Street Art City, creuset créatif du graffiti

Quand un pays rural, le Bourbonnais dans l’Allier, chargé d’histoire aristocratique se réinvente, grâce à un entrepreneur mécène éclairé, cela donne Street Art City, creuset vivant d’un art urbain ô combien moderne. Singular’s a déambulé dans cette mini-cité de béton et de verre, aux façades et aux intérieurs repeints de graffitis éblouissants et oniriques signés des meilleurs graffeurs, sélectionnés chaque année. Ce lieu d’exposition clôt sa saison le 3 novembre 2019.

Street Art City, creuset créatif du graffiti

Au coeur de Street Art City, la cité de l’art des rues. Le long bâtiment sur la gauche est l’Hôtel 128. Les 128 chambres de cet ancien centre de formation des PTT ont été transformées en cellules qui accueillent les créations artistiques de graffeurs venus du monde entier. Photo © Pierre d’Ornano

Nous sommes à Lurcy-Levis, dans le canton de Bourbon-l’Archambault (Allier), à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Moulins. Un village bucolique de moins de 2000 âmes, connu pour son château, son circuit automobile – où les écuries de formules 1 viennent faire leurs essais, et son vélodrome, créé en 1897, encore en activité.
A sa lisière s’élève Street Art City. Une cité-musée couverte de fresques murales et de graffitis. Des oeuvres d’art, accessibles, et qui émerveillent parents, enfants et amateurs d’art.

Street Art City, creuset créatif du graffiti

Sur la façade nord de l’Hôtel 128 à Street Art City, ‘le labyrinthe intérieur, de Kelkin. L’oeuvre se prolonge dans la cellule intérieure. Photo © Pierre d’Ornano

Le lieu plonge le visiteur dans l’atmosphère d’une banlieue où les façades, à l’architecture fonctionnelle des années 1980, sont désormais autant de chevalets de béton, supports d’un art vivant. C’était, à l’origine, un centre de formation des PTT, inauguré en 1982 et abandonné depuis 1992. Une micro-ville que Gilles Iniesta a acquis en 2003 et transformé, avec son épouse, en une Villa Médicis du Street Art, en invitant chaque année des artistes pour exprimer leur art et le réaliser sur place.

Street Art City, creuset créatif du graffiti

Le pignon ouest de l’Hôtel 128, plus grand mur de Street Art City, par le graffeur toulousain Snake (aussi présent dans une cellule de l’Hôtel 128). Les couleurs font vivre ce visage comme autant d’expressions et de pensées. Photo © Pierre d’Ornano

Une cité / refuge pour graffeurs

Le pochoiriste Ted Nomad, Spone, un artiste lyonnais influencé par l’Asie et l’Amérique du Sud, Rezine, graffeur français qui joue de la lumière, le péruvien Sef, le muraliste argentin Alaniz, le français Basto, ou la japonaise Shiro, mais aussi Oji, Kev1, BK FOXX, Pupet etc. font partie des 85 artistes actuellement exposés sur les 22 000 m2 de murs. Une visite en plusieurs étapes car Street Art City se décline en de multiples lieux/univers : la rue, avec les façades des bâtiments, 94 cellules de l’Hôtel 128, 4 espaces-exposition solo intérieurs où actuellement on peut découvrir les graffeurs Zeso, Bast, Kelkin et Oji, des ateliers d’Artistes et un espace « Artshop Gallery ».

Street Art City, creuset créatif du graffiti

La pureté et l’innocence des enfants, reproduites sur cette façade par Sef, à Street Art City. L’artiste péruvien peint notamment dans des endroits touchés par la guerre, afin d’apporter de l’espoir et de la joie aux populations meurtries. Photo © Pierre d’Ornano

Un lieu transgénérationnel

Une grande diversité d’univers donc, qu’on ne se lasse pas de découvrir. La parcours suspend le temps. 3 heures sont à peine suffisantes pour satisfaire le visiteur avide de curiosités et de sensations. Là, dehors, chaque coin de rue ouvre sur des façades où l’on découvre des mondes différents. Dans les rues, des enluminures murales ouvrent des univers joyeux ou troubles. On s’y promène comme on entre dans un film que l’on animerait soit-même par le mouvement du regard. On y croise la Belle et la Bête, on y voit le regard profond d’un enfant, le rictus d’un guerrier ou le visage paisible d’un pêcheur. Et les 94 cellules de l’Hôtel 128 (on y accède par un couloir, dans la pénombre, muni d’une lampe frontale) nous font entrer dans l’intimité de chaque artiste et dans des ambiances où toutes les générations, de tous milieux sociaux peuvent trouver une résonance, parfois mystérieuse, étrange ou grave.

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Gilles Iniesta, fondateur de Street Art City. Photo © Pierre d’Ornano

Intuition créatrice, mécénat et innovation

Sauf une sensibilité musicale pour la variété, rien ne destinait Gilles Iniesta, entrepreneur lyonnais d’origine espagnole, au profil commercial, à devenir mécène de l’Art. C’est Sylvie, sa femme, qui eut une intuition… « Alors qu’on cherchait une destination à ce site, que nous avions acheté au départ pour nous installer dans la région et créer des chambres d’hôtes, le 22 janvier 2015, vers 17 heures, précise-t-il, ma femme a eu une vision. Elle s’est arrêtée et a vu les bâtiments en couleur. Elle a eu un ‘flash’ et s’est exclamée : oui, c’est ça qu’il faut faire ! Je ne sais plus comment ça s’appelle, du tag ? du graff ? Il faut que des artistes peignent les murs, comme dans les villes…»

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La Belle et la Bête par Costwo, graffeur allemand spécialiste de dessins 3D, à Street Art City. Oeuvre réalisée à la bombe. Photo © Pierre d’Ornano

Rendre pérenne l’éphémère

En 2015, lorsque cette idée de la création de Street Art City germe, « il n’existait que des réalisations de projets soit éphémères, sur des friches industrielles avant démolition ou construction, puis les fresques disparaissent des murs ; soit ponctuels, comme les festivals*. Il y en a des milliers dans le monde, qui ne durent qu’un week-end, où les artistes paient, exposent et s’en vont, déclare Gilles Iniesta. On a aussi constaté que, au contraire de la danse, de la musique, du théâtre et de toutes les autres disciplines artistiques, il n’existait pas de résidences pour le Street Art ».
*Notamment FestiWall’ le festival d’art urbain parisien au fil de l’eau, qui se tient en mai le long du canal de l’Ourcq à Paris, ou Peinture Fraiche, à Lyon, à la même époque.

Street Art City, creuset créatif du graffiti

Cellule de l’Hôtel 128, investie par Mélina Mauberret à Steet Art City. Photo © Pierre d’Ornano

Plus de 900 candidats sur liste d’attente

Street Art City est donc un lieu de création, d’exposition – de rue et d’intérieur- et de résidence investi par des peintres / graffeurs du monde entier. Aujourd’hui capitale française du graff, le succès était, dès le lancement, au rendez-vous créant l’engouement chez les artistes et auprès du public. « En mai 2015, on a contacté un artiste de la région pour réaliser un premier mur. Ils sont venus à cinq et à partir de ce moment nous n’avons plus jamais cherché à contacter d’artistes, ces sont eux qui postulent », précise Gilles Iniesta. Plus de 900 graffeurs, du monde entier, sont actuellement sur liste d’attente pour y exposer leurs œuvres murales.

Street Art City, creuset créatif du graffiti

Graffitis – Street Art City. Photo © Pierre d’Ornano

Un mécénat réinventé

Une fois franchi le cap d’une sélection rigoureuse, les artistes retenus reçoivent des photos de murs vierges ou à recouvrir avec leurs dimensions et font eux-mêmes leur choix. La durée de résidence est ainsi conditionnée par la surface du mur, la technique et le style de l’artiste qui peut rester entre un et plusieurs mois. Enfin, les frais de voyage, le gite et le couvert sont pris en charge par Street Art City, qui leur fournit tout le matériel nécessaire à la réalisation de leur travail (bombes, pinceaux, peintures, élévateurs etc.). Une façon de réinventer le mécénat ?

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Oeuvre cellule (n°001) du toulousain Snake dans l’Hôtel 128 à Street Art City. Photo © Pierre d’Ornano

« Notre objectif est de donner de la visibilité à des artistes émergents, peu ou pas connue, boudés en général par les galeries », revendique Gilles Iniesta. Street Art city est également un lieu de vente pour les exposants. Et le succès, là aussi, est au rendez-vous puisque les visiteurs se comptent par dizaines de milliers et il s’y vend une œuvre par jour.

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Une oeuvre du Solo Show +81 du graffeur lyonnais Zeso, sur le thème du Japon, à Street Art City. Photo © Pierre d’Ornano

Une sélection « à l’aveugle »

Pour exposer à Street Art City chaque candidat doit envoyer, par mail, un dossier avec les photos de ses créations. Ces dossiers sont traités par une seule personne qui élimine toutes traces de signature sur les visuels et toutes les informations sur l’identité de l’artiste et son parcours, afin de permettre au comité de sélection, composé de 5 personnes, une sélection « à l’aveugle ». Chaque membre de ce comité note, individuellement, sur 20, chaque candidat. Une moyenne des notes est alors faite et les 5 se réunissent à nouveau pour finaliser le choix.

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Oji ‘La marchande de bombes’, exposition solo à Street Art City. Photo © Pierre d’Ornano