur l’usage social ou magique des premières images. Il pointe l’enjeu anthropologique et poétique, peu traité à ses yeux, « du dessin, sur ce geste si novateur de rendre visible le monde sous la forme de signes ». Ce qui le fascine et qu’il tente de restituer dans une langue dense et poétique, c’est l’histoire « qui a conduit la main à se lever pour rendre visible la pensée qui se découvrait dans l’invention d’une forme nouvelle. » et de nous faire partager l’émerveillement de cette mutation.
Au fil des hypothèses et d’un récit qui brasse large les notions symboliques, esthétiques voire cognitives, il en vient à quelques stimulantes déductions : « Elle fait apparaître et, dans cette apparition, ouvre le monde des choses visibles à celui des idées qui ne le sont pas. (…) S’il est un secret de la figure, il réside dans son pouvoir d’être une apparition qui ne se dissipe pas, apparition qui fait de ce qui fut ce qui demeure, ou de ce qui est absent ce qui reste présent. (…) L’homme se dote avec le dessin de l’outil qui lui permettra de lui donner un visage et d’engager une enquête et un dialogue plastiques, distincts de ce qui le récit aura vocation de formuler de façon narrative. »

Si cette immersion dans la peinture rupestre nous fascine autant, c’est que malgré les limites des interprétations, l’enchantement de cet art si irréductible à une fonction d’usage (rituelle, symbolique) plonge dans notre être, et ne cesse d’être présent. Le rendant toujours actuel.

De la préhistoire de l’Art occidental à l’art de la Préhistoire

Chauvet-Pont d’Arc, Ardèche, France. Trois représentations d’ours des cavernes.