Le Vodou démystifié

Amateurs de sensationnel passez votre chemin. Au Château Vodou pas de zombies au programme mais une superbe collection d’art vodou et une plongée dans les rites et croyances de cette religion originaire d’Afrique de l’Ouest.

Le Vodou démystifié

Bocios Vodou. Photo © Thierry Joly

Retour aux racines africaines

Vodou. Un nom qui suscite effroi, crainte ou pour le moins un certain malaise chez nombre de personnes tant il est dans l’imaginaire occidental synonyme de zombie, magie noire et envoûtement. La faute aux écrivains et aux scénaristes d’Hollywood en quête de sensationnel qui depuis toujours ne retiennent que les aspects les plus sombres de cette religion. La réalité est toute autre, plus complexe, et le Château Vodou de Strasbourg s’attache à rétablir la vérité en s’intéressant à ses racines. D’où son nom orthographié comme en Afrique de l’Ouest, son berceau, alors qu’il s’écrit Vaudou à Haïti et Voodoo en Louisiane où il est arrivé avec les esclaves. « Comme au Brésil et à Cuba où il a respectivement pris le nom de Candomblé et Santeria », précise Adeline Beck, l’administratrice du musée.

« Les esclaves qui se sont retrouvés à Haïti n’étaient pas des initiés et ne comptaient pas de grands prêtres parmi eux. Ils ont donc recréé leur religion en se basant sur des souvenirs et des connaissances parfois erronées auxquels ils ont ajouté des éléments des croyances locales et chrétiennes. Piquer des aiguilles dans des poupées est ainsi clairement emprunté aux pratiques des sorcières européennes », explique-t-elle.

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Masques vêtements Gelede Vodou. Photo © Thierry Joly

1 200 œuvres d’art

Installé depuis 2014 dans l’ancien château d’eau de la gare construit par les Allemands en 1874, le Château Vodou est le plus important musée au monde dédié au Vodou originel. Il doit sa création et son implantation dans la capitale alsacienne à Marc Arbogast, ancien PDG des brasseries Fischer et Adelshoffen. Amoureux de l’Afrique depuis des décennies, il s’est peu à peu passionné pour le Vodou, réunissant au fil des ans 1 200 statues, masques, fétiches, vêtements cérémoniels et autres objets datant des 19e et 20e siècles qu’il a souhaité montrer au public. Véritables œuvres d’art par leur esthétisme, ces pièces témoignent en outre de la créativité de leurs auteurs qui ont utilisé pour les réaliser du bois, du métal mais aussi une grande diversité de matériaux allant d’objets du quotidien tels que ficelle, cadenas, bouteilles ou miroirs à des tissus, des perles, des coquillages, des végétaux et des matières sacrificielles comme le sang.

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Masque Zangbeto. Photo © Thierry Joly

Une religion complexe

Deux cents vingt pièces ont été sélectionnées pour former l’exposition permanente du musée qui retrace l’histoire du Vodou, dévoile ses rites, ses pratiques, le rôle de ses prêtres appelés bokonos, la géomancie Fa dont ils se servent ou encore la manière dont sont confectionnés les fétiches. Bref, tout ce qui a trait à cette religion qui est aussi une philosophie et un principe de vie car elle comporte de nombreux interdits. Dans la mesure du possible du moins car en Afrique il se dit que le Vodou n’est pas ce que l’on voit et ce qui apparait mais qu’il est essentiellement fait de ce que l’on ne voit pas. Le sujet est par ailleurs complexe, le terme Vodou, par exemple, désignant aussi bien les dieux et les fétiches les représentant que la religion elle-même. Codifié sur ordre des Empereurs d’Abomey lors de l’expansion de leur royaume, il a assimilé les divinités des peuples conquis et plus tard des apports du christianisme et de l’hindouisme. On dénombre ainsi plus de 400 Vodous créés pour communiquer avec les hommes par Mawu – Lisa, dieu suprême masculin et féminin. Un concept, une entité plutôt qu’une personne, et de ce fait il/elle n’est jamais représenté et on ne s’adresse pas à lui/elle.

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Mami Wata, figurine Vodou. Photo © Thierry Joly

Un panthéon pléthorique

Parfaitement mises en valeur par la scénographie, les œuvres exposées proviennent en majorité du Benin et du Togo, les autres du Ghana et du Nigéria. Pour commencer, le visiteur plonge dans ce panthéon pléthorique en découvrant des fétiches des Vodous les plus populaires. Citons Legba, le dieu messager à tête de chien, Atchakpa représenté en crocodile symbole de la force des eaux via lequel on rend aussi hommage aux enfants noyés, Tchamba qui incarne l’esprit des esclaves et porte donc chaines et cadenas, Mami Wata, mi-femme mi-poisson ou mi-femme mi-serpent, mère des eaux, qui symbolise aussi bien la mer nourricière que l’océan destructeur….  Tous ont jadis servi pour intercéder auprès des dieux qu’ils dépeignent mais sont aujourd’hui désacralisés. A l’exception d’un, installé à l’entrée du musée, représentant la déesse Kélessi, spécialement créé en 2012 par un bokono pour protéger le musée et ses collections. Comme tout fétiche actif, il doit être nourri une fois l’an d’alcool de palme et de sang de poulet. Les visiteurs qui le souhaitent peuvent quant à eux lui offrir du gin pour demander la réalisation d’un souhait.

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Atchakpa. Photo © Château Vodou

Sorts et contre-sorts

La plongée dans l’univers Vodou se poursuit par la découverte de bocios, fétiches domestiques destinés à se protéger des sorts ou à en jeter, à détourner malheur ou maladies, à faire taire des personnes, à cacher des malversations à la justice, à protéger ou défaire des relations,…. Il y en a de toutes les formes et les matières ou objets les composant sont souvent liés à leur fonction. Enfin, le musée présente une superbe collection de masques et costumes utilisés par les initiés de sociétés secrètes lors de cérémonies visant à établir un lien avec l’au-delà ou à transmettre la parole des ancêtres. Y figurent notamment des parures de la société Gélèdé, dirigée par un groupe de femmes, dont les cérémonies rendant hommage à la mère primordiale sont si impressionnantes que les Yorubas du Nigéria affirment « Les yeux qui ont vu le Gélèdé ont vu le spectacle ultime ».

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Bocios. Photo © Thierry Joly

Chatoyants masques et costumes

Tout aussi riches sont les tenues colorées des Egunguns, personnages représentants des ancêtres défunts revenus parmi les vivants pour leur communiquer des conseils et commenter leurs actions ou les masques des initiés du culte Oro qui marchent devant eux dans les cortèges pour les protéger des forces maléfiques. Et que dire de l’exubérant masque figurant le gardien de la nuit Zangbeto, jadis chargé de la protection du roi du Dahomey, qui protège le village ou le quartier dont il est issu.

Instructive, fascinante et d’un grand intérêt artistique, la visite du Château Vodou ne laisse qu’un seul regret : qu’il n’y ait pas plus de pièces exposées tant elles sont magnifiques. Une motivation pour revenir au musée lors des expositions temporaires qui donnent l’occasion au musée de présenter des œuvres supplémentaires.

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Masques vêtements Egungun Vodou. Photo © Thierry Joly