Culture

Le violoncelle d’Anja Lechner ouvre et laisse ouverte de nombreuses portes

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 7 mai 2021

[Partage d’un mélomane] Une voix, un toucher, un moment… Le violoncelle d’Anja Lechner ou plus exactement Anja Lechner avec son violoncelle nous rapproche de galaxies que nous pouvions croire distantes mais qui sont en fait infiniment communicatives.

Anja Lechner © Paolo Soriani

Une interprète qui rend toute musique contemporaine

Parfois aux antipodes, comme en équilibre entre musique érudite et courants fusionnels, une même identité habite la lumière qui nous parvient, une même couleur malgré la diversité des sensations. Anja Lechner nous révèle, dans des registres distincts voire éloignés, tout ce qui nous relie à la musique, elle donne un sens enveloppant à tout ce qu’elle exprime.

C’est avec Schubert que la porte s’entrouvre, porte classique s’il en est, nous suivons une ligne mélodique tout en douceur, connue sans doute mais au fond assez rarement offerte et encore moins parcourue au milieu des tempêtes de propositions. Il s’agit là d’harmonies dont la simplicité accomplit le miracle de combler, Schubert, oui. A cet égard, il convient de relever que nombre de ses lieder ont été composés dans des versions « alternatives » dont celle avec guitare a parfois précédé celle avec piano (voir Nuit et Rêves).

Ce miracle a des passeurs, ici Anja Lechner.

Associée au guitariste argentin Pablo Márquez, elle parcourt notamment une « Nuit » de Franz Schubert (ECM) avec une lumineuse bienveillance et un souci de tendre vers l’autre. La voix est déliée, inspirée, et il n’y a pas d’effacement du guitariste tant leur duo est élégant et équilibré. La violoncelliste nous enveloppe en nous tenant la main : elle accomplit le partage essentiel de la musique, nous nous inclinons devant l’interprète.

Il serait alors possible de s’éloigner à rebours dans le temps, quelque soixante années plus tôt par exemple, et être gagné par Haydn dont les « Sept dernières paroles du Christ » nous sont prononcées par le Quatuor Rosamunde dont Anja Lechner est la violoncelliste à la fois reconnaissable au lyrisme boisé de son instrument et totalement fondue dans un ensemble à l’aristocratique élégance homogène.

Ce serait possible, pourtant, après Schubert, Silvestrov s’impose, celui-là même dont nous parlions il y a peu et qui reçoit avec Anja Lechner une interprète habitée, infusée dirait-on presque. Ici, la musique contemporaine reçoit ses majuscules pour souligner l’importance du catalogue ECM (Edition of Contemporary Music) qui nous offre des pages magnifiques, une profusion de possibles, des lectures aux confins de la découverte avec des certitudes aussi, et toujours des moments sans autre lien au temps qui passe que celui de s’y sentir bien.

 Une interprète présente et différente à la fois

Avec Anja Lechner, parler de l’interprétation c’est aussi parler de la composition et de l’intention. Elle épouse dans un lien floral cette alchimie complexe, elle nous laisse libres mais nous sommes pris, heureusement. Interprète aussi présente et différente à la fois dans sa singularité, elle transfigure des duos florissants, foisonnants, ceux qu’elle constitue avec François Couturier, Tõnu Kaljuste, Vassilis Tabropoulos ou Dino Saluzzi, parmi d’autres.

Au-delà des duos, comme un horizon après l’horizon, elle s’inscrit dans des œuvres orchestrales, comme avec l’Amsterdam Sinfonietta ou de musique de chambre (une « chambre avec vue » en tout cas) lorsqu’elle est au cœur du Rosamunde Quartett

Avec Anja Lechner, la subtile chimie de partitions éclatantes, opulentes ou épurées désintègre toujours les frontières dessinées sur les cartes, les routes s’éloignent de tout centre de gravité enfermant et si l’on retrouve Tõnu Kaljuste, on y rencontre Misha Alperin ou Tigran Mansurian. Difficile de limiter les citations, et pourtant il le faut.

Quelques portes pour découvrir cette voix singulière et plurielle

Les voyages avec François Couturier :   « Lontano » et « Moderato Cantabile » ce dernier opus mêlant de façon réjouissante Gurdjieff, Komitas et Mompou.

Ou aussi : « Navidad de Los Andes » avec Dino Saluzzi.

Un cheminement qui invite à la rencontre

Les plus belles pages embrassées par Anja Lechner sont écrites chez ECM, le foisonnement des possibles évoque avec un tel label une troisième dimension, celle qu’une fois séduit par Anja Lechner nous pourrons sans doute lâcher sa main ou son archet et nous aventurer sans elle sur des territoires dont elle a révélé le compositeur. Mais avant cela, encore un sentier innovant parcouru avec elle, celui de Tõnu Korvits dont elle illumine le « Miroir ».
C’est un univers immense et complexe qui irrigue manifestement l’inspiration interprétative et les envies d’Anja Lechner, mais pas seulement interprétative au fond tant elle donne de sève à la vie de la musique qu’elle partage.
Et cette irrigation parcourt à son tour nos moments et vient féconder nos attentes les plus… inattendues.

Pour aller plus loin avec Anja Lechner

Son site officiel

Anja Lechner est née en Allemagne en 1961, formée aux écoles classiques de la musique et de son instrument, son parcours généreux et profond nous accompagne de Bach à Schubert, Schumann, Webern, Shostakovich, Silvestrov, Mansurian, et tant d’autres.

Discographie sélective ECM

  • Joseph Haydn, The Seven words (The seven last words of our saviour on the cross), Rosamunde Quartett, ECM, mai 2001.
  • Lontano, Anja Lechner et François Couturier, ECM, octobre 2020
  • Moderato Cantabile, Anja Lechner et François Couturier, ECM, septembre 2014.
  • Navidad de los Andes, Anja Lechner, Dino Saluzzi, Felix Saluzzi, ECM, août 2011.
  • Mirror, Tõnu Korvits avec Anja Lechner, également Kadri Voorand, le Tallinn Chamber Orchestra et l’Estonian Philharmonic Chamber Choir sous la direction de Tõnu Kaljuste, ECM, mars 2016.
  • Chants, Hymns & Dances, Anja Lechner, Vassilis Tsabropoulos, ECM, septembre 2004.
  • Song of Songs, Boris Yoffe, Rosamunde Quartett & the Hilliard Ensemble, ECM, septembre 2011.
  • Her First Dance, Misha Alperin, Arkady Shilkloper, Anja Lechner, ECM, février 2008

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