Essais (rattrapage) La fin de la naïveté

Que ce soient la fin des utopies libertaires de la (Silicon) Valley (pour Fabien Benoit), le complaisant retour à la nostalgie (Zygmunt Bauman) ou le triomphe de l’idée artistique (autoproclamée) sur le geste de son exécution, trois auteurs appellent à la fin de la naïveté pour mieux agir sur le monde qui se dessine.

The Valley, Une histoire politique de la Silicon Valley, Fabien Benoit [Éd. Les Arènes]

Loin du mythe, l’enquête au cœur de la Silicon Valley, creuset d’une « contre-révolution qui n’a pas de limite tant elle entend tout embrasser » se lit comme un roman noir, avec ses têtes d’ange, ses rebondissements, ses coups de mains et d’éclats… Sauf qu’ici le ‘casse’ de nos vies privées ne se fait ni avec des armes, ni coups de poings, mais à coups de consentements, d’algorithmes, de prises de risques financiers et de beaucoup d’angélisme : « L’histoire politique de la Silicon Valley est une histoire américaine. résume Fabien Benoit. C’est une histoire de conquête, de colonisation, de frontière à repousser. De monde à reconstruire ou de nouveau à bâtir. »
Car ne nous y trompons pas, insiste le journaliste au terme de sa fascinante histoire, ce « territoire qui exerce une influence sur le reste de la planète » est portée par une véritable idéologie 100% américaine qui fait de cette ‘économie-monde’(Braudel), « un jalon dans l’histoire de l’humanité. »
Retour salutaire, il faut comprendre et faire œuvre d’esprit critique face à cette dynamique « antidémocratique et antisociale » qui est déjà à l’œuvre : « une vie low cost pour la majorité, une vie d’opulence pour quelques rares élus. Une élite pour diriger. » Loin des utopies originelles, l’hyper-concentration des pouvoirs a dénaturé : « Google et Facebook ont une influence sur 70% du trafic sur internet. » Il est temps de recouvrer « notre droit à décider, à débattre et à dire non ». Nul n’est contraint de tout accepter. Benoit propose plusieurs pistes salutaires : un droit à une vie déconnectée, un droit à un contact humain face aux entreprises et à l’administration, sanctuariser la possibilité de vivre dans des zones blanches, … Cette stimulante plongée dans une utopie détournée, exige la prise de conscience que le 100% digital ne correspond plus au monde libertaire d’hier. C’est aussi la fin de la naïveté beate face au numérique pour engager une nécessaire réflexion éthique.

Essais (rattrapage) La fin de la naïveté

Retrotopia, Zygmunt Bauman [Éd. Premier Parallèle]

Déclinologues, collapsologues et tous ceux préfèrent le rétroviseur à l’avenir, la régression au progrès s’abstenir ! Le testament de l’un des penseurs les plus aigus du XXe siècle les prendra au rebrousse poil, même si le constat est très noir. Le néologisme est ici nécessaire pour mieux cerner certaines illusions sociétales qui sourdent de nos impuissances face à la fin des utopies collectives et au triomphe d’une société mondialisée. Avec celui de « Rétrotopie », le sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017) vise à nous alerter du risque nocif d’un excès de nostalgie, ce « sentiment de perte et de déplacement, mais aussi une histoire d’amour que l’on noue avec son propre imaginaire. »
« Le futur, qui était le milieu naturel des espoirs et des attentes légitimes, est devenu le réceptacle même de tous les cauchemars » : ce rétropédalage délétère, l’inventeur prémonitoire de ‘la société liquide ‘ qu’il préférait à ‘post modernité’ la constate cliniquement dans la multiplication des « politiques du souvenir », promues par les nationalismes, ce « retour aux tribus » facilité par des réseaux sociaux en silos qui dézingue Etats et vie en société, et enfin, ce « retour au moi » retour à l’utérus qui nourrit le prolifique « marché du conseil et de la thérapie ».
Toutes alimentées par « un retour de l’émotionnalité », ces trois ‘rétrotopies’ préparent ou alimentent une dynamique de « guerre de tous contre tous », un « état de nature » où le plus fort triomphe du plus faible.
Pour endiguer ce fléau, l’auteur souhaite une résistance ambitieuse, volontariste au niveau planétaire : « compléter la configuration cosmopolitique qui est la nôtre par une véritable conscience cosmopolitique » qui concrètement exige de l’ouverture au monde, au dialogue et à la solidarité…. A rebours de la vague démagogique qui augmente chaque jour !
« Il n’existe aucune solution de facilité susceptible de faire rapidement barrage, sans grands efforts, aux tendances « rétrotopiques. » Malgré l’exigence annoncée, souhaitons que le vieux sociologue ne prêche pas dans le désert : « Le défi de la modernité, c’est de vivre sans illusion et sans être désillusionné »
Pour conclure ce manifeste posthume, clairvoyant et salutaire le sociologue ne mâche pas ses mots : « Nous – habitants de la Terre – nous retrouvons aujourd’hui, et comme jamais, dans une situation parfaitement claire, où il s’agit de choisir entre deux choses : la coopération à l’échelle de la planète, ou les fosses communes. »

Essais (rattrapage) La fin de la naïveté

Le geste et la pensée -Artistes contre artisans de l’antiquité à nos jours, Stéphane Laurent [CNRS Editions]

A l’heure où le manque d’artisans – d’art notamment – se fait cruellement ressentir, Stéphane Laurent revendique dans un récit passionnant et décapant qu’il faut en rechercher les causes dans « une sorte d’idolâtrie pour la figure du créateur individualiste et privilégié ». Cet « intellectualisme dominateur » a balayé les vertus de main (de l’artisan) au profit du concept pensé (par l’artiste). Cet antagonisme -art libéral/art mécanique- remonte aux Grecs où travailler de ses mains étaient déjà peu considéré (les « banausos » du feu qui sert à cuire la poterie). La notion d’ « artiste » reste cependant une invention politique du XIIIe siècle. Elle s’affirme à la Renaissance où, démontre l’ historien de l’art, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne « une connivence s’est établie entre l’artiste et le pouvoir. » [illustration avec la relation Verroccio/Vinci]
La maitrise des évolutions des techniques et des savoirs scientifiques et l’autonomisation d’un statut social d’exception attachée à la signature de l’œuvre séparent le prix du travail de création du coût du matériau et du temps d’exécution nécessaire pour le réaliser. La direction artistique et celle d’ateliers polyvalents impose l’exécution à des techniciens. C’est surtout le dessin – véritable arme d’expression et de domination – qui va asseoir la supériorité de l’artiste sur l’artisan.
Le lien entre écriture et visuel, consolidé par les Académies, les Salons et aujourd’hui les Foires favorise l’émergence, puis la légitimité de la critique d’art. Le discours devient plus important que l’œuvre, indispensable pour la promotion de l’art contemporain. Alors que depuis les années 30, l’artisanat reste relégué dans l’industrie, fût-elle celle des arts décoratifs ou du luxe (malgré les tentatives désespérées des grands groupes de luxe).
Pour sortir d’une culture ‘monochrome’, Stéphane Laurent en appelle à une « refondation culturelle », où les artisans et leurs gestes réaffirment leur contribution indispensable à l’histoire des formes.