Les Tuffery ou le printemps du jean français

Pionnier du made in France et fervent d’une production locale, l’Atelier Tuffery à Florac (Lozère) perpétue les gestes du maître-artisan-tailleur du XIXème siècle. Parmi leur production on trouve des jeans façonnés dans de la toile de Chanvre. Le savoir faire est transmis de génération en génération. La dernière a des projets plein la tête.

A l’heure bénite des eaux vives qui dévalent des plateaux enfin déneigés des Causses, dans les Cévennes, désormais, quotidiennement, viscéralement, c’est le printemps du pantalon en jean. C’est la famille Tuffery de Florac, une lignée de quatre générations de maîtres-artisan-tailleurs, depuis les précurseurs Célestin (en 1892) et son épouse Augusta.
Dans cette formidable saga du savoir-faire français, Julien Tuffery, l’arrière-petit fils de Célestin et son épouse Myriam, ne sont en reste ni de passion, ni de savoir-faire. En 2015, ils ont décidé que leur vie, et celle de leur premier garçon aussi, Ange, qui vient de naître, s’écrirait dans le monde de la confection plutôt que comme ingénieur (l’un et l’autre), dans les secteurs dorés du traitement de l’eau et de l’agro-alimentaire.

Les Tuffery ou le printemps du jean français

A  la table de coupe, deux générations de Tuffery, Myriam, Jean-Jacques et son fils Julien. Photo © Christian Goutorbe

Un atelier de belle couture

Et ils ont recréé, dans des locaux modernes, l’atelier de belle couture jadis développé dans une ancienne école élémentaire de Florac avec soixante employées. Par nécessité économique, il avait été fermé en 1984 par la troisième génération des « Tuff », Jean-Jacques, le père de Julien, ses deux frères Norbert et Jean-Pierre. « En 2014, lorsque Julien et Myriam ont annoncé leur décision de reprendre l’affaire, économiquement, nous étions au bout du rouleau. Nous avions encore peut-être trois cents clients fidèles qui venaient de loin pour acheter les pantalons que nous fabriquions. Avec mes deux frères, nous étions les derniers employés de la structure qui gérait une boutique et notre petit atelier. Et les repreneurs, tunisiens notamment, étaient pressants pour racheter la marque mais certainement pas le savoir-faire ni la couture à la française » raconte Jean-Jacques, aujourd’hui soulagé après des semaines sans sommeil par le choix de où Julien et Myriam d’abandonner leur carrière d’ingénieur et de reconstruire Tuffery à leur manière.
Chaque matin, à soixante-dix ans, il prend désormais le chemin de l’atelier, le cœur léger. Son esprit est libéré des tracasseries financières et des objectifs commerciaux devenus intenables avec la mondialisation absolue de la fabrication des jeans dans des ateliers du moyen-âge industriel. Car Tuffery est à nouveau en fort développement surfant sur la tendance des productions vertueuses qui respectent la nature et la santé de ceux qui les fabriquent.

Les Tuffery ou le printemps du jean français

Julien et Myriam, ingénieurs de formation et de profession ont abandonné la carrière pour relancer la maison familiale Tuffery. Photo © Christian Goutorbe

Un jean écolo-responsable

« Il doit se vendre chaque année plus d’un milliard de jeans dans le monde. Or, c’est sans doute aujourd’hui le produit le plus déshumanisé issu de la mondialisation la plus folle au mépris de l’environnement. Et nous avons choisi d’écrire autre chose. Nous fabriquons le premier jean au monde totalement réalisé de manière humaine et responsable. Le nom et le savoir-faire français et local ont été conservés et je dirais même sauvés par l’incroyable troisième génération, celle de mon père et de mes deux oncles » raconte Julien Tuffery qui s’adresse aujourd’hui à la vague montante de nouveaux consommateurs capables de retourner l’étiquette avant de faire chauffer la carte bancaire.
Pour devenir vertueux, au-delà de la fabrication 100 % française, les Tuff ont donc testé et innové. Et, une fois encore, ils ont trouvé leur graal dans les usages d’autrefois : les toiles de production locale alternatives au 100 % coton mondial. Ainsi ont-ils définitivement adopté et avec succès commercial, le chanvre, la laine, la soie pour créer les nouvelles locomotives commerciales-maison.

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Salopette / jean brut & bio, modèle André. Photo © DR

« La laine est produite par les troupeaux qui paissent sur les plateaux, même pas à cinq kilomètres de l’atelier. On ne peut pas faire plus local. La soie est d’origine européenne. Elle permet de fabriquer des jeans très souples très doux au toucher pour notre gamme féminine. Quant au chanvre, clairement, c’est l’un des vecteurs de notre développement » ajoute Julien. Le chanvre pour faire des jeans, c’est une drôle d’idée mais intéressante et vertueuse. La matière elle-même est douce au toucher même si le cardage et le filage de cette fibre sont techniquement très compliqués. Elle est thermorégulatrice ce qui permet de porter des jeans toutes saisons. Et du premier coup, en 2018, le chanvre a trouvé sa clientèle, via notamment les réseaux sociaux, la nouvelle force de frappe des « Tuff » pour appuyer le savoir-faire ancestral, le coup de ciseau et l’art d’assembler les pièces.

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Jean-Jacques, petit-fils de Célestin, dans le showroom de Florac. Fierté et soulagement. L’aventure Tuffery continue. Photo © Christian Goutorbe.

Fashion 2.0

« Avant de nous lancer, nous avons beaucoup travaillé sur les réseaux sociaux. Très vite, nous nous sommes aperçus qu’il y avait une vraie réactivité commerciale, et que nous avions les moyens de développer un courant d’affaires. C’est ce qui nous a décidés à sauter le pas et à ouvrir cet atelier avec de grandes baies vitrées où les tâches ne sont pas forcément morcelées. Ici, chacune des ouvrières est capable de changer de poste, de coudre, de monter un pantalon » s’exclame Myriam, l’épouse, la mère du petit Ange et la co-directrice de Tuffery dans une longue tradition de couple aux commandes de l’entreprise dans la famille Tuffery.
Au tout début de cette belle histoire, à côté de Célestin le pionnier des jeans, il y avait Augusta à sa juste place pour trouver les bonnes astuces. Il s’agissait à l’époque de fournir en vêtements rustiques et potentiellement inusables aux rudes travailleurs des Cévennes qui construisaient la voie ferrée. Pour ce faire, Célestin s’en allait à Nîmes chercher les rouleaux de toile Denim à mettre à la coupe dans l’atelier qui écrivait, alors, la genèse du jean cévenol.

Trois saisons, et de jolies étincelles

Le nouveau couple Tuffery est devenu les fournisseurs officiels des rugbymen du Racing 92 qui évoluent en top 14. Pour des vêtements pratiquement sur mesure. « Et en cas de rupture d’une couture, on répare dans la foulée à l’atelier. Mais cela n’arrive pratiquement jamais » ironise Jean-Jacques ciseau à la main devant sa table de coupe alors que la couturière Clémentine Lemaître boucle sa commande. « Nous administrons ici la preuve que nous sommes capables de faire de la confection autrement, du beau et du bien fait à des prix abordables » explique-t-elle en fer de lance de l’atelier après avoir abandonné Ingo nature son projet personnel de couture pour mettre sa joie de vivre et ses compétences à la disposition de l’équipe.

Les Tuffery ou le printemps du jean français

Pantalon jean en chanvre, modèle Desiré. Photo © DR

Et le meilleur est encore à venir. En juin, ils présenteront une gamme complète de produits à l’effigie d’une marque automobile. Et Julien lorgne sur la parcelle qui jouxte les ateliers actuels pour déjà prévoir une extension. Avec Myriam, fille de Pascal Julien pionnier languedocien des vins bio (Mas de Janiny à Saint Bauzille-de-la-Silve), Julien réfléchit déjà à la meilleure manière de recruter des collaboratrices qui puissent monter dans la locomotive et se fondre dans l’équipe actuelle, enthousiaste et performante. L’autre clé de la réussite des Tuffery.

Les Tuffery ou le printemps du jean français

La journée commence toujours par une séance d’assouplissement des articulations. Chaque semaine, c’est un employé différent qui dirige les 10 minutes de Yoga. Photo © Christian Goutorbe.

Le yoga du matin

Chaque matin, dans les ateliers Tuffery, c’est devenu un rituel incontournable, avant de gagner les différents postes de travail tout le monde se réunit dans la grande salle de coupe pour effectuer des mouvements d’assouplissement. Pendant dix minutes, pas une de moins, on fait travailler les articulations qui seront sollicitées pendant toute la journée, notamment les épaules, les poignets et les mains. « Il s’agit de lutter contre les troubles musculo-squelettiques qui peuvent apparaître lorsque l’on répète toujours les mêmes mouvements. Et ça renforce la cohésion du groupe » estime Julien. Chaque matin, un des membres de l’équipe, par roulement, anime cette séquence.