Trois essais lanceurs d’alerte sur la transition digitale

A ceux qui idéalisent la transition écologique, la démocratie des réseaux sociaux, et l’efficacité des sciences cognitives, quatre lanceurs d’alerte appellent à revenir sur terre – voir sous la terre avec la guerre des Métaux rares – à s’interroger sur le triomphe de l’homme neuronal balayant la mécanique des passions, et le risque mortel d’une transparence imposée par les réseaux sociaux.

Guillaume Pitron La guerre des métaux rares. (Les liens qui libèrent)

Trois essais lanceurs d’alerte sur la transition digitale

Guillaume Pitron La guerre des metaux rares, éditions LLL.

A l’heure d’un greenwashing accéléré contre le réchauffement climatique, certes légitime mais pas toujours à bon escient – la forêt faisant l’objet de tous les fantasmes – il est temps de rappeler que pour immatérielles qu’elles soient perçues, les NTIC (smartphones, tablettes, ordinateurs) produisent selon Guillaume Pitron “50% de plus de gaz à effet de serre que le transport aérien”. N’hésitant pas à  lançer une alerte sur notre aveuglement : “Notre quête d’un modèle de croissance plus écologique a plutôt conduit à l’exploitation intensifiée de l’écorce terrestre pour en extraire le principe actif, à savoir les métaux rares, avec des impacts environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière.”
Son enquête de terrain sous-titrée La Face cachée de la transition énergétique et numérique bouscule bien des idées reçues ; les métaux rares dont se gavent les greens techs (de la pile à l’éolien, du panneau solaire au véhicule électrique) constituent un risque «avec des impacts environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière. ». L’aveuglement sur les conséquences écoogiques et les enjeux géostratégiques vient que l’extraction et le raffinage de ces ors du XXIème siècle se fait dans des pays prêts à sacrifier leur environnement pour doper leur économie, au premier rang desquels la Chine : “D’un bout à l’autre de la chaîne de production de métaux rares, quasiment rien en Chine n’a été fait selon les standards écologiques et sanitaires les plus élémentaires”,. En assumant de véritables cloaques  en termes écologiques, la Chine a fait main basse sur les métaux rares dont elle contrôle les marchés entre 70% à 100% selon le métaux  pour désormais en dicter les termes (notamment l’exigence d’installer les usines sur son sol). Avec la perte de souveraineté que cela induit pour les pays occidentaux.
Quelle solution prône le lanceur d’alerte ? La réouverture des mines stratégiques, et un changement de paradigme, le retour du ‘savoir d’achat’. “Rien ne changera radicalement tant que nous n’expérimenterons pas, sous nos fenêtres, la totalité du coût de notre bonheur standard.”

Alain Ehrenberg La Mécanique des passions (Odile Jacob)

Trois essais lanceurs d’alerte sur la transition digitale

Alain Ehrenberg La Mécanique des passions, éditions Odile Jacob.

L’homme neuronal a-t-il triomphé définitivement de l’homme sociétal ?  Le lecteur ne peut qu’être pris d’inquiétudes ou de vertige devant l’omniprésence éditoriale accompagnant la mainmise scientifique de ces « sciences de la cognition » qui deviennent le « baromètre » pour déterminer ce qu’elle impacte dans les comportements individuels ou sociaux.  Elle produit une nouvelle représentation de l’individu désormais « capable » « non un déclin de l’idée de société résultant d’un individualisme forcené, mais  un changement dans nos manières d’agir que la figure de l’individu capable incarne » alerte le sociologue Alain Ehrenberg dans la passionnante enquête au coeur de « la tribu des neurosciences » dont il nous présente le « projet anthropologique, celui de réduire l’homme pensant, sentant et agissant à une partie de lui-même, son cerveau. »
Sans véritable contradiction, cette « biologie de l’esprit visant à une connaissance la plus complète possible de l’homme, pensant, sentant et agissant, à partir de l’exploration du cerveau (et des ramifications du système nerveux dans le reste du corps)  s’impose partout  tant la complexité et la multiplicité des champs scientifiques qu’elle abordent (pratiquement tous, de la psychologie aux datas), par les différentes « échelles spatiales » qu’elles associent (du biologique à l’informatique) et enfin par les « promesses » permanentes qu’elles annoncent : la compréhension de nos affects et comportements. Relayant la psychanalyse aux oubliettes de l’histoire : «Si la psychanalyse rappelle l’être humain à sa limite, les neurosciences cognitives l’invitent à les dépasser».

«Percevoir, évaluer-s’affecter, décider, c’est ainsi que se présente le sujet des neurosciences, comme un homme d’action qui adapte ses moyens à des fins dans une relation au temps centrée sur l’incertitude de l’avenir et imprégnée par des critères de confiance».
En appelant sans cesse aux vertus illimitées du cerveau comme dynamique personnelle et sociale,  libérant le « potentiel caché de l’homme » cette utopie de la neuro-solution prévient Ehrenberg, justifie une mécanique cyber ou transhumanisme bien plus performante et séduisante que les  émotions individuelles ou sociales parfois obscures de l’humanité.

Denis Olivennes – Mathias Chichportich Mortelle transparence (Albin Michel)

Trois essais lanceurs d’alerte sur la transition digitale

Denis Olivennes Mathias Chichportich. Mortelle transparence, éditions Albin Michel.

En tirant une ligne rouge entre la bonne (« la protection de la vie privée » »avec le « droit à l’oubli ») et la mauvaise transparence (« le tribunal du buzz » vers le « soft totalitarisme »), ils assument d’être polémiques ou réactionnaires mais il est urgent de dénoncer le diktat de la transparence « Nous sommes favorables à un progrès qui protège, pas un progrès qui détruit les individus. »
Au contraire, Denis Olivennes et Mathias Chichportich tentent de fournir la grille conceptuelle et juridique pour mieux appréhender les scandales récents de Facebook,  et le dévoiement communautariste ou populiste des réseaux sociaux. Ce mépris de l’intimité et d’une démocratie raisonnée est la conséquence d’une négligence politique et culturelle.
Revalorisant les fondamentaux d’une « presse sérieuse et exigeante, respectueuse des principes de l’enquête contradictoire et du respect de la dignité », les deux lanceurs d’alerte militent pour « une prise de conscience collective sur la nécessité d’une protection de la vie privée, d’une auto-organisation autour de codes de bonnes conduites, bref plus d’éducation des utilisateurs et plus d’éthique des entreprises. Sinon c’est un enfer qui se « profile ».