Mai 68 pour Jean-Philippe Domecq, ce fut la mort de Jim Clark

Le 7 avril 1968 à Hockenheim, dans une modeste course de Formule 2, le champion du monde Jim Clark se tue, sa fragile Lotus étant soudain sortie de la piste en pleine vitesse. Sur les images d’archives en noir et blanc, on voit le visage blême de son co-équipier Graham Hill errer ensuite parmi les débris entre les arbres. Un silence de mort a longtemps plané sur la clameur des pistes.

Si ça a pu lui arriver, à lui, alors tout peut nous arriver.

Peu avant Mai 68, un matin d’avril, je rentre dans la cuisine pour prendre l’habituel petit déjeuner avec mon père qui, d’un geste et avec un regard entendu, me désigne la première page de Ouest-France : « Jim Clark est mort ». C’est annoncé juste à côté de la Une, dans un journal important mais régional ; c’est dire. C’est dire la même chose que tous les pilotes quelques jours plus tard lors des funérailles de « l’Ecossais volant » : Si ça a pu arriver à Jimmy…, hoquettent-ils dans les bras de la mère de Clark – si ça a pu lui arriver, à lui, alors tout peut nous arriver.

Mai 68 pour Jean-Philippe Domecq, ce fut la mort de Jim Clark

Jim Clark au Grand Prix de Pau en 1964. Photo © ArtSpeed Gallery

De fait, cette année-là verra mourir les pilotes avec une régularité de métronome terrible : Clark le 7 avril, Mike Spence le 7 mai, Lodovico Scarfiotti le 8 juin et Jo Schlesser le 7 juillet. Comme si, Clark fauché, c’était le dieu de la course automobile qui avait disparu. Aujourd’hui encore, nombreux sont les connaisseurs qui le classent au sommet de la hiérarchie des pilotes.

« Clark était le plus grand ! » (Fangio)

Mort prématurément il ne fut champion du monde pourtant « que » deux fois, en 1963 et 1965, alors que Michael Schumacher le fut 7 fois, Fangio 5 fois, Prost 4, Senna, Lauda, Stewart, Brabham 3 fois. Mais le gentleman-farmer couché dans sa Lotus verte et fine comme un cigare sur ses roues jaunes à suspensions d’araignée et les tuyaux d’échappement dégorgeant comme des boyaux à l’arrière du compact moteur Ford Cosworth de 1500cm3, c’était le toucher de volant qui flutait en dépassant, la hargne gracieuse qui dominait tout et tous, le doigté impérieux d’un homme qui, sans fausse modestie, s’étonnait, en sortant de sa monoplace, d’avoir été si rapide. Je me souviens des titres de l’Equipe au lendemain de tel Grand Prix : « Graham Hill, premier… derrière Clark ! ».

Mai 68 pour Jean-Philippe Domecq, ce fut la mort de Jim Clark

Brabham et Clark n°6 au Dutch Grand Prix de 1966. Photo © Eric Koch

Sa plus folle course fut une défaite

Ne racontons qu’une seule de ses courses, sans doute la plus grandiose des défaites de l’histoire de la F1 : Monza, 1967, Clark est en tête, mais, au premier quart de la course, crevaison, long arrêt au stand pour changer la roue, il repart avant-dernier avec un tour de retard sur les trois premiers, qu’il avale d’un seul coup, et commence, sous l’enthousiasme de plus en plus échauffé de la foule italienne, une remontée comme on n’en vit jamais, et voilà qu’à 10 tours de l’arrivée il a repris la tête, les journalistes hurlent, les tribunes prennent le ciel à témoin…et, dernier virage, la Lotus ralentit…panne d’essence. En F1 on calcule tout au plus juste, sauf l’impossible exploit qui demandait 5 litres de plus.

Pour moi, le cinquantenaire de Mai 68 reste précédé de cet autre cinquantenaire, triste comme un âge qui se perd comme part une vie de légende. Nous avons tous notre journal du journal, nos dates intimes parmi les grandes dates de l’Histoire.

Mai 68 pour Jean-Philippe Domecq, ce fut la mort de Jim Clark

Tombe de Jim Clark (1936-1968) by Ngchikit