Il faut sauver le maestro Salieri

Réussira-t-il enfin réhabiliter Antonio Salieri (1750-1825) ? Après les redécouvertes des Danaïdes et des Horaces, Christophe Rousset ressuscite son dernier opéra en français : Tarare, sur un livret de Beaumarchais. Avec un double mérite : montrer qu’il était un compositeur d’envergure et le sortir de la légende noire d’empoisonneur de Mozart.

Une postérité poisseuse

Si une légende noire lui colle à la perruque, c’est d’abord parce qu’Antonio Salieri (1750-1825) a contribué à la créer, dans un moment de délire de persécution dans l’asile qui lui servait de mouroir. Le fantasme d’un vieillard désormais oublié mais très influent à la Cour de Vienne, professeur de Beethoven, Hummel, Schubert et Meyerbeer ne pouvait que fasciner Pouchkine (1830) et Rimsky Korsakov (1898) puis Peter Shaffer qui en repris la trame au théâtre dans Amadeus (1979). En le portant à l’écran, Milos Forman finit par lui donner (pratiquement) force réalité.
Malgré les dénégations des historiens, rien n’y fait, comme le dit l’éditeur de presse dans L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. » Tenace au point que la postérité ne retient son nom qu’accolé à celui de Mozart. De son œuvre pléthorique, il n’est jamais question. Tant elle semble constituer un repoussoir pour les producteurs. Elle est peu jouée et quand elle l’est aucun enregistrement ne reste au catalogue. Pour retomber inexorablement dans l’oubli.

Un projet de réhabilitation audacieux

Pourtant, sa musique et son théâtre lyrique méritent d’être défendues. Il faut saluer l’audace de Christophe Rousset – et la force du projet d’exécutions publiques, en version de concert, soutenu par le Centre Palazetto Dru Zane depuis plus de cinq années – pour restaurer les couleurs vibrantes des trois tragédies-lyriques en français de Salieri : Les Danaïdes (1784), Les Horaces (1786) et Tarare (1787), ce malgré les fortunes publiques très diverses au moment de leur création.

S’ils sont plombés par des livrets abracadamantesques, malgré la notoriété des librettistes – celui des Horaces est signé de Nicolas-François Guillard d’après Corneille, Tarare par Beaumarchais -,  la musique conserve  une vibration sensuelle, dopée par la direction de Christophe Rousset et la ferveur de son ensemble Les Talens Lyriques. La cohérence des distributions renforce la dynamique des œuvres : ce sont en effet le même chœur, les admirables des Chantres du CMBV qui incarne la foule, et la quasi même distribution pour Les Horaces et Tarare. La soprano Judith van Wanroij noue le fil continu des trois productions, Cyrille Dubois incarne les rôles titres des Horaces et de Tarare, Jean-Sébastien Bou joue des contrastes autoritaires de ses héros, la présence de la voix suave de Karine Deshayes en rajoute dans la musicalité générale… Tous campent leur personnage avec une profonde conviction dramatique, rendant à ses œuvres – malgré leur durée et immanquablement quelques longueurs (notamment les deux premiers actes de Tarare) – leur force et surtout leur intérêt musical, les sortant de l’ombre de Gluck à qui elles furent -un temps à tort – attribuées. Le mélomane curieux de remplir les pointillés entre les phares français – Lully, Rameau, Berlioz – en appréciera l’écriture vocale malgré l’omniprésence de la déclamation – le cours dramatique et la caractérisation des personnages.

Un chef de bandes en tension

La direction de Christophe Rousset embarque l’heureux mélomane dans un saisissant flux de contrastes émotionnels. Elle valorise avec l’énergie du chant et celle de la conviction de l’orpailleur, une orchestration tout en couleurs vibrantes et chaleureuses.  Dans sa lancée, elle balaye la réputation de suiveur du compositeur, qui connait son métier et sait capter son public. Rousset rend justice à ce patrimoine musical français qui mérite d’être éclairé.
D’autant que parmi les spectateurs enthousiastes des Danaïdes figurent un étudiant de 17 ans pour qui ce faste orchestral sera une révélation. Le jeune Berlioz saura s’en souvenir. Pour dessiner son « grand opéra romantique » ! Pauvre Salieri coincé entre tous ces géants qu’il contribua à former ! Malgré cette postérité défavorable, il faut saluer ce coup de baguette du destin pour le faire redevenir un musicien … et pas seulement un assassin !

Il faut sauver le maestro Salieri

Christophe Rousset crée Tarare à l’Opéra Royal du Château de Versailles. Photo © Éric Larrayadieu