La soprano Eugénie Warnier a trouvé sa voie

Après des études de médecine, Eugénie Warnier a sillonné la scène baroque pendant près de 15 ans. Depuis sa maternité, la soprano confirme sa vocation de toucher et soigner l’âme, autant par les notes que par l’écoute des autres.

De la vocation médicale à la fascination de la voix

« J’ai débuté le chant très abruptement. J’ai tout « fait » dans l’urgence. J’emploi ce mot car malgré mon envie d’apprendre à chanter, il m’a fallu surtout faire très vite presque immédiatement sur scène. » Il y a deux façons d’entendre le parcours artistique peu ordinaire d’Eugénie Warnier : une stimulante capacité à écouter ses désirs profonds quelles que soient les circonstances ou le chemin professionnel déjà entamé. Et une grande foi dans son destin. C’est en effet à 25 ans alors qu’elle est interne à l’hôpital qu’une représentation d’opéra (Rusalka de Dvorak à la Bastille pour la petite histoire) entrouvre une autre vie. La future docteure se découvre une envie irrépressible de chanter. Malgré les obstacles – les conservatoires n’acceptent pas facilement les adultes – elle se forme au CNR de Paris, dont elle sort diplômée en 2005. Elle partage de beaux compagnonnages avec de jeunes musiciens qui deviendront aussi des chefs comme Raphaël Pichon. Sa voie est tracée.

La soprano Eugénie Warnier a trouvé sa voie

Eugénie Warnier dans La Passion selon Saint Matthieu (Salle Pleyel) dirigée par Marc Minkowski. Photo @ DR

Des pépinières de talents nourries par l’effervescence de la musique ancienne

C’est l’autre lecture de ce parcours atypique : commencer tardivement une carrière lyrique n’obère pas ses chances de percer (quand on a du talent). La vitalité du mouvement baroque dopée par des musiciens créatifs et sans œillères en constante conquête de répertoires ouvrent des opportunités aux artistes les plus vaillants. Les Académies de festivals ou les pépinières comme le Jardin des Voix de William Christie permettent la révélation de talents qui ne suivent pas toujours les chemins tout tracés par les conservatoires nationaux.
C’est à l’Académie d’Ambronay 2004 qu’Eugénie Warnier est repérée par Christophe Rousset qui la plonge dans le monde de la musique ancienne, apprécié par tous les chevau-légers de la dynamique baroque française ; de Vincent Dumestre à Hugo Reynes, en passant par Martin Gester ou Marc Minkowski. La souplesse de sa voix et sa présence scénique feront le reste.

La soprano Eugénie Warnier a trouvé sa voie

Eugénie Warnier incarne Aricie dans la production Hippolyte et Aricie du Reisopera Netherlands dirigée par Wentz. Photo © DR.

Une endurance physique et vocale certaine

A la différence des musiciens d’orchestre salariés, le propre (et la souplesse) du musicien du mouvement baroque est de pouvoir s’insérer rapidement au sein d’ensembles à géométrie variable selon le projet musical. Cette adaptation exige aussi d’accepter une mobilité quasi quotidienne. Pendant 15 ans, notre soprano sillonne le répertoire baroque et les continents avec de belles productions – sur scène et au disque – à son actif comme par exemple : Cadmus et Hermione (Vincent Dumestre, Opéra Comique & Opéra de Rouen 2008 & 2010 – Aix, Caen et Luxembourg 2009), Psyché de Lully (Opéra de Toulon & Opéra de Montpellier 2009, Opéra de Reims 2010), Hippolyte et Aricie (Emmanuelle Haïm/Concert d’Astrée & Raphaël Pichon/Pygmalion au Festival de Beaune), Cantates sacrées de Matthias Weckmann avec l’Ensemble Les Cyclopes, Infernum in Paradise avec Musical Humors …

Médecin un jour, médecin toujours

Avec la maternité sa voie change à nouveau. Aux courses échevelées de troupes en troupes itinérantes, elle privilégie désormais quelques projets lyriques qui lui tiennent à cœur et la mélodie. Pour être au plus près de ses jumeaux et rester à l’écoute des autres elle retrouve un poste de médecin. Plus profondément, elle met sa voix au repos, la fait même évoluer au contact des berceuses qu’elle chante à ses enfants. Ce répertoire assumé dans la maturité l’habite tant qu’elle le travaille, l’élargissant sans cesse, un compositeur en appelant un autre. Ce qui n’était qu’une relation intime entre ses enfants devient une conviction : « un voyage vers l’apaisement, une douce envie de mélodies qui venaient de loin, d’une enfance mélodieuse, mélomane, mélodique, d’un amour du beau : un texte, un air, faciles à retenir, apaisant, reposant. »

Du chant dans l’intimité au disque « Soir, berceuses mais pas que… »

Ce désir qui existait depuis toujours a pris forme dans un premier enregistrement en soliste. Elle a choisi soigneusement ses complices : Emmanuel Hieaux pour les arrangements, Marine Thoreau La Salle au piano, et pour élargir le son, le Quatuor Les Heures du Jour.
Sans ordre chronologique ou générique particulier – une berceuse japonaise exquise côtoie celle de Jocelyn signée de Benjamin Godard, Apaisement de Chausson est rapprochée de Nana de de Falla, Wiegenleid de Brahms ou Soir de Gabriel Fauré… 19 airs composés par des compositeurs connus ou méconnus reliés ensemble parce qu’ils savent toucher l’âme. Chacun à sa manière apporte un ciment émotionnel à ce qu’Eugénie Warnier revendique comme un « refuge, un petit nid ». Le résultat est un bonheur, un bouquet de joies, de petits mots tendres ou apaisants emprunts d’une douceur active.

La soprano Eugénie Warnier a trouvé sa voie

Soir Berceuses (mais pas que… est illustré par le talent de Paul Cox et l’écriture de Yasmina Khadra Photo ©DR

Associer les notes et le texte

Avec ces mélodies parfois soufflées ou chuchotées, l’oreille la moins expérimentée percevra une voix qui se libère et s’assouplit au fil des plages sans renoncer au théâtre indispensable du sens. Il faut se laisser circonvenir par cet instinct maternel et apaisant, un doux échange de pathos et de rigueur.

Si les mots vous manquent pour partager vos sentiments, le livret du cd illustré par les images suaves de Paul Cox est complété d’un texte magnifiquement sensible de Yasmina Khadra. Il débute ainsi : « On mange pour ne pas mourir de faim, on chante pour s’entendre vivre » disait Nazish dans Les Hirondelles de Kaboul. (…) Lorsqu’on écoute la musique, on a envie de tout pardonner ; notre corps en lévitation se veut exaltation, nous devenons l’unité de mesure de l’ensemble de nos délivrances – nous sommes en symbiose avec nous-mêmes. »
N’hésitez pas à découvrir le disque de « Berceuses mais pas que » d’Eugénie Warnier, il vous rendra tout simplement meilleur.