Histoire de reg’arts : La signature, la fenêtre et l’arbre

La signature, la fenêtre et l’arbre sont omniprésents dans l’histoire de l’art. Trois livres captent la signification de leurs langages et représentations. Ils apportent un supplément d’âme et de savoir à notre regard. Voyage au cœur des œuvres, des ateliers et du marché…

La Griffe du peintre – La valeur de l’art (1730-1820), Charlotte Guichard, Éditions du Seuil

Histoire de reg’arts : La signature, la fenêtre et l’arbre

Si, depuis l’antiquité, la signature du peintre dans le tableau n’est pas nouvelle, l’importance de la présence de l’artiste – symbolique et commerciale – va se cristalliser au Siècle des Lumières. Au siècle précédent Poussin ne signa que 5 tableaux sur 95, Le Sueur un seul ! « Faire son histoire, annonce Charlotte Guichard c’est faire l’histoire d’un signe dense, qui s’est constitué au carrefour de plusieurs histoires. » Ces histoires, l’auteure les embrasse avec pertinence : celle de l’individu, du sujet, de la figure de l’auteur (et aussi de la femme artiste) et celle de l’enjeu du tableau comme artefact culturel et de sa valeur économique par son attribution.

Au fil d’une enquête passionnante, fouillée et pluridisciplinaire, dans un langage parfois dense, elle montre comment « la griffe du peintre » gagne en présence au sens propre et figuré par la reconnaissance du créateur individuel (conforté par le droit d’auteur naissant) et l’émergence d’un marché de connaisseurs et de collectionneurs à l’affût de la patrimonialisation du nom. Entre ‘instance savante et réflexive’ et marchandise, entre absence et présence de l’oeuvre, entre allographie (graphie alternative d’un mot ou d’une lettre) et autographie (procédé de reproduction sur pierre lithographique), deux artistes phares condensent cette mutation : Chardin et Courbet dont les signatures portent de véritables stratégies du nom, de marque, de clientèle et de postérité :  « véritable caisse de résonance dans le tableau, la signature peut exprimer l’intériorité du sujet, sa réflexivité critique, voire son engagement politique. »
Ce travail brosse ainsi une véritable archéologie de l’art et de son marché contemporain. Il ne cesse d’interroger le statut du tableau. Les artistes modernes l’ont bien compris plus radicalement : de Duchamp/ »Mutt » qui transforme un urinoir en ‘Fontain’ ou  Bansky dont une toile signée mais partiellement détruite par son auteur accroît sa valeur. « Si la signature est efficace, confirme Charlotte Guichard c’est qu’elle est construite – par l’artiste comme par le regardeur – comme du présent pour dire ‘la brèche du temps’ et finalement l’émergence d’une nouvelle temporalité. » La griffe du peintre n’a pas fini de nous surprendre.

L’œil du monde, Pascal Dethurens, Éditions L’atelier contemporain

Histoire de reg’arts : La signature, la fenêtre et l’arbre

« Si les fenêtres de la perception étaient nettoyées, écrit William Blake, chaque chose apparaîtrait à l’homme – ainsi qu’elle est – infinie. » La ‘fenêtre ouverture sur le monde’ n’est pas un sujet original ni en peinture ni en littérature, la bibliographie à la fin de l’ouvrage en témoigne. Les artistes ont été de tous temps stimulés pour transcender cette « forme-sens », métaphore de « l’œil du monde ».

Le mérite de l’essai polyphonique de Pascal Dethurens est de croiser l’univers des mots et des images, de décloisonner les genres pour mieux souligner les liens et les correspondances, et les éclairer mutuellement. Ainsi sont appelés : Leiris, Yourcenar, Shakespeare, Rilke côtoient Vermeer, Friedrich, Matisse, Hopper… Le récit qui ne cherche pas l’exhaustivité mais le sens, se débarrasse de la chronologie historique. Il lui préfère des approches thématiques incisives : ‘Bonheurs de l’ouvert, ‘Le spectateur en abyme’ ou ‘Métaphysique polémiques, …
Grâce à une érudition virevoltante et une langue très imagée, de brefs chapitres emportent le lecteur en rêveries et méditations « dans ce lieu magique on l’on peut goûter au bonheur au seuil de l’infini. » Infini, le mot est lancé, il ne retombe jamais au fil de ses 150 pages judicieusement illustrées. « Face à la fenêtre l’oeil et la pensée ne se limitent pas à la contrainte arbitraire d’un cadre, ils prennent la forme même de l’interrogation humaine. Fenêtres de la vue. Fenêtre de la vie. » La lucarne est dotée de pouvoirs mi magiques, mi mystiques qui prennent de multiples assertions : « métaphore du regard de Dieu sur sa création, partie liée avec l’irreprésentable », un « espace absolu du dévoilement », qui « place l’homme à mi-chemin de ses devoirs terrestres et religieux . » Une invitation à lire et à regarder un des symboles occidentaux « qui ne montre ni ne dévoile rien, mais ‘signifie’. »

L’arbre dans la peinture, Zenon Mezinski, Éditions Mazenod Citadelles

Histoire de reg’arts : La signature, la fenêtre et l’arbre

Le constat est plutôt paradoxal. Malgré son omniprésence comme motif essentiel de notre environnement visuel, « l’arbre est, selon Zénon Mezinski, le grand absent de l’histoire du paysage dans l’art. » Et de préciser  « en la traversant avec une régularité sans faille, le motif de l’arbre garde en lui a trace des tentatives et des tâtonnements des artistes les plus novateurs. »
Son récit très érudit comble un vide, celui de « la fabrique de l’arbre » dans nos représentations. Le prisme, de surcroît original, est celui de l’identification de l’artiste à son modèle, car « il nous livre un témoignage inédit en conservant une véritable ‘mémoire’ du travail d’après nature. Dessiner un arbre nécessite le plus souvent de sortir de l’atelier et donc aussi s’affranchir des règles. » Ainsi, le langage pictural ne cesse de se renouveler, depuis l’art antique jusqu’à celui du XXIe siècle. Car « autour de ce motif de l’arbre, c’est l’affirmation d’une autonomie du travail de l’artiste, avec sa différence et son originalité qui se joue. (…) Le paysage devient le lieu de l’introspection et l’arbre un motif d’identification pour l’artiste. »
Avec force d’illustrations, de Taddeo Gaddi à Matisse, de Giotto à Hockney, de Rembrandt à Mondrian, Zénon Mezinski montre comment l’arbre passe d’une dimension décorative : « un objet prêt à peindre » … à la fonction symbolique qui  : « annonce par sa seule présence, celle de la nature même. » N’ayant de cesse d’informer et d’élaborer notre propre conception du monde, les artistes sont des vigiles et des éclaireurs. Ils offrent une médiation stimulante pour le « regardeur » : « la prise de conscience de l’importance du patrimoine arboré qui se poursuit aujourd’hui trouve ses racines dans ces artistes pionniers qui, portefeuille sous les bras, ont les premiers interrogés le mystère de l’arbre.» A la différence près que le retour à la nature – des artistes et des regardeurs – ne vise plus un espace à découvrir ou dompter, mais à comprendre et à considérer. Un livre éclairant sur les représentations qui s’imposent de l’arbre.