Les mystères musicaux de la Semaine Sainte

Le récit chanté de la passion du Christ est une longue tradition d’origine médiévale. Passions luthériennes ou Leçons de ténèbres catholiques, les chefs d’œuvres de musique sacrée sont l’aboutissement de la fascination du mystère de la nuit au jardin des Oliviers et d’une longue lutte pour braver l’interdiction des instruments durant la semaine sainte.
Les mystères musicaux de la Semaine Sainte

Caravage. L’Arrestation du Christ. National Gallery Dublin

Un genre ancien incontournable

La tradition religieuse d’abord, non pas même celle d’une seule religion, mais une tradition qui puise dans le creuset d’une prière presque éternelle, ce que le génie particulier du peuple juif a pu dire d’essentiel et d’unique : la lamentation de Jérémie.  L’un des plus beaux poèmes de l’ancien testament est repris et ré-intériorisé par la piété exacerbée des christianismes qui, chacun à leur manière, le transfigure. « Le chrétien devient le spectateur presque le participant de la nuit la plus profonde de l’histoire du Salut, écrit Jean-François Labie dans ‘Le visage du christ dans la musique Baroque’. Nuit de la solitude du Christ et de son abandon le plus total puisque tous ses disciples, même les mieux aimés, dormaient. »

Grandeur et beauté d’une liturgie codifiée

La sensibilité particulière d’un moment spécifique de l’histoire rend propice une certaine forme d’émotion et de recueillement : les Passions comme les Leçons, qu’elles soient de ténèbres ou de lumière, sont en musique, un genre fort ancien. Les gestes du Christ et surtout ses dernières paroles trouvèrent très vite au Moyen-Age un écho dans le plain-chant et ensuite à la Renaissance dans la polyphonie. Suscitant la composition d’épisodes à plusieurs voix pour de véritables ‘passions-motets’, les musiciens de toute l’Europe – Walter, Scandelio, Lassus, Victoria, Guerrero, Byrd ont illustré et codifié une dramaturgie, avant qu’elles ne deviennent une spécialité de l’Allemagne luthérienne. Les magnifiques et pénétrantes Passions de Schutz en furent l’apogée : récitatif sublime nourri de tournures mélodiques du plain-chant, chœurs superbes qui personnifient la foule annoncent ceux de Bach.

Le bouleversant drame lyrique luthérien

L’introduction des chorals luthériens dans les Passions en musique – jetant au passage le latin au profit de la langue vernaculaire – est due à l’initiative, en 1663, d’un compositeur allemand au nom prédestiné, Johan Sebastiani. Sa Passion selon St Mathieu est la première « passion-oratorio » dans la forme que Kuhnau, Haendel, Keiser, Mattheson, Telemann vont enrichir et que Bach porte au plus haut degré de perfection. Avec le 7 avril 1724 la Passion selon Saint Jean, et  le 15 avril 1729 la Saint Matthieu. Cette dernière est pourtant reçue fraîchement par les paroissiens de St Thomas de Leipzig, obstinément attachés à la tradition, mais surtout bousculés dans leur confort intellectuel. Si la St Jean est plus objective (le drame se déroule devant nous), la St Matthieu est plus intime, plus intérieure. Jamais plus proches nous ont semblé les blessures de la Mère, plus proches les paroles du fils. C’est une méditation profonde et passionnée, qui donne moins à voir qu’à ressentir.

1731, Bach fait entendre la St Marc malheureusement perdue comme deux autres. Même si elle est régulièrement reconstituée, le monument baroque s’épure. Le grand miroir indispensable objet à toute mort, fut-elle celle d’un Dieu, s’est terni. Aucune échappatoire n’est possible. L’homme est nu devant son destin. Tout peut recommencer. « Bach, souligne le chef John Eliot Gardiner dans son « Musique au château du ciel », trouve sa première justification triomphale de l’injonction de Luther : ‘Ce n’est pas par les paroles ou les apparences, mais bien à travers la vie et la véracité [des actes] que la Passion du Christ doit être vécue‘. »

Les mystères musicaux de la Semaine Sainte

Albrecht Dürer. Passion, Le Christ sur le mont des oliviers.

Le goût baroque pour les larmes

La piété du Grand Siècle, davantage portée sur la rhétorique et le goût des larmes, plonge ses racines dans le plain-chant médiéval. « L’originalité de la démarche, explique Jean-François Labie, est de s’être placée au-delà de toute prière formulée, au point où la musique s’inscrit dans le silence du texte. (…) C’est ce qu’à compris le génie d’une génération de compositeurs qui nous donnent un chant capable d’exprimer, sans y mettre de frontières, notre douleur et notre joie. » Plus précisément vers cette douceur intérieure, cette émotion grave et tendre, sans éclat ni agitation, magnifiée dans ce genre spécifiquement français des Leçons de Ténèbres. « Le triple office des Ténèbres nous fait pénétrer au cœur le plus amer, le moins compréhensible de l’histoire de notre salut », insiste Jean-François Labie.

C’est là que tout se noue : la lamentation juive, la poésie du prophète Jérémie, l’élévation chrétienne, la beauté de la liturgie. L’émotion baroque est transfigurée par la tendresse d’artistes à la foi chevillée au corps, aux textes et aux notes. C’est cette conjonction de miracles superposés qui fait la grandeur particulière de leurs œuvres. Par une sorte de miracle, ce Grand Siècle français si attaché aux notions d’ordre et de dignité a donné une forme ô combien intime ! et une mise en scène au mystère le plus fulgurant, celui de l’agonie du Christ.

Les mystères musicaux de la Semaine Sainte

Anthony van Dyck. La déploration du Christ. Musée royal d’Anvers

Les Leçons, véritable mise en scène de la pénitence pascale

Très en faveur dans la France de la fin du XVIIème et de la première moitié du XVIIème, les cérémonies de la Semaine Sainte étaient suivies à Paris comme elles le sont aujourd’hui en Espagne. Avec ferveur, même si la mode s’en mêla. La musique en profita. Alors que la fréquentation d’opéras était interdite, la « dévotion » attirait des chanteurs en mal de pénitence, et un public toujours plus important particulièrement dans les couvents. Les plus grands compositeurs du temps y consacraient le meilleur de leur musique : Lambert, Couperin, Delalande et Charpentier satisfirent le goût de la cour de Louis XIV pour le noir et le lugubre, déclenchant grâce à une mise en scène minutieuse les pleurs d’une assistance à la sensibilité exacerbée.

Cet office très marqué par la symbolique trinitaire, l’était plus encore dans son rituel visuel. Si pour des raisons pratiques il se tenait en fin d’après-midi – au lieu de mâtine – quinze cierges (les 12 apôtres et les trois Maries au tombeau du Christ) étaient éteints un à un au fur et à mesure, en souvenir de l’abandon de Jésus par ses apôtres. L’extinction progressive de la lumière rappelait les ténèbres qui couvrirent la terre lorsque Jésus mourut sur la croix. Le dernier restant allumé représentant le Corps du Christ et sa résurrection. A cette disparition progressive de la lumière répond une musique particulièrement élaborée, une dramaturgie oscillant entre gémissement et colère, mélange d’effusion, d’intime et de mystère.

Les mystères musicaux de la Semaine Sainte

Nicolas Tournier. Le Christ descendu de la Croix. © Musée des Augustins Toulouse – photo Daniel Martin.

Ayant choisi un chemin d’expression très différent, la piété catholique française si pénétrante rejoint pourtant l’émerveillement de Luther devant un Christ dont la douleur est la garantie personnelle de notre salut. Tous – de Bach à Couperin – emploient pour le dire cette vocalise sublime qui est peut-être un écho du chant des anges.