Histoire globale : Quatre récits pour vraiment changer de perspectives

Pour mieux comprendre où va le monde, il faut savoir changer de perspective, d’échelle ou parfois d’illusions. C’est l’ambition de ces « histoires globales », qui vous entraîneront sur les routes de la soie, vous fera découvrir l’impact des cataclysmes, les grandes étapes de l’innovation et les ressorts de la critique d’art. Avec une unique promesse : élargir votre point de vue.

Pour une histoire globale

Malgré leur partition parfois ancienne, les essais réunis ici gardent toute leur pertinence car ils envisagent l’histoire à très large échelle et sur une longue durée, de façon transdisciplinaire, du micro au macro, par-delà les frontières physiques, linguistiques et de savoirs. « Pour résumer, rappelle Laurent Testot, animateur du blog histoireglobale.com, l’histoire globale est une méthode qui permet d’envisager de camper une histoire élargie, jusqu’aux dimensions du Monde, c’est-à-dire de l’espace habité par l’humanité sur notre planète. »

Cataclysmes, une histoire environnementale de l’humanité, Laurent Testot [Éd. Payot]

Histoire globale : Quatre récits pour vraiment changer de perspectives

Si cette synthèse foisonnante de « l’histoire environnementale de l’humanité », archétype d’une histoire « globale » du rapport de « Singe » avec la nature date de mars 2017, elle reste urgente à lire et à méditer. Même si elle est engagée. L’auteur revendique que « le climat est le point aveugle du capital », impuissant devant des incendies incontrôlables dus à des sécheresses implacables, ou des pluies torrentielles incapables de se fixer sur des terres meurtries … Les catastrophes naturelles ont toujours déterminé le destin de l’humanité, même si désormais ce sont les activités humaines qui ont un impact environnemental irréversible sur sa morphologie ou sa psyché à travers sept « révolutions » successives : du biologique (apparition de l’Homo) à « l’évolutive » (dite ‘démiurgique’ face à l’anthropocène).

Traitée sous forme d’épopées, le récit se lit comme un roman aux rebonds vertigineux. Comme les conséquences historiques ou humanitaires issues de l’éruption du volcan Tambora le 10 avril 1815 qui plongea la Terre entière dans une déroute de trois longues années, ou de la variation d’un degré de la température de la planète : à la baisse en 1715 ou à la hausse en 1816 !

Avec une augmentation annoncée de 5 degrés dans les prochaines décennies, l’auteur nous enjoint d’apporter collectivement des réponses d’ensemble pour assurer le futur de l’espèce humaine. « La guerre reste le paradigme dominant de notre Monde, insiste Laurent Testot. Conditionnés à penser en termes offensifs, nous sommes censés nous préparer à un état permanent de belligérance avec notre environnement. Singe doit se réveiller d’urgence. »

Les Routes de la soie. L’histoire du cœur du monde, Peter Frankopan [Éd. Nevicata]

Histoire globale : Quatre récits pour vraiment changer de perspectives

Turquie, Iran, Afghanistan, Inde, Chine… S’il fait débuter la mondialisation avec la découverte des Amériques, l’historien Peter Frankopan considère que l’espace à mi-chemin entre Orient et Occident, qui va des rives orientales de la Méditerranée jusqu’à la mer Noire et à l’Himalaya constitue le véritable « axe de rotation du globe ». Son « histoire du cœur du monde », sous-titre de ce récit passionnant et vertigineux par son érudition, bouscule bien des légendes tenaces au fil de ses vingt chapitres qui sont autant de «routes » qui ont tissées et conditionnent encore notre monde. Elles désignent autant des couloirs de flux que des interactions de langues, de religions et de pouvoirs : de la route de la Foi à celle des Esclaves, de celle de l’Or à celle de l’Or noir, de l’Enfer à la Tragédie…

N’en déplaise aux nationalistes de tout poil, le directeur du centre de recherches byzantines de l’université d’Oxford déplace le centre de gravité, au sens propre et au sens figuré, de l’occident au cœur de cet écheveau. Il exige du lecteur de sortir du récit européocentrisme triomphant. Et cela commence dès les Grecs et les Romains : « Voir dans Rome l’ancêtre de l’Europe occidentale, c’est négliger que l’empire regarde constamment l’Orient et qu’il en subit à bien des titres les influences. »

Autre changement de perspectives : se méfier des légendes, ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire à leur avantage dissimulant souvent d’autres réalités. L’auteur réussit à nous en convaincre en brossant une épopée « globale » humaine et historique étourdissante : plus de 2500 ans d’histoires, une vision associant les horizons géographiques, comme les dimensions théologiques ou linguistiques, nourrie de centaines de sources (d’Hérodote aux notes des Affaires étrangères actuelles). Cette richesse de références ne gêne pourtant jamais la lecture. L’érudition est rendue accessible par une écriture ciselée et tonique.
Après les travaux de référence sur la « Méditerranée » d’Alfred Braudel, celui de Frankopan brosse les enjeux de pouvoirs qui animent le « cœur du monde » pour mieux nous alerter des risques engendrés par les ambitions impériales de tous ceux (Chine entre autres) qui se proposent de restaurer de « nouvelles routes de la soie ». Avec comme conséquence de changer le jeu des alliances et les perspectives globales de l’Asie. Il est temps de corriger nos tropismes et de ne pas persévérer dans nos illusions de grandeurs pour enfin, insiste Frankopan « construire des relations avec des peuples, des cultures et de régions que nous avons peu ou pas cherché à comprendre.« 

L’économie mondiale en 50 innovations, Tim Harford [PUF]

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A ceux qui ne voient dans l’économie et la technologie que les outils de l’asservissement, d’une concurrence exacerbée, du recul du vivre ensemble, le livre du journaliste du Financial Times bouscule les stéréotypes en démontrant avec un humour très british qu’« il y a d’autres histoires à raconter ». Les innovations  – du papier au béton, du plateau-télé au code-barres – n’ont pas comme unique vocation de réduire prix, salaires et emplois, « elles sont bien davantage. Elles influencent notre vie de manière imprévisible. » Sans crier gare, « en s’appuyant sur un réseau complexe de connexions économiques ». Ce sont ces écheveaux ainsi que leurs effets inattendus sur notre mode de vie, sur l’économie qui font toute la saveur des récits brillants de Tim Hardford, l’innovation contribuant à transformer, parfois pour le meilleur, le fonctionnement de nos sociétés et notre confort.
Aux adeptes de « c’était mieux avant » il rappelle dans cette très preste histoire de l’humanité vue à travers les innovations techniques grandes (charrue, papier, vapeur,…) ou petites – le tuyau en S a permis des toilettes à l’intérieur des maisons sans odeur – que loin de nous asservir celles-ci nous offrent une vie infiniment meilleure. Pour conclure, « la lumière fabriquée par l’homme était jadis trop précieuse pour qu’on l’utilise. A présent, elle est trop banale pour qu’on la remarque. S’il y a bien une chose qui nous rappelle que le progrès est possible, que parmi tous les problèmes et les défis de la vie moderne, nous avons de quoi être reconnaissants, c’est bien l’ampoule électrique. » Eurêka !

 

Histoire de la critique d’art, Gérard-Georges Lemaire [Klincksieck]

Histoire globale : Quatre récits pour vraiment changer de perspectives

Cette Histoire de la critique d’art ne vient-elle pas trop tard ? Alors que les collectionneurs remplacent désormais les critiques par des curators, des théoriciens autoproclamés ou pis des conseillers financiers pour mieux investir. Pourtant, le récit de Gérard-Georges Lemaire est passionnant. Il ne se contente pas seulement de combler un vide. Aucun ouvrage sur les rapports pour le moins ambigus des écrivains avec la modernité de l’art n’a été écrit depuis le Storia della critiqua d’arte de Lionello Venturi en 1936 ! Il assume de changer de focal (se décentrer par rapport à Paris), et de réhabiliter les visionnaires notamment allemands : Carl Einstein et Herwath Walden, ou italiens : Mario Sironi et Roberto Longhi… qui ont éveillé, formé, bousculé l’esprit et modeler le goût des amateurs d’art.

Ambitieux, l’écrivain, historien et critique d’art, traducteur et commissaire d’expositions embrasse toutes les véritables pensées critiques au sein de la pensée historique sur l’art occidental, de l’antiquité classique (les Philostrate, Lucien de Samosate, Pline l’ancien,…) à la Seconde guerre mondiale, de façon érudite et claire comme le veut la collection « 50 questions » induisant réponses courtes et hiérarchisées.

C’est bien Denis Diderot qui crée ce genre littéraire en soi : la critique d’art, se distinguant de la « littérature artistique ». Suivi ensuite des contributions déterminantes de Goethe, Stendhal, Gautier, Baudelaire, Zola, Maupassant, sans oublier Apollinaire considéré comme l’inventeur de la critique d’art moderne. Grâce à ses plumes alertes, souvent visionnaires, parfois déterminantes pour sortir la modernité de sa gangue, l’art occidental a longtemps visé la transcendance de la beauté.
Las, la critique d’art n’existe plus. Qui l’incarne aujourd’hui ? Les nouveaux collectionneurs et le marché n’ayant plus besoin de ceux qui sont devenus « arbitres du prêt-à-penser en matière d’art » conclut amer Lemaire. Ce qu’entérine le récit édifiant sur ces « specullectors » à la mégalomanie très rationnelle du journaliste économique Jean-Gabriel Fredet dans son Requins, caniches et autres mystificateurs (Albin Michel). Son enquête apporte aussi les clés pour comprendre pourquoi et comment ce « marché-loterie porté par la bulle des prix, des egos, et des gogos, danse sur un volcan.» L’aventure de la pensée critique a été remplacée par celle d’une foule de publicistes aux ordres.…

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