Regards croisés : Érasme par Hans Holbein, décrit par Stefan Zweig

Voici une des toiles du peintre allemand Hans Holbein, figurant Erasme (Rotterdam 1467- Bâle 1536) « praeceptor mundi ». Premier humaniste, homme du compromis, initiateur de la Réforme qui illumina une partie de son siècle de l’intelligence d’une pensée sans concession vis-à-vis des dogmes. L’écrivain Stefan Zweig, dans la biographie qu’il lui a consacrée, décrit fasciné la puissance de l’intellectuel qui sut ouvrir la voie à une pensée nouvelle, européenne et internationaliste.

Regards croisés : Érasme par Hans Holbein, décrit par Stefan ZweigPortrait de Desiderius Erasmus (1523) par Hans Holbein Le Jeune (1497–1543) © DR

Portrait d’Érasme, vu par Zweig, ou la matérialisation de l’écriture

… « Érasme est à sa table, l’émotion vous empoigne : il est seul. Un profond silence règne dans la pièce, la porte doit être fermée derrière cet homme en plein effort ; personne rien ne bouge dans cette étroite cellule ; du reste, s’il se passait quelque chose autour de lui, l’homme, plongé dans ses méditations, en proie aux transes de la création, ne s’en apercevrait pas. Il semble de pierre, tant il est immobile ; pourtant dès qu’on le regarde de plus près, son attitude n’est pas celle du repos, mais du recueillement le plus profond. C’est l’attitude mystérieuse d’un être dont l’activité vitale est purement intérieure ; avec une attention qui ne faiblit point – on croirait que ses yeux bleus éclairent ce qu’il écrit – son regard ne quitte pas les mots que sa main effilée, presque féminine, trace sur la blancheur du papier, obéissant à un ordre qui lui vient d’en haut.
Sa bouche est fermée, son front brille d’un froid et léger éclat, le mouvement que fait la plume en moulant les caractères sur la page muette semble facile et mécanique. Toutefois une petite contraction musculaire entre les sourcils trahit l’effort cérébral, effort à peine perceptible et qui pourrait passer inaperçu. Presque immatérielle, cette légère crispation, voisine des lobes créateurs du cerveau, nous permet de deviner les luttes douloureuses qu’Érasme doit engager pour trouver l’expression, le mot juste.
Sa pensée prend en cet instant figure et l’on comprend : tout n’est qu’attention soutenue, tension d’esprit dans cet homme, et ce silence est traversé de courants mystérieux. Ainsi représenté, il atteint au sublime, ce moment chimique où la pensée se matérialise et où apparaît l’écriture. On resterait des heures entières à contempler ce portrait et à écouter son silence vibrant, car, dans ce symbole d’Érasme au travail, Holbein a immortalisé la sainte gravité du travailleur intellectuel, l’invisible patience du véritable artiste. »

Extrait de « Érasme Grandeur et décadence d’une idée » de Stefan Zweig (1935), à lire, dans sa totalité, en ces temps de retour en Europe au doute et à une forme d’obscurantisme.

Érasme par Stefan Zweig : notes de lecture

Dans sa biographie « Érasme Grandeur et décadence d’une idée » , Stefan Zweig nous réveille et nous éveille à la reconnaissance du chemin de l’intellectuel, penseur plus érudit que génie créatif. Et d’une infinie solitude. « Homo ecce homo »… En effet, son humanisme qui ne reconnaissait qu’une élite, celle qui souhaitait s’ériger en une nouvelle aristocratie troquant la culture contre l’épée, ne s’imposa pas dans un siècle en proie à d’intenses mutations spirituelles (l’émergence de l’individu), politiques (fin de féodalisme) et économiques (les grandes découvertes). Érasme ouvrit néanmoins la voie à une pensée nouvelle, européenne et internationaliste. Celle qui mit l’Europe pour une temps au centre du monde, comme le fut la Grèce antique ou Rome à leur apogée. Celle qui aussi, trop loin des peuples, périt face à l’intransigeance des meneurs charismatiques dont Luther. « Tous deux ont prononcé le même diagnostic : l’Eglise est en danger de mort, son matérialisme en est la cause profonde » écrit Zweig. En serait-ce de même pour les Républiques d’Europe du XXIè siècle ?

Et pour aller plus loin il faut lire l’un des plus grands livres de cet érudit humaniste, capable d’une savoureuse satire des mœurs de son époque : « L’éloge de la folie ».

Regards croisés : Érasme par Hans Holbein, décrit par Stefan Zweig