Penser l’anthropocène : Guillaume Logé, Philippe Bihouix, Sébastien Bohler ouvrent la voie

Si les débats courent encore pour fixer la date de naissance de l’anthropocène, cette ère où l’humanité bouscule l’intégrité de la terre, il y a unanimité pour estimer que celle-ci va droit dans le mur si elle est ne fait rien pour changer de trajectoire. Dans la pléthore d’ouvrages qui donnent un cap, Singulars en a retenu trois, pour leur approche alternative et complémentaire ; cognitive pour Sébastien Bolher, technoseptique pour Philippe Bihouix et esthétique pour Guillaume Logé.

Sébastien Bohler. Le bug humain. Robert Laffont

Penser l’anthropocène : Guillaume Logé, Philippe Bihouix, Sébastien Bohler ouvrent la voie

A tous ceux qui s’interrogent sur le manque de réactions de nos citoyens – et de leurs dirigeants – face aux inéluctables changements climatiques, l’auteur joue la provocation : l’Homme n’aurait jamais réussi à détruire le monde sans son intelligence incroyable… Mais surtout la piste cognitive. Le sous-titre de cet essai stimulant précise l’enjeu : « Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher ».
Pour le Docteur en neurosciences, et directeur de la revue Cerveau & Psycho, notre passivité face à l’évidence du péril est à chercher du côté de notre ‘striatum’, la partie la plus ancienne du cerveau. Programmé depuis des millions d’années « à survivre à brève échéance : manger, se produire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’efforts et glaner un maximum d’informations sur son environnement. » Il loge nos ‘renforceurs primaires’ et dicte la satisfaction de nos désirs. Notre difficulté à échapper aux addictions du plaisir immédiat (surconsommation, suralimentation, sur-information,…) prouve que notre cerveau est devenu notre pire ennemi.
Dans un ton volontairement vulgarisateur, mais engagé, Bohler montre qu’il existe tout de même des stratégies qui « éveillent le circuit de la récompense autant que l’égoïsme » : la déconnexion, la pleine conscience, l’altruisme… Un éclairage inédit pour construire en toute conscience un nouveau sens à nos existences. Il y a urgence.

Philippe Bihouix. Le Bonheur était pour demain. Seuil Anthropocène

Penser l’anthropocène : Guillaume Logé, Philippe Bihouix, Sébastien Bohler ouvrent la voie

En dix « rêveries d’un ingénieur solitaire », Philippe Bihouix met dos à dos utopies techno-solutionnistes et mythes de la croissance verte, alternatives « disruptives » et initiatives citoyennes, toutes plombées selon l’auteur par leur manque de réalisme au mieux, « de douces musiques pour nous endormir collectivement » au pire, rester vigilants sur les solutions de facilité !
Pour l’auteur qui brasse histoire, philosophie et innovations, il ne s’agit ni désespérer ni de baisser les bras, mais de promouvoir une « économie de ressources », privilégiant un « comment fait-on nous mêmes » plutôt que le faire faire par des machines. Ses pistes : économiser la source à chaque fois que possible, faire preuve de sobriété intelligente, concevoir des objets durables, réparables, modulaires, plus facilement recyclables en fin de vie, en faisant preuve de discernement dans la course sans fin à la productivité, qui consiste à remplacer du travail humain par des machines énergivores et consommatrices de ressources irrécupérables.

Guillaume Logé. Renaissance sauvage, L’art de l’anthropocene. PUF

Penser l’anthropocène : Guillaume Logé, Philippe Bihouix, Sébastien Bohler ouvrent la voie

Seule une nouvelle façon poétique de nous réconcilier avec la nature, ce que Guillaume Logé appelle « un antropocentrisme de coparticipation » peut nous permettre de briser le destin mortifère d’une anthropocène hors de contrôle. Pour le docteur en esthétique et théorie des arts et en sciences de l’environnement, l’urgence est à une collaboration créative voir la convergence de l’art et de la science. Cette pluridisciplinarité fut le moteur de la Renaissance italienne pour rompre une dynamique folle et affirmer une vision renouvelée de lui-même et du monde. L’érudition et la créativité d’un Léonard de Vinci doit nous inspirer.

Avec un lyrisme parfois messianique, multipliant rapprochements historiques et philosophiques parfois osées, l’auteur en appelle avec lucidité à une « Renaissance sauvage », véritable invention d’un nouvel être au monde. Des artistes – l’auteur multiplie les rapprochements audacieux de l’histoire de l’art et de la science – nous montrent déjà la voie d’une « perspective symbiotique » : des travaux de Tomás Saraceno ou Neri Oxman avec les araignées ou vers à soie, ceux de l’architecte Marcos Cruz ou du Studio Formafantasma pour des objets issus de produits naturels, mais aussi l’importance de la généralisation de l’agriculture biodynamique…

En rompant avec les illusions de la géo-ingénierie et d’un transhumanisme rationnel, tout citoyen peut devenir un « créateur sauvage », concourant à un monde non seulement durable mais passionnant à vivre, à la condition de nourrir honnêtement sa conscience, de changer ses aspirations en conséquence et d’avoir le courage, à son niveau, de le traduire en actes, autant dans son mode de vie que dans sa participation politique.