Culture

Exposition : Top Secret, Cinéma & Espionnage (Cinémathèque Française)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 10 novembre 2022

Loin des clichés du genre, Top Secret explore les connivences et ambiguïtés entre cinéma et l’espionnage à la Cinémathèque jusqu’au 21 mai 2023. Entre fictions et réalités géopolitiques, la thématique fertile se métamorphose sans cesse dans le cinéma au rythme des mutations de la mondialisation et du cyberactivisme. Avec des références à une quantité de films et leur cortège de gadgets : de (la franchise) James Bond à Zero Dark Thirty. Matthieu Orléan, son co-commissaire a confié son  fil rouge à Singular’s dans ce parcours chronologique et labyrinthique.

Alfred Junge, maquettes de décor pour L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock (1934), photo Baptiste Le Guay

Comme l’espionnage, le cinéma est une technique qui ne cesse de s’alléger et de se sophistiquer.
Lui aussi fouille dans notre intimité et colonise notre imaginaire,
lui aussi connaît nos secrets et sait devancer nos désirs pour mieux exercer son contrôle

Frédéric Bonnaud, Directeur général de la Cinémathèque français. Catalogue.

Matthieu Dorléan, cocommissaire de Top Secret, Cinéma & Espionnage Cinémathèque Photo DR

Tout un imaginaire du secret

La pertinence du parcours chronologique de cette stimulante exposition séduira les cinéphiles et les fervents de gadgets. Les amateurs d’enjeux de genre (l’espionne est y réhabilité loin des clichés) ou de géopolitique (au-delà de la guerre froide) y trouveront de nombreuses pistes de réflexion ou de nostalgie. Des dizaines de personnages de fictions, d’hier et d’aujourd’hui sont convoquées : de Mata Hari à Edward Snowden, de James Bond à Carrie Mathison (Homeland).
Chacun peut piocher dans les 200 pièces réunies ; des costumes aux accessoires de tournage, des dessins ou des peintures aux archives, des extraits de films aux installations … pour peu que la figure de l’espion.ne  et les ressorts de la manipulation l’intéressent. La visite se prolonge grâce au catalogue foisonnant, doté d’un Abecedarium d’une quarantaine de mots, confiés à autant de contibuteurs

Emetteur-récepteur « TAR 224 », années 1970, photo Baptiste Le Guay

Le culte de l’écoute

L’agent secret est le personnage mystérieux par excellence. Auréolé autant de fantasmes que de réalités, il accompagne la marche chaotique de l’Histoire en s’introduisant aussi bien dans des films d’auteur que dans des productions hollywoodiennes de premier plan. L’espionnage et le cinéma partagent le même art et techniques pour rendre compte du réel (cadrer, capturer des images et des sons). Tous deux ont recours aux technologies low tech ou de pointe pour enregistrer ou fausser l’histoire.
Dés l’entrée de l’exposition,  ce « jeu »  entre techniques du cinéma et l’espionnage s’amorce. « Il y a un jeu de miroir technique entre les deux disciplines, les espions sont entourés de geeks qui fabriquent des gadgets. Dans la première salle, il y a un rapport à la caméra, au nagra, au projecteur, des objets de cinéma utilisés par les espions » explique Mathieu Orléan, cocommissaire de l’exposition et du catalogue avec Alexandra Midal.

Le gadget, outil essentiel d’un espion efficace

L’imaginaire de l’espin se nourrit des gadgets, Top Secret Photo Baptiste Le Guay

James Bond reste une figure grand public incontournable, l’agent 007 profite toujours de gadgets derniers cri pour supplanter ses ennemis et s’extirper de situations mal engagées. Des scènes très ritualisées où, à chaque film, James Bond va voir Q, le célèbre maître-armurier, qui lui fait découvrir ses nouveaux jouets.

« L’espion a un corps augmenté et ne se suffit jamais à lui-même. Nous avons décidé de montrer des armes déguisées. L’exposition présente des gadgets réalistes comme la paire de chaussures avec une lame intégrée qu’on retrouve dans le James Bond Bons baisers de Russie, et qui existe réellement dans la vie » dévoile Mathieu Orléan.

C’est le cas aussi du parapluie bulgare avec du poison, par exemple, des cannes d’aveugles empoisonnées ou encore des rats qui sont en fait des explosifs dissimulés. Certains gadgets eux, sont purement fictifs comme les livres qui se transforment en écrans dans Mission Impossible. Cette saga montre aussi comment des agents peuvent se faire passer pour l’ennemi ou un autre en se mettant un masque qui devient le visage de la personne souhaitée.

Quand le déguisement tient lieu de seconde peau

Les postiches de ma dissimulation de l’ espion avec la perruque, la fausse moustache, se retrouvent (parfois en sortent) du service maquillage indispensable sur un plateau de tournage de cinéma. L’agent secret joue un rôle en fonction d’assignations prédéfinies, il suit le script à la manière d’un acteur qui se fond lui aussi dans un personnage.

« Nous avons rencontré Jonna Mendez qui était la directrice du département déguisement du laboratoire de la CIA. Elle s’occupait des silhouettages, maquillages et masques. Des reproductions faciales aussi exactes comme dans Mission Impossible ». nous confie le commissaire. La réalité serait parfois plus proche de la fiction que ce que nous voudrions croire.

Déjouer son identité avec différents visages reconstitués en masques Photo Baptiste Le Guay


Jean-Luc Blanc, jeanne Angkor, 2020, huile sur toile, hommage à Mata Hari, photo Baptiste Le Guay

Trancher sur l’hypersexualisation des espionnes

Si le cinéma s’est intéressé, dès ses origines, aux figures de femmes agents secrets, la principale avancée sur ce « genre » qui a produit tant de films sexistes, Top Secret déconstruit la représentation hypersexualisée plus glamour, du sexpionnage avec des actrices souvent cantonnées aux rôles de femmes fatales, « pièges à miel » décérébrées. « Nous comparons une espionne à Mata Hari, qui était à moitié espionne et prostituée, mais aussi un agent-double pour les services allemands et français. La Saga James Bond a entretenu ce mythe de la femme qui séduit pour récupérer du renseignement » affirme Mathieu Orléan.

En rétablissant leur apport stratégique considérable, le cinéma a précocement su rendre justice :« Alice Huberman (Ingrid Bergman) dans Les enchaînés d’Hitchcock, Deborah Kerr qui joue une Irlandaise luttant contre les Anglais, jusqu’au personnage de Jessica Chastain dans Zero Dark Thirty de Kateryn Bigelow » détaille le commissaire de la Cinémathèque.

Pendant les deux Guerres mondiales, de nombreuses stars qui jouaient les clandestines au cinéma ont profité de leur notoriété pour s’engager par patriotisme au sein des services de renseignement. C’est le cas de la chanteuse Joséphine Baker donnant des informations classées au BCRA français (Bureau central de renseignement et d’action) ou de l’actrice allemande Marlene Dietrich qui joue l’Agent X27 et espionne les nazis pour l’OSS américain (Office of Strategic Service).
Une manière de montrer que les vedettes féminines de l’époque prenaient de vrais risques, loin de la caricature instrumentalisée de la « James Bond girl ».

Dans l’imaginaire collectif, nous avons tendance à oublier que des hommes étaient également utilisés par les services de renseignement comme des appâts sexuels. « Des hommes surnommés Roméo partaient en Allemagne de l’Ouest, se faisant passer pour des réfugiés politiques. Ils épousaient une femme d’une agence gouvernementale et pouvaient récolter des secrets ainsi » rappelle Mathieu Orléan.

Du rôle solitaire à la figure paranoïaque

Affiche originale de Harry Palmer The Ipcress file (Ipcress, danger immédiat) de Sidney J.Furie (1965), photo Baptiste Le Guay

Plusieurs événements historiques majeurs, comme le 11 septembre 2001, ont changé les rapports de force de la mondialisation et par conséquence, les films d’espionnage qui les reflètent. Des intrigues visant l’URSS dans une atmosphère de guerre froide, le nouvel ennemi des fictions d’espionnage bascule contre le terrorisme et ses financements en général, aux acteurs du chaos du Moyen-Orient, en particulier.

« C’est une rupture dans l’évolution de la représentation de l’espion mais il y a eu d’autres ruptures comme le Watergate. La paranoïa que suscitent les écoutes secrètes sont montrées dans des films comme Conversations secrètes, Les trois jours du Condor et Les hommes du président » confie Mathieu Orléan.

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont eux aussi changé la manière dont les services de renseignement sont représentés dans les fictions. Avant ces attentats, le public avait une image peu claire de ce que faisait la DGSE et les différents services de renseignement. « C’était un travail dans l’ombre et les renseignements français avaient donné une vision d’eux presque absente. Avec Le Bureau des légendes d’Éric Rochant, le réalisateur a pu travailler avec les services secrets ce qui aurait été impossible vingt ans en arrière où la DGSE était une forteresse impénétrable, avec un secret-défense de rigueur » révèle Mathieu Orléan.

Ces évènements majeurs comme les attentats et les scandales politiques provoquent une démystification du cinéma d’espionnage où l’agent est souvent manipulé et discrédité par ses supérieurs qu’il pensait servir. Dans Les trois jours du Condor (1975) en plein climat post-Watergate, l’analyste d’une unité de la CIA, interprété par Robert Redford, est trahi par son propre camp.

« Ce genre de films et séries, comme Homeland, montrent les rapports ambigus des services secrets, en exposant leurs côtés sombres et immoraux. Des films à l’inverse d’un James Bond où il y a une loyauté, une idéologie et qui sont sans vrais dégâts collatéraux » analyse Matthieu Orléan.

Une nouvelle dimension paranoïaque arrive dans le cinéma d’espionnage où l’ennemi n’est pas forcément étranger mais vient finalement de l’intérieur, parfois même de ses propres supérieurs hiérarchiques. « Dans les Trois jours du Condor, New-York est montrée de manière angoissante avec ses petites rues, alors que l’Amérique était plutôt filmée comme une terre neutre et paisible auparavant » ajoute le Commissaire de Top-Secret.

Nul besoin d’être un super-héros pour être espion

A la manière d’un passionnant jeu de miroirs, Top Secret rapproche tous fantasmes et toutes les ambiguïtés du cinéma et de l’espionnage, et vice-versa. Et démontre pour Matthieu Orléan «  combien l’espionnage est plus que jamais d’actualité soulevant des questions éthiques autant que politiques, tout en produisant des formes artistiques et critiques inédites. (…) En 2022, chacun peut, avec un ordinateur, un téléphone portable ou un drone, collecter et pirater des informations secrètes, tout en déjouant les systèmes de surveillance de l’État. Nul besoin d’être un super-héros pour y parvenir. »
Laissant ouvert – pour chacun – à imaginer le futur de l’un et de l’autre, enjeux de divertissements et de pouvoirs.

#Baptiste Le Guay

En savoir plus sur Cinéma & Espionnage

Jusqu’au 21 mai 23,  La Cinémathèque française, 51 rue de Bercy Paris, 12e

Catalogue. sous la direction d’Alexandra Midal et Matthieu Orléan, Éditions Flammarion, 288 p. 35€ : Pour traduire les multiples relations imbriquées entre espionnage et cinéma, Alexandra Midal et Matthieu Orléan ont dirigé un ouvrage distinct du parcours chronologique de l’exposition : « Ce livre s’applique à montrer à quel point l’espionnage n’est pas réductible à un genre, et comment il ne cesse de se réinventer en s’appropriant divers médiums et supports, de la littérature au cinéma.»
La forme d’Abecedarium,+ permet en une quarantaine d’entrées et « de gros plans » – de James Bond à Zero Dark Thirty – très stimulantes de rendre compte de la qualité, de l’étendue et de la vitalité d’un sujet que les auteurs sont loin d’épuiser ! Chaque lettre ou numéro confiée à un contributeur différent permet de dépasser les disciplines et passer d’une identité à l’autre. Dans ce kaléidoscope collectif, complété d’interviews (Olivier Assayas, Arnaud Desplechin, Éric Rochant, Léa Seydoux),  la figure de l’espion prend plusieurs corps, plusieurs directions, parfois contradictoires, toujours passionnantes. Ouvrant des envies de voir ou revoir les films et de nouveaux champs de réflexions, notamment la ‘démocratisation’ de l’espionnage citoyen, ou lanceur d’alerte : « En 2022, chacun peut, avec un ordinateur, un téléphone portable ou un drone, collecter et pirater des informations secrètes, tout en déjouant les systèmes de surveillance de l’État. Nul besoin d’être un super-héros pour y parvenir. »
Un outil indispensable pour prolonger soit les découvertes cinématographiques nourrissant l’évolution du genre, soit une actualité où la manipulation des faits est permanente.
OOlgan

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