Debussy ou l’irréductible idéal

Le 25 mars célébrera le centenaire de la disparition de Debussy (1862-1918). Loin des poncifs qui l’accablent (mondain, snob, impressionniste, nationaliste, hermétique ou énigmatique…), l’auteur de La Mer, La Boite à joujou et Pelléas & Mélisande est d’abord un moderne, inventant une écriture nouvelle tout entière dédiée à la poésie sonore.

Résolument paradoxal, où le tangible et l’impalpable plongent l’auditeur, et parfois l’interprète « dans un état proche de l’ébriété » (selon Philippe Cassard).  Délaissant les rives confortables de la tradition symphonique pour un langage et des formes imprévisibles, Debussy reste un irréductible qui invite à laisser notre cartésianisme au vestiaire.  Ce qui explique que cette année commémorative commence en France sans véritable cohérence.

Debussy ou l’irréductible idéal

Claude Debussy (ca 1908) par Félix Nadar

« Il est le patron » (Philippe Cassard)

« On retiendra l’Homme Musique, celui qui conjugue le son avec la couleur, saisit l’instant sur une portée, rend une atmosphère palpable et dessine délicatement les contours d’une rêverie. Avant Bartok, Dutilleux, Ligeti, Carter, qui tous lui doivent, avec tant d’autres, une petite part de leur génie. Claude Debussy demeure. Il est le patron. » Concis comme son compositeur fétiche qui jamais ne quitte son pupitre, l’essai que Philippe Cassard, l’un de ses interprètes de référence au compositeur, remet les pendules à l’heure et ouvre avec panache une « année Debussy » qui tarde à prendre l’ampleur nécessaire pour laisser l’œuvre charnière entre deux siècles dans le XXIe siècle.

Le refus de tout conditionnement auditif

Sous le ton de la confidence – Debussy ne s’approche que dans un dépouillement, Cassard  balaye entre autres poncifs celui de l’impressionnisme. Debussy apparaît bien comme le musicien par excellence des milieux symbolistes qu’il fréquentait assidûment, Mallarmé en tête. Ses références sont pourtant surtout du côté de Turner et des estampes japonaises. Cassard refuse aussi une certaine minauderie dans le jeu qui étouffe la vitalité debussyste. Son récit est à la fois pénétrant – une plume alerte et savoureuse évite jargon et prétention – et subjectif : c’est le travail in process sans cesse renouvelé d’un interprète qui restitue le plus fidèlement que possible l’âme d’un compositeur « qui réinvente l’écoulement du temps, débarrassant la musique de toute expression sentimentale, voire de toute présence humaine, et entraînait l’auditeur au cœur même d’un pur vertige de son (…) jusqu’à la perte de conscience. »

Pour mieux cerner la dimension exemplaire de l’auteur de L’après-midi d’un faune et éviter tout dessèchement dans un excès de raisonnement, Cassard recommande de dépasser d’une part son nationalisme obtus qui lui valu le surnom de « Debussy de France » et sa capacité à rendre malheureuses les femmes, d’autre part l’aspect immédiatement séduisant de sa musique. « Elle n’a rien ni de décorative ni de mystérieuse. Elle va seulement plus loin dans ce qu’elle donne à entendre. Pour nous plonger dans une mer de sensations pures : « la couleur comme tempo plutôt que l’action même. » Belle gageure que de poser des mots sur une musique, en-soi rétive à se laisser complètement expliquer.

« Une ligne capricieuse hérissée de zigzags imprévisibles » V.Yankelévitch

Cassard s’inscrit dans la lignée de ces écrivains qui avec ferveur cernent une harmonie aussi riche qu’imprévisible (avec des réminiscences médiévales et baroques), une grammaire mallarméenne pourchassant lourdeurs et vulgarité, puisant son inspiration dans la littérature et les arts de son temps.

Dans son essai « Debussy et le mystère de l’instant » hélas introuvable – que Plon serait bien inspiré de rééditer, Vladimir Jankélévitch réussit à restituer « cette musique si proche des choses au point d’adhérer étroitement à elles » : « Debussy est à l’écoute d’un silence surnaturel où tout est en suspens et en instance. (…) Ce pouvoir magique d’évoquer l’immensité à travers une fracture infinitésimale de l’harmonie – voilà la spécificité debussyste par excellence. » Et peut être la cause de la méfiance des Français à son égard.

Il est en effet étonnant que tant de poncifs entourent encore l’auteur de La Mer alors que tant de belles plumes ont su restituer le génie de Debussy : de Pierre Boulez à Jean-Michel Nectoux, en passant par Jean-Yves Tadié ou François Lesure…. Et que sa discographie s’enrichit régulièrement avec les plus grands Pollini, Barenboïm, et deux intégrales de toute beauté et complémentaires (Warner et DG Universal).

Intégrale Warner – DG : les ‘boîtes à joyaux’ debussystes

Pour une fois, il ne s’agira pas de trancher mais d’associer les deux intégrales pour découvrir Debussy dans son ensemble. En saluant d’abord l’intégrité des deux projets ; Tout Debussy est vraiment et soigneusement enregistré, souvent par plusieurs générations d’interprètes. Éclairant par de nombreux joyaux sa quête de renouvellement, fascinante aussi bien pour les néophytes que les initiés. Avec une pluie de stars.

Debussy ou l’irréductible idéal

Histoire et illuminations. Warner privilégie la pédagogie avec un texte éclairant la genèse des principales partitions par l’un des meilleurs connaisseurs, Denis Herlin, une progression soigneusement maîtrisée par genres – Debussy les a pratiquement tous abordés – sans oublier les fractures comme les transcriptions et par chronologie, appuyée par des figures légendaires :  Pelleas est confiée à Armin Jordan avec Eric Tapy et Rachel Yakar, La Chute de la maison Usher, Le Martyre de Saint Sébastien à André Cluytens). Côté chefs : Rattle, Plasson, Guilini, … Coté clavier : plusieurs générations de l’élite française se succèdent : François, Béroff, Aimard, Capuçon, Moreaux, Chamayou…

Rayonnement et modernité. Deutsche Grammophon privilégie à travers deux notices confiées à des musicologues anglo-saxons, Roger Nichols et Nigel Simeone, la réception et le rayonnement planétaire.  A la baguette, Georges Prêtre (La Chute de la maison Usher), Leonard Bernstein (Images pour orchestre, Prélude à l’après d’un faune, La Mer) … Côté clavier : Barenboïm (Nocturnes et Printemps), Pollini (12 études) Benedetto-Michelangeli (Premier et Deuxième Livres, Images), Philippe Cassard (Ariettes oubliées, 5 poèmes de Baudelaire, Chansons de Bilitis…) sans oublier Gulda et Richter. Deux versions de Pelléas s’épaulent ; l’une en cd, celle exaltée de Claudio Abbado (avec Maria Ewing et José Van Dam) ; et celle en dvd mythique quasi analytique , de Boulez, avec Alisson Hagley et Neill Archer.

Deux creusets opérant une alchimie qui nous emmènent hors du temps et de l’espace.

Une commémoration qui manque de cohésion

Il aurait fallu une saison entière pour explorer l’intégralité d’une œuvre trop souvent réduite à des instants. Quand le mélomane la considère comme un tout, qu’il si plonge physiquement – en suivant par exemple Philippe Cassard qui propose l’intégralité de l’œuvre pour piano en quatre concerts en une seule journée – alors les notes se lèvent… On apprend à relier toutes les facettes de ce pourfendeur de formes, du néoclassicisme (Doctor Gradus) au symbolisme (Ibéria), se perçoit intuitivement la juxtaposition du net et du flou, de l’abstrait et du concret, affirmant une liberté esthétique qui un siècle après sa mort reste intacte, fulgurante. « Il nous invite, écrit Jean Michel Nectoux commissaire de l’exposition ‘Debussy, la musique et les arts’, à la fois à rêver avec lui, à retrouver en nous, peut être, quelques impressions ou tel songe… »

24 mars, l’année Debussy s’accélére enfin

Il faut saluer l’engagement de villes comme St Germain en Laye (où Debussy est né), d’institutions comme le Musée d’Orsay, Radio France et d’interprètes comme Alain Planes et Philippe Cassard qui jusqu’aux festivals d’été vont parcourir la France pour partager leur passion debussyste.

Alors qu’une « Nuit Blanche » est annoncée par le ministère de la Culture et qu’un commissaire s’attèle à nourrir  la commémoration jusqu’en 2019, il faut espérer  que ces premiers jalons vont déclencher la prise de conscience qu’il serait temps de célébrer résolument celui qui revendiquait « vouloir à la musique une liberté qu’elle contient peut être plus que n’importe quel autre art ».