Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste

Foucauld Raguenet de Saint Albin, un nom qui pourrait prendre place dans les 4000 vers de la Chanson de Roland. En fait un artisan ébéniste de 28 ans, bien dans son siècle et qui, pourtant, semble cheminer dans son art comme un autre Foucauld (Charles Eugène, l’officier explorateur devenu ermite au Sahara) porté par la contemplation, chemin parfois propre à l’art de l’ébénisterie.

Devenir et être ébéniste : entre curiosité et contemplation

L’ébénisterie pour Foucauld de Saint Albin, c’est au départ un chemin improbable. Bac littéraire en poche, avec la ferme volonté de faire de la philo, il fera ses premiers pas dans cet univers « plus par curiosité qu’avec une volonté d’envisager sérieusement d’en faire une profession », nous a-t-il confié. Le « cheminement curieux » évolua en passion pour un métier qui n’est, pour lui, pas très éloigné si ce n’est de la philosophie, d’une certaine spiritualité… « Le dessin et la curiosité m’ont amené à entrer dans cet univers. C’est un métier où la curiosité joue un rôle important. Il faut aimer regarder les belles choses, des beaux matériaux. Il y a une dimension très contemplative dans le métier d’ébéniste. C’est comme cela que je l’aborde. Lorsque je dessine c’est toujours en étant inspiré par des matériaux, par la matière en elle-même et les formes. J’ai depuis l’enfance un coté contemplatif qui m’a finalement amené à choisir un travail manuel. »

Sur le chemin de Foucauld l’ébénisteTable basse en loupe de Vavona. Passionné par les voiliers en bois et leurs charpentes, Foucauld a dessiné cette table basse en s’inspirant des charpentes navales et de leurs membrures. « Les membrures, ici concentriques, sont à la fois structurelles et esthétiques : elles contrastent par leur rigueur métallique avec les dessins tourmentés de la loupe de Vavona. »

Elève apprenti du Faubourg Saint Antoine

La curiosité donc et la rencontre d’un artisan passionnant lui donnèrent l’envie de « creuser ». Le sillon l’entraîna vers un métier dit manuel, mais où l’intellect et la culture jouent un rôle majeur. Son parcours fut ensuite « classique », mais dans des lieux d’excellence. Le CFA de l’ameublement de la Bonne Graine, passage de La Bonne Graine dans le 11e arrondissement de Paris, dans le quartier historique du meuble, Faubourg Saint Antoine, où il se forma aux techniques traditionnelles utilisées jusque dans les années trente. Puis, six années s’égrainèrent en formation en alternance au sein de deux entreprises. C’est dans un atelier de restauration, chez Christophe Chauvet, également sis près du Faubourg Saint Antoine, que Foucauld passa les 3 premières années. « Avec Christophe Chauvet j’ai été confronté à une histoire, à un passé et à des matériaux et des techniques très variées, avec des meubles qui avaient traversé deux ou trois siècles, et que l’on fait très rarement aujourd’hui », précise-t-il. Et d’ajouter : « La relation que j’ai eu avec Christophe Chauvet a été unique et singulière puisque je travaillais seul avec lui. On a eu beaucoup de projets sur des meubles en marqueterie Boulle*, d’une technique très complexe. »

Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste

Coffret à fusil de chasse à système d’ouverture et de secret. Visible à l’atelier ou au 18 passage du Mont Cenis 75018. Un autre coffret est exposé en Belgique chez le graveur Alain Lovenberg.

Sur le chemin de Foucauld l’ébénisteCoffret à fusil [l’intérieur] 

De Boulle aux Palais de princes arabes

Les trois années suivantes Foucauld les passera dans un grand atelier de fabrication, chez Christian Mussy (sis au 12 Passage des Taillandiers 75011), installé depuis un quart de siècle. Un atelier de 15 salariés qui produit des meubles d’exception sur mesure pour des grands décorateurs comme le célèbre Alberto Pinto, décédé en 2012 et dont le Studio est aujourd’hui dirigé par sa sœur Linda Pinto. Chez Christian Mussy, il entre dans l’univers des princes arabes, des milliardaires russes et américains… de leur faste, mais aussi d’une clientèle qui fait des ensembles et commandent des pièces entières.

Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste

Le mécanisme de la bibliothèque à secret permet de l’ouvrir comme une porte qui donne sur le réduit. La bibliothèque est marquetée de loupe de noyer et de cuir.

Un apprentissage par la copie

« Chez Christian Mussy on est sur des travaux presque équivalents à ce qu’on produisait au XVIIIe siècle. En termes de finitions on arrive à faire des choses aussi raffinées. J’ai travaillé à beaucoup de copies d’anciens, ce qui était très intéressant techniquement pour apprendre. On faisait aussi pas mal de copies d’Art déco. Une démarche plus logique car les techniques et les matériaux sont à peu près les mêmes qu’aujourd’hui. J’ai aussi travaillé à des créations plus modernes. » Un apprentissage donc très complet et riche culturellement pour Foucauld qui, dès la fin de sa formation, s’est mis à son compte.

Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste

Table en chêne massif de 4m de long. « Le plateau a été réalisé à partir d’une bille complète débitée en 6 planches, assemblées selon leur symétrie naturelle, l’arbre retrouvant ainsi « à-plat », son unité. Le pied de la table est constitué d’une ancienne scie à ruban, qui aurait d’ailleurs pu être celle avec laquelle le tronc a été débité en planches, une manière de réconcilier le bourreau et la victime puisque désormais c’est la machine en fonte qui porte le plateau de chêne. » 

L’Art déco comme influence

L’ébéniste est proche, dans ses créations, d’un style Art déco, assez classique dans son dessin et dans la technique utilisée. « C’est un peu le dernier style traditionnel du meuble. Ce qui est venu après-guerre avec le Bauhaus était plus industriel. L’approche était différente, souligne-t-il, on a commencé à vouloir faire des économies et de la série avec des techniques révolutionnaires. Ce qui m’intéresse dans mon métier c’est le raffinement, les matériaux naturels et uniques et le savoir-faire complexe. Je n’ai pas une approche de designer qui voudrait faire des choses ergonomiques, très rationnelles et bien pensées. La formation d’ébéniste nous porte vers le compliqué qui demande une certaine recherche. »

Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste

Fauteuils Kalpakian. Commande du designer Charles Kalpakian qui les avait dessinés pour la galerie BSL à Paris. Technique moderne du contreplaqué moulé, peu utilisée dans le milieu artisanal. Fabrication d’un moule sur lequel sept couches de bois encollées sont déposées, qui viennent épouser le moule grâce à un système de pompe à vide. Le bois utilisé est du Sapelli (Acajou africain) débité en feuillets de 3mm d’épaisseur. Les pieds sont en ébène du Gabon massif.

De fait, on retrouve dans ses créations des matériaux naturels, des matières minérales : le marbre, la pierre, les matières organiques comme le bois – notamment les ébènes qu’il aime particulièrement -, les peaux d’animaux, le galuchat (cuir de poisson cartilagineux, raie ou requin), le cuir, l’écaille de tortue, la nacre mais aussi des métaux. Enfin, Foucauld a également la passion des secrets et des mécanismes qui apportèrent leur part de mystères au mobilier du XVIIIème siècle.

Aujourd’hui Foucauld travaille pour des clients particuliers français et étrangers, souvent propriétaires d’hôtels particuliers, mais aussi pour des entreprises.

Ses références…

Parmi les créateurs de meubles français Art Déco : Émile Jacques Ruhlmann (1879-1933), sans doute le père de l’Art Déco français dont le travail incarne le mouvement des années 1920. Il transposa des thèmes néo-classiques dans des proportions et avec une sensibilité moderne ; Printz « un style plus sobre, mais avec des matériaux toujours assez fascinants » dixit Foucauld ; Jules-Emile Leleu (1883-1961) ; André Arbus (1903-1969), qui acquit une réputation de concepteur de mobilier innovant. En 1932, Arbus déménage à Paris, où il plaidera pour un retour au design traditionnel.

Ses autres créations …

Sur le chemin de Foucauld l’ébéniste
Bibliothèque en ébène du Laos : « Ici la simplicité de la forme laisse place à l’expression du bois. L’ébène du Laos, récemment découvert par les ébénistes, est un bois qui suscite la contemplation et développe l’imagination mieux que tout autre. Souvent pour les arbres (pour l’homme aussi pourrait-on dire) c’est à travers les épreuves endurées dans son environnement (vent, froid, maladies liées à des insectes ou champignons), à travers une lutte donc, qu’ils développent des richesses incroyables que l’on découvre avec fascination en voyant apparaitre le veinage au coeur du bois ! Un arbre qui pousse dans un climat idéal, donnera très rapidement un immense tronc rectiligne aux veines larges, tendres et d’une faible densité tandis que le même arbre qui pousse en affrontant un climat glacial aura une croissance beaucoup plus lente avec des veines fines, dures et d’une grande densité. De même, celui qui lutte contre le vent développera des effets ondés très beaux, celui qui lutte contre la maladie développera alors des broussins ou « loupes » aux arabesques précieuses, et enfin, l’ébène du Laos, colonisé par un parasite, développera ces mystérieux dessins noirs. Au coeur du bois, on peut lire avec un oeil attentif l’histoire unique de chaque arbre, dans ses luttes et ses souffrances propres. »
Foucauld Raguenet de Saint Albin

*André-Charles Boulle (1642 – 1732), premier ébéniste du Roi Louis XIV, associa sa renommée à celle du fastueux château de Versailles. Les meubles et les objets en marqueterie Boulle marquèrent leur époque, et les siècles qui suivirent, par leur inventivité exceptionnelle, leur finesse et leur complexité. Pour protéger les parties exposées de ses meubles et pièces (angles, pieds) Boulle mit des ornements en bronze sur leurs parties sensibles, ce qui fut une innovation majeure.