Culture

Le Moyen Âge n’a plus rien de moyen, au PBA Lille comme au Musée de Cluny

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 8 juillet 2022

Historiens et conservateurs invitent à repenser et revoir le Moyen Age, loin des stéréotypes. En parallèle de la monumentale  Nouvelle Histoire du Moyen Âge, sous la direction de Florian Mazel (Seuil), le Palais des Beaux Arts de Lille a rénové ses salles du Moyen Âge et de la Renaissance. Un enchantement qui accompagne la réouverture du Musée de Cluny, à Paris, où la Dame à la Licorne séduit le visiteur. Une effervescence qui éclaire un Moyen Âge, véritable laboratoire de notre modernité.

La Résurrection est expliquée au cas où le mot échapperait aux profanes, avec cet albâtre de Nottingham, PBA Lille Photo Thierry Dussard

Un millénaire contrasté

Le Moyen Âge est ce grand manteau qui recouvre dix siècles, du Ve au XVe siècle. Pardon, du 5e au 15e, faut-il écrire, afin que les jeunes générations puissent lire. Bref, du déclin de l’Empire romain à la Renaissance, quand Constantinople tombe aux mains des Ottomans en 1453, ou plus positif, lorsque Colomb embarque pour le nouveau monde. Dix siècles de croisades et de batailles, mais aussi dix siècles d’or où les arts se manifestent de miniatures en cathédrales.
Oublions le fracas des armes, pour ne retenir que l’éclat des enluminures, des retables, et des médailles.

Sainte Anne trinitaire prolonge la tradition des Vierges de tendresse, PBA Lille Photo Thierry Dussard

Des références religieuses

La somptueuse rénovation des salles du Moyen Âge et de la Renaissance au Palais des Beaux Arts de Lille donne l’occasion de remonter le temps. De se plonger dans la douceur de ces Vierges allaitantes en bois, ou d’une rare Sainte Anne trinitaire, qui contrastent avec l’angulosité d’un Christ ressuscité en albâtre. Tandis que sur le volet d’un retable, Sainte Véronique, patronne des photographes, tend son voile où s’inscrit miraculeusement un visage.
Que de références religieuses, se dit-on, mais la foi chrétienne cimente alors l’Europe.

A l’orée de la Renaissance

Tous les matériaux sont convoqués, le marbre comme dans ce très fin bas-relief du Festin d’Hérode par Donatello. Le tendre ivoire, de morse ou d’éléphant, qui montre de multiples épisodes de la Bible. Ou le laiton, dans ce curieux encensoir enfumant trois Hébreux voués aux flammes de l’enfer. Tandis que la terre cuite émaillée trouve son apogée à Florence, avec la famille Della Robbia au seuil de la Renaissance. Ainsi que l’or et l’argent dans ces monnaies, dont on découvre le droit et le revers à l’aide d’un ingénieux dispositif vidéo.

Subtile bas-relief du Festin d’Hérode par Donatello, PBA LIlle Photo Thierry Dussard


The Architecture of Empathy, de John Isaacs, clin d’œil contemporain à Michelangelo. PBA Lille Photo Thierry Dussard

Un doigt d’art contemporain

Un feuilletoire numérique permet même de parcourir un manuscrit enluminé du 15e siècle. L’art contemporain s’est ainsi invité dans l’expo, avec une stupéfiante animation de la passion du Christ, par Andy Guérif, qui transforme en tableau vivant la Maestà du maître siennois Buoninsegna. Soulignant la présence mystique, The Architecture of Empathy de John Isaacs n’offre qu’un drapé de marbre, en guise de clin d’œil à la Pieta de Michelangelo. “Nous avons tenu à ouvrir l’art au plus grand nombre, avec des cartels très pédagogiques, notamment destinés au jeune public”, note Sophie Dutheillet-de Lamothe, la brillante conservatrice du département Moyen-âge et Renaissance du Palais des Beaux Arts de Lille.

Louis de Quarré et son épouse Barbe de Croesinck préfigurent la mode des selfies sur ces deux volets de triptyque, PBA Lille Photo Thierry Dussard

Qui représente mieux le réel ?

Pas de licorne pour autant (il faut pour cela aller dans l’expo attenante sur La Forêt magique, ou mieux encore voir le musée de Cluny), mais une armure de chevalier, dite Maximilienne, ravira les amateurs de tournois.
A son apogée, la Renaissance est marquée par la rivalité entre peintres et sculpteurs pour savoir qui représente le mieux le réel, on en trouvera un bel exemple avec les portraits de Saint Louis et Sainte Barbe, les saints patrons des donateurs qui figurent au dos d’une huile sur bois, anticipant ainsi la mode des selfies.

La scénographie du musée de Cluny, rassemble dans une même salle des chefs d’œuvre d’une même époque pour une meilleure appréciation des styles Photo Thierry Dussard

Vitraux et tapisseries de Cluny

Le verre et le tissu ne figurent pas dans les collections lilloises, mais le musée de Cluny qui vient de rouvrir (après 11 ans de travaux), regorge de trésors. Jadis organisé par matériaux, le parcours est maintenant chronologique, et réunit dans une même salle, vitraux et statues, ivoires et émaux, d’une même époque. Accolé aux thermes de Lutèce, Cluny, le plus ancien et le mieux conservé des hôtels médiévaux parisiens, embarque le visiteur pour un véritable voyage dans le temps. Ici, le cadre est à la hauteur du tableau, et l’écrin au niveau des pièces exceptionnelles réparties en 21 étapes.

Reliquaire de Sainte Mabille, qui est l’une des onze mille vierges martyres ayant suivi Sainte Ursule, soit autant de prénoms ancrés dans l’histoire de la chrétienté, Cluny. Photo Thierry Dussard

Parenthèse médiévale au cœur de Paris

Le reliquaire de Sainte Mabille, vient de Sienne, et date du 14e siècle. Tout comme la Vierge ouvrante qui, elle, provient de Pologne. Tous deux en bois, témoignent de la ferveur de la foi au cours de « ce long Moyen Âge qui n’est ni sombre comme le voulaient les humanistes et les hommes des Lumières, ni doré comme l’imaginaient les romantiques et les catholiques au 19e siècle », écrivait le grand médiéviste Jacques Le Goff. Il est à la fois sol y sombra, et ces mille ans ne sont pas seulement une ère où les superstitions l’ont toujours emporté sur la raison.

La Dame à la licorne, star de Cluny

Ne pas confondre superstition et symbolisme, et les six gigantesques tapisseries à découvrir dans la pénombre, afin d’en préserver les couleurs, illustrent les cinq sens. Sans que l’on sache précisément quel est celui de la sixième tapisserie, intitulée « A Mon Seul Désir ». Repérées par George Sand et sauvées par Prosper Mérimée au fin fond de la Creuse, elles auraient été commandées par la famille Le Viste, dont les armoiries blasonnées d’un croissant de lune flottent sur les bannières encadrant la mystérieuse et gente Dame.

Tapisseries de La Dame à la licorne, dont la sixième garde tout son mystère. La Dame prend-elle un collier, ou le dépose-t-elle dans une cassette en signe de renoncement ? Cluny, Photo Thierry Dussard

#Thierry Dussard

Pour balayer les poncifs sur le Moyen Age

Saint Augustin, entouré d’épis, d’olives et de citrons, sur ce fond bleu typique des céramiques italiennes Della Robbia, PBA Lille, Photo Thierry Dussard

 

  • Palais des Beaux Arts, Place de la République, Lille, ouvert Lun. 14-18 h, Mer. Au Dim. 10-18 h, fermé le mardi. Entrée 7 €, tarif réduit 4 €
  • Musée de Cluny, 28 rue du Sommerard, Paris 5e, ouvert tlj 9.30-18.15h sauf lundi. Nocturne jusqu’à 21 h, 1er et 3e jeudis du mois.

A lire 

Nouvelle Histoire du Moyen Âge, sous la direction de Florian Mazel, Seuil, 1056 p., 39 € :

Depuis la subversive revendication de Régine Pernoud « Pour en finir avec (le mépris) du Moyen Age » en 1977, quel chemin parcouru !  Avec son millier de pages, sa soixantaine de collaborateurs, et une iconographie pertinente, la Nouvelle histoire du Moyen Âge sous la direction de Florian Mazel (déjà coordinateur de ­L’Histoire mondiale de la France dirigée par ­Patrick Boucheron en 2017) jette un sacré pavé dans la mare de conceptions médiévistes trop datées, trop figées, trop franco-française (quarante années après celles de Georges Duby, Jacques Le Goff ou Robert Fossier, notamment, Le Moyen Age, ­Armand Colin, 1983).

En revendiquant à la lumière des dernières recherches pluridisciplinaires d’actualiser le savoir sur le Moyen Age, les avancées  – et les débats qu’ elles suscitent- sont à la hauteur des changements de paradigmes proposés. Le changement de découpage temporel est surement le plus disruptif :  des trois temps (Haut Moyen Age, Moyen Age central, Bas Moyen Age) usuels, s’oppose désormais un 1er Moyen Age (Ve-milieu du XIe siècle), héritier durable de l’Empire romain chrétien, à un 2nd Moyen Age (milieu XIe-XVe siècle avec l’essor urbain) tirée par la dynamique centrale de l’emprise de l’Eglise sur la société. L’importance donnée à la bascule du «moment grégorien» entre le XIe et le XIIIe siècle qui instaure un nouvel ordre social et seigneurial et le dominium ­universel de l’Église renouvelle la perception de la civilisation médiévale; étayée par en autres, l’idéal chrétien de la croisade contre l’islam, la transformation du mariage en sacrement. …

Difficile de résumer tous les aspects abordés ; mais cette nouvelle histoire invite à réfléchir  et débattre sur un millénaire,  qui reste un objet de fantasmes et de fascinations … et de controverses : « Le Moyen Âge représente en effet, rappelle en introduction Florian Mazel, par son altérité même, un extraordinaire lieu de vagabondage et un remarquable terrain d’exercice pour l’esprit critique, où réfléchir entre autres choses, à relative distance des passions contemporaines, aux relations entre public et privé, communauté et identité, hiérarchies et solidarités, rôle et statut, mémoire et histoire, violence et solidarité, droit et tradition, don et échange, imaginaire et identité, institution et pouvoir, croissance et environnement… »

Encouragement aussi à retourner dans les musées et sur les somptueux vestiges que le laboratoire de notre modernité nous a laissés !

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