McCoy Tyner, compagnon de route de John Coltrane et co-inventeur du Jazz Modal

Né en 1938, le pianiste de jazz McCoy Tyner a disparu le 6 mars 2020. Il a collaboré avec les plus grands dont Art Blakey, Wayne Shorter ou encore Sonny Rollins… L’histoire ne retient pourtant que sa brève association avec le saxophoniste John Coltrane. Retour sur la carrière d’un géant qui a co-inventé le jazz modal.

À 22 ans, pianiste attitré du quartet de Coltrane

1956. McCoy Tyner n’a que 18 ans. Il est déjà pianiste professionnel depuis deux ans. Il rencontre le saxophoniste John Coltrane pour la première fois. Ils jouent ensemble pendant une semaine et McCoy Tyner lui fait part d’une de ses compositions, The Believer. Coltrane l’enregistrera l’année suivante. Il faudra attendre 1960 pour que leur collaboration de cinq ans démarre. Il deviendra le pianiste attitré du quartet de Coltrane.
Un des sommets de l’œuvre de Tyner et Coltrane : l’album-concept A Love Supreme (1965), vendu à plus d’un million d’exemplaires. Ce succès de cette formation explique pourquoi Tyner est quasiment toujours associé à Coltrane aujourd’hui. Tyner est même souvent présenté à tort dans son ombre.

 

Ensemble, ils participent aux avancées du jazz modal

La musique modale se développe à la fin des années 1950 dans le jazz. Elle s’oppose à la musique tonale. Cette dernière se construit sur des gammes majeures et mineures sur lesquelles les musiciens improvisent. La musique modale, quant à elle, se construit sur des modes, libérant ainsi les musiciens des contraintes harmoniques. Les accords sont généralement très peu nombreux. Cela leur donne une très grande liberté dans l’improvisation. Par exemple, une des plus célèbres compositions de Coltrane, Impressions, ne contient que deux accords. Tyner la joue en trio dans son album Trident.

Après 1965, Tyner s’impose comme un maître.

Il joue à la fois comme leader et sideman en collaborant avec les plus grands : Art Blakey, Wayne Shorter ou encore Sonny Rollins. Il enregistre un très grand nombre d’albums et remporte même le prix du « disque de l’année » à la suite de sa participation au Festival de Montreux en 1973. On retiendra aussi son enregistrement le plus célèbre : la ballade When Sunny Gets Blue de l’album Today and Tomorrow, sortie en 1964. De même, on retient sa version de Naima, enregistrée en trio au Village Vanguard en 1997. McCoy Tyner est mort le 6 mars 2020, à l’âge de 81 ans. Il laisse derrière lui une œuvre qui a inspiré, et qui continuera d’inspirer, de nombreux artistes.

Comment expliquer le talent de Tyner ?

Pour essayer de le comprendre, fixons-nous sur un morceau, Lonnie’s Lament de l’album Soliloquy (), une composition de Coltrane que Tyner réinterprète seul. Ce morceau est une bonne illustration de son style pianistique.
En guise d’introduction, il enchaîne des accords pour poser un cadre presque aérien. Avec beaucoup de légèreté, le thème arrive juste après (0:17).
Progressivement, il fait monter l’intensité. Il rajoute des notes pour plus de richesse harmonique. Dans son improvisation (1:46), sa main droite joue en tremolo, elle tremble. Elle crée une tension. À cela, s’ajoute la main gauche de plus en plus insistante et prononcée. Les basses résonnent avec davantage de vigueur. Soudain (2:06), la sensation de lourdeur fait place à la légèreté, à la fluidité. Sa main droite s’échappe, elle court dans les aigus. Peu de temps après, la sensation de puissance dans le jeu resurgit (3:15), McCoy Tyner nous rappelle, grâce à sa main gauche, toute l’intensité qu’il veut transmettre. Il frappe encore plus les notes.  Sa main droite est parfois dansante et rapide. Son autre main transmet parfois beaucoup plus l’impression de solidité.

Tout le morceau construit sur ce subtil équilibre entre la délicatesse et la force constitue la marque de ce géant qui nous laisse un immense répertoire à découvrir.